‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 32 sur 98 · FRAGMENTS · texte numérisé non relu

FRAGMENTS

ChainproMj, juin IBSÔ.

Avez-vous cette nuit entendu la tempête?

Le toit semblait au vent se mouvoir sur ma tête;

Je me suis réveillé dans ma chambre en sursaut,

Gomme si la maison , soudain prise d'assaut ,

Eût senti secouer sous des mains violentes

Ses portes, ses volets, ses fenêtres tremblantes.

m. Il

i6t POEMES ET POÉSIES.

En entendant, autour, les grands arbres du bois Rouler leurs flots, enfler leurs gémissantes voix. Sur la mer ma mémoire à l'instant s'est portée. II m'a semblé la voir, de ce vent tourmentée, Se rouler, se débattre , et sur les vastes eaux , Au loin, en les brisant, disperser des vaisseaux. Alors : « Alger! Alger! » ces mots involontaires Ont volé de ma bouche , et nos mâts militaires Sont venus sans repos devant mes yeux flotter ; Et j'ai dit : « Dans quels ports pourront-ils s'abriter ! « Hélas, la flotte! hélas! nos bons soldats de France ! « Hélas, des jours nouveaux, la plus jeune espérance! « Hélas, tous nos amis! » Puis, sur chaque oreiller J'ai cru sentir partout les mères s'éveiller. Et , prêtant à l'orage une inquiète oreille , Toutes, au même vent, d'une crainte pareille Frissonner, et ce cri de tous les cœurs sortir : « mon fils ! oh ! pourquoi l'ai-je laissé partir! » La jeune sœur, qui tremble en écoutant l'orage , Et que rendort bientôt le sommeil de son âge, En rêve par sa crainte est poursuivie encor, Voit des flots, des rochers , des cadavres au bord Dont les traits sont cachés sous l'algue qui les souille, Le Bédouin hideux qui rit et les dépouille , Le bagne, le désert, la faim; prête à crier.

Son sein bal ; elle a vu son frère prisonnier.

Senti le yatagan qu'à la gorge on lui plonge ; Réveillez-la; courez! Enfant, c'était un songe.

Ainsi jusques au jour de pénibles tableaux Ont autour de mes yeux flotté sous mes rideaux. Dans ces sentiers ombreux où seul je me promène , A mon esprit encor le matin les ramène.

Ces ravages du vent, que les bois de Sénart A mes yeux consternés offrent de toute part, Ces branches dont Torage a les routes jonchées,, Et ces feuilles sans nombre aux chênes arrachées^ Tout porte ma pensée aux rivages lointains Où la France , imprudente , a lancé ses destins.

Fatale guerre! ainsi la saison qui s'avance Viendrait de nos vaisseaux repousser l'espérance! Quel danger maintenant , si les vents en courroux Sur les bords africains se rangeaient contre nous ! Suivrons-nous l'entreprise à grands frais commencée? Ou ramènerons-nous la flotte dispersée?

Déjà d'un tel retour, dans son petit sérail , Le corsaire d'Alger rit sous son éventail.

Pour l'intérêt de tous, la France se hasarde, **

Au lieu de nous aider Albion nous regarde ,

Contente si le vent nous vient contrarier,

Si le sort nous trahit , prompte à s'y rallier.

Occupés seulement de leur propre avantage ,

Les Anglais, sur la mer croisant devant Carthage ,

Nous observent , tout prêts à venir partager

Le butin, s'il en est, et non pas le danger.

De vaincre sans combattre ils ont le privilège ;

Pareils à ces vauriens échappés du collège ,

A ces grands écoliers , avides et prudents ,

Qui , voisins d'un verger qu'un chien garde au dedans,

Laissent, sans peur pour eux, un hardi camarade

De la haie ou du mur essayer l'escalade ,

Et dans l'arbre, où des fruits pendent pour les tenter,

De loin, du coin de l'œil, le regardent monter;

Puis, quand il redescend tout saignant du visage.

Soudain les garnements accourent au partage.

Serons-nous donc partout tels qu'en Espagne un jour Ce chevalier fameux , poussé du fol amour De courir sans repos les grandes aventures?

Sans doute c'est l'erreur des plus nobles natures; Si, le voyant aux champs, on craint pour la raison D'un héros qui devrait penser à sa maison ,

Du moins nul ne lui peut refuser son estime, Car il est le soutien du faible qu'on opprime ; Seul, la lance en arrêt, il s'attaque aux géants, Il garde pour lui seul les coups des mécréants : Héroïque folie! et dans l'oeil qui l'admire, Vne larme souvent vient se joindre au sourire.

Mais avec Don Quichotte il serait pourtant bon De faire enfm cesser toute comparaison.

Sur de lointaines mers quand la flotte engagée Par les vents et les flots peut-être est assiégée, Le vaisseau de l'État de plus terribles flots Voit assaillir partout ses tristes matelots, Et n'a, pour le sauver, qu'un bien pauvre pilote, Dont le vieux gouvernail à tous les vents ballotte. Mais courage, ô ma France! et tiens tête au danger. Le vent qui le menace en un jour peut changer; Un autre peut venir aussi vite à ton aide Que dans le ciel du Nord le jour au jour succède. On a baissé les yeux sous la nuit qui venait, Soudain on les relève, et c'est le jour qui naît.

Et le jour va venir, j'en crois mon espérance. La liberté ne peut périr plus que la France.

En vain se voile encor son éclat immortel»

La liberté chez nous est ce bel arc-en-ciel Dont la lumière, au vent sans cesse tourmentée^ Habite de Terni la cascade agitée.

Il brille , et disparaît pour briller de nouveau ; Il vit , sans s'altérer, dans le nuage d'eau Qui le brise sans cesse et semble le détruire ; Il subsiste toujours, toujours prêt à reluire. Flottant comme un drapeau qu'au milieu du combat La poudre quelquefois cache à l'œil du soldat, Il s'agite , voilé dans l'humide poussière Dont le nuage monte autour de sa lumière.

Sous ses belles ccMileurs, bientôt victorieux, Plus brillant de l'éclipsé , il éclate à nos yeux. On le revoit alors, l'air serein et sublime, La tête dans le ciel et le pied dans l'abîme , • Brisant des folles eaux l'assaut continuel , Garder dans la tourmente un sourire éternel*

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