SCENE XI
I). JUAN, soûl, au milieu des odalisques endormies. 11 contemple longtemps Lolah.
Elle s'endort. Déjà son œil se voile D'un nuage doux et charmant.
C'en est fait , la dernière étoile Vient de quitter le firmament.
Me voilà seul , parmi ces filles endormies.
Vous me troublez beaucoup , mes nouvelles amies ! Cet air est enivrant. Comment voir sous mes yeux , Sans que mon âme en soit tout entière saisie , Les attraits les plus doux et les plus précieux Qu'aient réunis l'Europe, et l'Afrique, et l'Asie! Comment, sans s'enivrer, parmi toutes ces fleurs Diverses de climats, de parfums, de couleurs. Errer dans leur serre embaumée , Que la nuit rend plus parfumée !
Dans tous ces cœurs qui battent doucement , Dans tous ces seins que le sommeil soulève ,
O que^e passe-t-il en ce même moment?
De chacune en secret je voudrais voir le rêve.
D'indicibles désirs je me -sens agité.
Fermons, fermons les yeux. Que la nuit est brûlante!
Des lampes de Toda la lueur vacillante
De ces fronts endormis enchante la beauté..
Il se rapproche de Lolah.
Non, Lolah sommeille trop belle!
Non, je n'ose m*asseoir près d'elle.
D'elle et de moi-même j'ai peur.
L'air enflammé que je respire.
Sur mes sens a pris un empire De toute ma raison vainqueur.
Sa bouche, d'un air qui m'attire, S'entr'ouvre et semble me sourire.
Tu me perds, démon tentateur!
11 se penche vers Lolah et l'embrasse. Elle s*éveille en poussant un grand cri. Toutes les odalisques, réveillées par ce cri, quittent les divans et accourent en désordre et avec curiosité autour de Lolah, qui s*est dressée avec épouvante sur son séant. D. Juan , étendu tout à coup sur le sopha à côté d'elle, parait profondément endormi.
LE BONHEUR DE l'ÉTUDE.
Dans les rapides jours qu'il passe sur la terre.
Ce poème a été couronné par TÂcadémie française, dans sa séance annuelle du mois d'août 1817.
Le bonheur que procure Vétude dans toutes tes circonstances de la vie, un pareil programme devait tenter, nonseulement de jeunes concurrents, mais des poètes déjà formés. 11 avait tout Tattrait d'un sujet qu'on aurait choisi soi-même. Ce fat an grand honneur d'être nommé le premier dans un concours où se présentaient, indépendamment de M. Xavier de Saintine, dont le poëme a été également couronné, des concurrents tels que Casimir Delavigne, Victor Hugo, trèsjeune encore, Charles Loyson, enlevé de si bonne heure aux espérances des lettres, et une muse célèbre et charmante, la princesse Constance de Salm, cachée cette année-là parmi les
combattants académiques , comme Gloriiiiie parmi les chevaliers delà Jérmalem.
NOTE 2, PAGE 11 A contempler sa (in Pétrarque nous invite.
On sait que Pétrarque a été trouvé mort dans son cabinet il'ëtude et appuyé sur son livre. On montre encore dans sa maison d' Arqua cet étroit réduit, témoin d*une mort sî tranquille qu'elle ressemblait au recueillement profond de l'étude.
J'ai visité cette maison que tout voyageur qui va de Ferrare à Venise ne peut s'empêcher d'aller chercher, et que tout poète n'aborde qu'avec émotion et respect. Je me suis assis dans ce cabinet où l'on a trouvé Pétrarque mort sur ses livres ; j'ai eu du plaisir à écrire sur sa table, à tremper ma plume dans l'écritoire où il a trempé la sienne, devant cette fenêtre ouverte sur son petit jardin et sur les collines Euganées.
On conserve là le fauteuil en bois dans lequel il est mort, religieusement protégé par un grillage.
Le fanatisme de ses enthousiastes a même été jusqu'à conserver son chat qu'ils ont empaillé et placé honorablement dans une niche grillée et sculptée.
NOTE 3, PAGE 13 l'amour du pays natal.
Ainsi, cher voyageur, par-delà l'Atlantique.
L'Amour du pays natcU n'est pas un poëme de pure imagination, et m'a été inspiré par le projet très-réel d'un ami qui.
après la seconde invasion, dans un mouvement de désespoir patriotique et aussi de crainte pour la fortune publique et pour les fortunes particulières, avait résolu d*aller chercher un pays plus'sùret plus tranquille, et se faisait les plus belles illusions sur cet Eldorado qu'il avait rêvé. Mais sa propre raison et son propre cœur le détournèrent bientôt d'un projet qui n'a laissé de trace que dans mes vers.
Ce poëme a été traduit un soir en italien ; mais de cette traduction il n'est rien resté que le souvenir de ceux qui l'ont entendue. La chose est assez remarquable et mérite peut-être que j'en dise ici quelques mots.
• C'était à Rome, au mois de mai 1818, chez madame la maréchale Ney, qui s'était comme exilée en Italie, avec ses jeunes fils, après le jugement terrible porté par la chambre haute contre leur illustre et malheureux père. Prié par elle un soir de dire des vers, je récitai C Amour du pays natal, qui lui causa beaucoup d'attendrissement, car il lui rappelait la France qu'elle avait quittée. Un improvisateur, fameux alors dans toutes les villes d'Italie, et qui l'est devenu depuis en France, était assis au nombre des auditeurs. Le poème fini, il se leva, et, ce qu'il avait jusqu'alors refusé à nos prières, il proposa d'improviser. Quel fut l'étonnement de tous, et surtout le mien, quand il se mit à dire : Vamour du, pays natal, c'est-à-dire une traduction à peu près littérale de mon poème, et cela avec une inspiration singulière, un choix d'expressions d'une élégance et d'une pureté rares, sans hésiter sur un seul mot, et comme s'il eût eu l'ouvrage présent sous les yeux ou fixé depuis longtemps dans la mémoire. Il ajouta à mes vers quelques vers charmants sur l'Italie; il en ajouta même en l'honneur de la France : <( La France, s'écriait-
il avec un enthousiasme qui avait lieu de nous plaire à nous Français, la France d'où s'élève du milieu de ses malheurs mêmes un si grand cri de gloire. » Et il termina son improvisation par un épilogue, trop flatteur pour moi, mais qui toucha beaucoup Taimable et bonne maréchale, contente de voir un de ses compatriotes loué par un étranger et devant des étrangers.
Je n'avais jamais entendu d'improvisateurs avant ce soirlà, et, de môme que beaucoup de gens, j'y croyais à peine. Je ne pouvais me figurer qu'ils chantassent sans nulle préparation. 11 m'a bien fallu, du premier coup, me rendre à l'évidence. Car j'étais bien sûr ne n'être pas le compère de. M. Sgricci. Je n'avais communiqué mes vers à personne, je n'en avais même pas de copie, je les avais dits de mémoire. M. Sgricci, que je n'avais jamais vu, venait de les entendre pour la première fois, et l'effort merveilleux de mémoire qu'il lui fallait pour se les rappeler en même temps qu'il les reproduisait envers italiens dut me paraître aussi incroyable que l'improvisation même.
Au surplus, je me trouvais rencontrer là le plus grand improvisateur qu'ait peut-être encore vu l'Italie, le plus étonnant du moins: homme vraiment extraordinaire, qui faisait, à bien juste titre, l'admiration des capitales italiennes, et que, pendant mon séjour à Rome, il était question de couronner au Gapitole, comme le furent Pétrarque pendant sa vie, et le Tasse après sa mort. Jusqu'à lui, les Italiens s'étaient contentés d'improviser des canzone, des odes, de petits poèmes. Tomaso Sgricci improvise des tragédies. On met dans une urne un certain nombre de sujets donnés par les spectateurs eux-mêmes; on en tire un au hasard; Sgricci alors médite
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cinq minutes, puis se met à réciter cinq actes, et, entre les actes, pour tout repos, il chante des chœurs pleins souvent de la plus brillante poésie. Nous avons été témoins sur un grand théâtre de Paris de plusieurs de ces créations soudaines. Nous lui avons vu improviser la Prise de Missolonghi et la tragédie de Cromwel, Cette dernière pièce a même été recueillie, au moment de sa création, par des sténographes qui l'ont publiée; et bien des poètes qui travaillent péniblement une pièce pendant six mois seraient fiers de cette tragédie faite en deux heures. La sténographie a également recueilli et publié à Turin une tragédie de la Mort cfkector, qui respire un grand parfum d'antiquité, et qui semble être la traduction noble, simple et élégante d'une pièce grecque. Quel regret ne doit-on pas avoir que plusieurs centaines de drames ainsi improvisés n'aient laissé aucune trace. Sgricci aurait renouvelé, avec moins d'imagination, mais plus de goût, de style et de poésie, le prodige de Lope deVéga, qui n'était vraiment lui-même autre chose qu'un improvisateur. Pendant son séjour à Paris, j'ai eu l'occasion de le voir et de l'entendre assez souvent, et toujours avec étonnement et admiration. Je me souviens particulièrement d'un cinquième acte de Françoise de Rimini^ qu'il improvisa, à ma prière, devant quelques amis, à la campagne, et qui nous donna autant d'émotion que l'aurait pu faire la plus touchante de nos tragédies.
Mais, au delà des mers, ne vends pas Ion vaisseau.
Ceux pour qui ce vers n'est pas un souvenir d'Horace pourraient trouver une sorte d'anachronisme dans l'image qu'il présente, et ont peut-être besoin d'être avertis qu'il n'est ici qu'une allusion et une rècollection classique :
Nec, si te validas jactaverit Auster in alto, Idcirco navem trans iEgaeuni mare vendas.
Cette même épltre à BuUatius prête plus bas un autre v(M-s au poëme :
Cœlum , non animum mutant, qui trans mare currunt. On peut changer de ciel, mais non changer de cœur.
Je me souviens qu'un jour, après un long voyage.
Le poëme de V Amour du pays a été écrit en 1815 : ce morceau est d'une date postérieure. C'est en 1818, en revenant d'un voyage en Italie, que l'auteur a éprouvé la singulière impression qu'il a essayé de rendre dans ces v<*rs.
Doux lieul je reviendrai vous demander encore Le laurier de Pétrarque et les traces de Laure; Laissez-moi m'éloigner de votre frais séjour, Où j'ai seul et rêveur vu fuir un si beau jour,
BXTRAIT DR yOTES ÉCRITES £iV VOYAGE.
Jeudi 9 avril 1818.
Je suis parti d'Avignon pour la fontaine de Vaucluse à cinq heures du matin , par le plus beau temps. Un léger brouillard, voilant l'horizon des montagnes, répandait une odeur qui rappelait la Suisse et ses belles matinées d'automne. Une route bordée de saules, qui partage la riche plaine d'Avignon, conduit jusqu'à Tlsle, où l'on rencontre la Sorgue. Elle entoure la petite ville et lui donne ainsi son nom. Mon Pétrarque à la main , j'ai quitté la route que prennent ordinairement les voyageurs, et, continuant mon excursion à pied , suivi sur le gazon un petit sentier qui accompagne la rivière dans tous ses détours.
La Sorgue est une jolie rivière ; on ne saurait voir une eau plus fraîche et plus pure; telle est sa transparence, qu'on compterait au fond les cailloux et les brins d'herbe. Ses bords sont tapissés d'une herbe abondante; des saules y trempent dans Teau leur feuillage. Çà et là on rencontre des îles bien vertes et bien plantées que la Sorgue presse de ses mille bras. Des ruisseaux viennent de tous côtés
se mêler à son cours. Â la fraîcheur des eaux, à leur agréable bruit, à la verdure de la rive, qu'on ajoute la beauté du jour, la douce chaleur de la saison, le charme d'une divine poésie, et le souvenir de Pétrarque et de Laure dans ce même temps de Vannée renaissante, et presque au môme jour et à la même heure où l'histoire de ces pures amours a commencé et fini *, et Ton concevra l'impression qu'a laissée en moi cette promenade, et l'oubli long et profond dans lequel y ont coulé les heures. Je sentais en mon cœur je ne sais quoi de tendre, de passionné, comme un amour sans objet. Quelques-uns des jours de ma jeunesse venaient se présenter sans suite à ma pensée ; je rêvais, je pleurais. Les vers de Pétrarque ne nVavaient jamais causé une émotion aussi grande. Je suivais, le long des rives qui les ont vus naître, tous les mouvements dont ils sont la peinture. J'avais du plaisir à fouler ces chemins que Pétrarque a si souvent parcourus, ces gazons, ces marguerites, ces fleurs blanclies et jaunes qui, lorsque le vent les agitait , donnaient à l'amant de Laure de si doux souvenirs. Je le suivais de place en place ; Voilà l'eau qu'il a si souvent vue couler, cette eau qui ne s'est pas arrêtée un moment depuis les jours lointains qu'elle rappelle; voilà les sentiers qu'il venait chercher, les collines qui ont frappé sa vue, qu'il redemandait du fond de l'Italie, qu'il voyait reparaître avec tant de joie, où il montait pour fuir los
1. LAurc (a écrit Pétrarque sur le premier feuillet de son Virgile, conservé à Milan dans la bibliothèque Ambrosienne), Laure parut pour la première fois à mes yeux, au premier temps de mon adolescence. Tan 1327, le 6 du mois d*avril , à la première heure du Jour (6 heures du matin), dans réglise de Sainte-Claire d'Âvigpaon, et dans la même ville, au même mois d*avril , le même jour 6, et à la même heure, Tan 1 343, cette lumièrn fut enlevée au monde.
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chemius frayés ennemis de ses yeux , d*oii il descendait en poétisant. Ces collines ne sont plus fraîches, ombragées et fleuries, comme dans ses vers, mais elles m'ont montré ces sommets où ne touche l'ombre d'aucune autre montagne; la Sorgue a encore, par places, son lit lierbeux et les cascades au bruit desquelles écrivait son poëte. Je cherchais presque avec Pétrarque Vempreinte des pas de Laure. Je redisais avec lui, dans un langage que je ne puis que rendre très-faible en le traduisant :
« douce contrée l'ô lieu doux, aventureux et sacré! « ici elle chanta doucement , ici elle a dit une parole , ici « elle a souri. En quelque lieu que je tourne les yeux, « j'éprouve une douce joie en pensant: cette place a été « frappée de son regard. Si je cueille une herbe, une fleur, je « crois qu'elle a sa racine à la place où elle s'est fait un siège « frais, verdoyant et fleuri. Ainsi, rien d'elle ne se perd^ « et plus de certitude aurait peut-être moins de douceur. »
Et je me rappelais, avec Pétrarque , un des jours heureux de la jeunesse de Laure :
u Des beaux rameaux, descendait, douce dans la mé- (( moire, une pluie de fleurs sur son sein. Et elle , elle était a assise, humble au milieu de tant de gloire, couverte de c( l'amoureux nuage. Une fleur tombait sur ses épaules, une « autre sur ses blonds cheveux qui étaient ce jour -là « comme de l'or poli et des perles ; celle-ci tombait à terre, « celle-là sur les eaux ; cette autre, dans sa vague erreur, « en tournant, paraissait dire : Ici règne l'amour. »
En disant ces beaux vers, je m'acheminais vers la fon- Uine, j'étais léger d'aise, je sentais une joie douce et continuelle ; je regardais , do moment on moment, la hauteur
du soleil , dans la crainte de voir le jour trop vite finir.
Le rocher qu'on distingue de loin dans la montagne et qui parait alors aux yeux comme une crevasse d'un jaune rouge, grandit à mesure qu'on en approche, et monte à une grande hauteur. D'autres rochers s'élèvent de plusieurs côtés et forment la vallée de Vaucluse. Plus près de la fontaine, le bruit des eaux se fait entendre davantage. Le bruit d'un moulin s'y mêle aujourd'hui.
En descendant de la fontaine, je suis allé chercher le lieu où Ton dit que Pétrarque avait sa maison. On montre une petite place carrée, qui se creuse un peu dans le roc et qui domine la vallée. De là, en regardant vers le couchant, la vue est riante. Les prairies que partagent en îles les diverses branches de la Sorgue sont vertes et fécondes, et les collines élevées qui les enferment s'abaissent un peu du côté d'Avignon pour laisser voir les riches plaines qui environnent la ville de l'isle. Les collines du nord sont arides, quelques tristes oliviers y croissent, et se distinguent à peine de la terre dont ils imitent la couleur. Au midi, ce sont des collines encore , qui ne sont pas sans quelque fertilité. Il est facile ainsi à l'imagination d'y replacer ces bois qui ont recouvert Pétrarque de leur ombre. Derrière la maison, c'est la fontaine , et de hauts rochers où s'élève le château en ruine de l'évéque de Cavailion. Ce château, posé sur le roc, se confond avec lui et semble un jeu de la nature plutôt qu'un ouvrage des hommes.
L'histoire de Pétrarque dit qu'il alla voir la fontaine de Vaucluse pour la première fois avec son père, à Tâge de dix ans. Elle produisit sur lui une impression tellement profonde, qu'il s'en souvint vingt-trois ans après, et voulut s'y fixer. C'est là qu'il allait, non pas retrouver Laure, car Laure n'a
jamais habité Vaucluse, mais chercher à affaiblir dans la solitude les impressions trop vives qu'Avignon lui faisait éprouver. Laure, qui n'était pas sans un peu de coquetterie, est bien venue faire quelques pèlerinages à la fontaine et attiser ainsi la flamme de son amant quand elle craignait de la voir s'éteindre ou s'affaiblir dans la solitude ; elle venait répandre parmi les prairies de la Sorgue des souvenirs que Pétrarque transformait ensuite en beaux vers. Les dames d'Avignon faisaient sans doute de Vaucluse, alors comme à présent, le but de leurs parties de plaisir. Laure d'ailleurs habitait probablement, pendant la belle saison, le château de Saumane, qui n'est qu'à une lieue de la fontaine et qui appartenait à la famille de Sade. Ainsi, on peut trouver la place de beaucoup de scènes du roman de leurs amours; et celte disposition des choses sert à expliquer un grand nombre de sonnets de Pétrarque. J'ai vu un bateau couler sur la Sorgue, et j'ai compns comment Laure et ses compagnes, venant se réjouir au bord de l'eau, se laissaient aller dans une barque à la dérive, et bien fatiguées, remontaient le soir, pour retourner à Saumane, dans ce char dont Pétrarque enviait VAutomèdon.
Ainsi donc, Pétrarque habitait seul à Vaucluse. Il y avait acheté en 1337 une petite maison et un petit champ. La première année de son séjour, il y habita, sans même un domestique, et servi par un pauvre pêcheur. Là, il s'amusait à cultiver son jardin. 1! cherchait à le remparer contre les eaux entraînantes de la Sorgue. 11 faisait la guerre aux nymphes, comme il l'écrivait lui-même à ses amis. Il est donc clair que sa maison et surtout son champ étaient au bord de l'eau. Dans une doses canznur . il nous npprrnd qu'il se tient sous un
graud rocher, dans une valiëe fermée, d*où sort la Sorgue. Or sa maison est au pied d'un grand rocher, et le jardin qu'on dit avoir été celui de Pétrarque est aussi au pied d'un grand rocher. Mais le jardin est un peu distant de la maison. J'ai cherché si, pour descendre de celle-ci au petit champ, la pente n'était pas trop rapide , et en supposant abattues les maisons qui obstruent cette place, il m'a semblé que la communication en était facile. 11 n'est donc pas impossible que cette maison et ce champ aient véritablement appartenu à Pétrarque. On montre encore le laurier qu'il a planté de sa main au bord de l'eau, en mémoire de Laure, ce laurier à qui il a consacré tant de vers, et sur lequel il appelait la protection de toute la nature. L'arbre qu'on montre n'est qu'un rejeton; mais, en creusant un peu autour, on trouve qu'il sort d'un tronc séculaire, et qui peut dater du temps de Pétrarque. Une chose digne de quelque remarque, c'est que, dans toute la vallée de Vaucluse et les plaines même d'Avignon, le jardin qu'on dit avoir été celui de Pétrarque est le seul lieu où j'aie vu des lauriers. Je veux donc croire que celui qu'on m'a montré a été planté et arrosé de la main de ce grand poëte. J'ai considéré son arbre avec plaisir, avec respect. J'en ai cueilli une branche. J'aime les superstitions qui tiennent au culte du génie. Cellesnià élèvent l'âme.
Le soleil descendait à grands pas vers T horizon du couchant, il a fallu enfin m'arracher de Vaucluse et aller regagner à l'Isle la voiture que j'y avais laissée. Je suis rentré dans Avignon à huit heures du soir, très-las de corps et d'âme, et très-heureux de ce pèlerinage fait en l'honneur do Pétrarque,
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Quando ringiovenisce Tanno Quai era al tempo del suo primo affanno.
Cet homme, qui est devenu pour moi un ami, est généralement assez peu et assez mal connu en France '. On a eu longtemps et il reste encore dans certains esprits, même fort distingués, une idée assez fausse de ce poëte qui fait depuis près de quatre siècles l'admiration de Tltalie. D'abord on met en doute la réalité de sa passion, et quand on a ri de cet amour platonique, on est fort tenté de le croire ridicule; quand on a dit : c'est un poète alambiqué, plein de jeux de mots, d'antithèses et de mauvais goût, on croit l'avoir jugé. Pétrarque a sans doute quelques-uns des défauts qu'on lui reproche; maissi l'on se donne la peine de le connaître moins superficiellement, on voit bien vite ces taches qui sautaient aux yeux disparaître sous l'éclat et le nombre des beautés. Quand on fréquente Pétrarque un peu de suite et sans prévention, on ne tarde pas à reconnaître quelle haute nature, quelle vérité de sentiments, quelle profondeur de pensée, quelle chaleur d'âme, quelle force, quelle grâce, quelle pureté de style, enfin quelle abondance de mouvements et d'images renferme ce poète longtemps mal apprécié chez nous. Quel autre a connu comme lui, a mieux exprimé ces secrets d'une âme mélancolique, ces rapports intimes du cœur de l'homme et des objets de la nature, ce charme passionné de la solitude unie à l'amour. L'on met en doute s'il a véritablement aimé, si ses vers ne sont pas des jeux de l'esprit, plutôt que l'expression d'une âme vraiment émue : c'est donc l'esprit qui aurait trouvé
1. n convient de se rappeler que ces notes, comme beaucoup de celieê j
qui les suivent, ont été écrites en 1818.
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ces sonnets ravissants qui font si délicieusement rêver, quel vago impallidir che 'l dolce riso, etc., se lamentar augelli, etc., levommi il mio pensier in parte ov' era, etc., et mille autres semblables? C'est donc l'esprit qui aurait inspiré ces canzones admirables, di pensier in pensier, etc., chiare, fresche e dolci acque, etc., et vingt autres aussi touchantes et aussi belles? Cest peut-être encore l'esprit qui a produit le trionfo délia morte; questa leggiadra e gloriosa donna, etc., et qui enfin a écrit sur le Virgile de Milan ces lignes si douloureuses : Lauru. propriis virtatibiLS illnstris , et meis longum celebrata carrninibus, etc., et Ton doute si Pétrarque a aimé Laure ! Il est impossible, quand on Ta bien lu, de méconnaître en lui une passion véritable, élevée, profonde, telle qu'aucun autre poète nv. Tavait encore sentie, ou du moins exprimée. Tous les poètes qui ont peint l'amour ont parlé à nos sens. Pétrarque seul a parlé à rame seule; il a idéalisé l'amour. C'est un sentiment qui chez lui se dépouille de tout ce qu'il pourrait avoir de la terre; c'est une vertu tendre, qui échauffe et enflamme, en les épurant, toutes les autres vertus ; qui lui fait voir, pour ainsi dire, le bien, la gloire, la religion elle-même sous les traits de la beauté. Toutes les pensées, tous les sentiments, toutes les actions de sa vie semblent naître de ce premier amour qui Test venu prendre au sortir de l'adolescence, pour le guider dans sa longue carrière et le suivre même dans la mort. Dans la poésie de Pétrarque, on sent même, quand rexpressioii n'est pas naturelle, que le sentiment l'est toujours. Il serait absurde de nier que Pétrarque montre en beaucoup d'endroits des traces du goût de son temps. Mais si l'on songe à ses contemporains, aux Brunetto Latini, aux Guido, aux Jacopone , aux Cino di Pistoia, ses amis ou ses maîtres, on est
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forcé d'avouer que Pétrarque, même sous le seul rapport du goût, est à une grande distance en avant de son siècle; et le reproche se change bientôt en admiration. Pétrarque fut en Italie le créateur de la langue poétique, comme Boccace son ami le fut de la prose. Dante avait paru. Mais Pétrarque ne connaissait pas la Divine Comédie, du moins dans sa jeunesse ; et, refit-il connue, il garderait toujours le premier rang; car, en mettant à part quelques-uns de ces morceaux terribles ou tendres, où le génie de Dante brille de la plus étonnante pureté, Pétrarque a surpassé de beaucoup l'auteur de la Divine Comédie pour le goût, la beauté du langage, le choix et l'harmonie des images et des expressions, et il lui est égal pour le naturel, le charme passionné, et même la force et la concision. Dans les vers de Pétrarque, plus de cette rouille dont si peu de vers de Dante sont exempts. La langue du canzoniere est devenue la langue de la poésie moderne, le modèle à suivre, pure, claire, précise, gracieuse, élégante et forte'.
Si Ton se rappelle que le canzoniere ne fut pour Pétrarque qu'une sorte de délassement auquel il ne crut pas d'abord qu'on dût jamais attacher d'importance ; que ces vers qui font sa gloire naquirent pour ainsi dire sans qu'il s'en occupât; que l'amant de Laure était l'homme le plus savant de son siècle; qu'il fut à la fois philosophe, théologien, orateur, poëte, et homme d'État; qu'il a laissé des ouvrages immenses et auxquels il semblerait que sa vie n'ait pu suffire, poëme épique, églogues,épî très, traités de politique, d'histoire, de philosophie, de morale; qu'aucune des sciences connues de son temps ne lui fut étrangère; qu'il a répandu enfin dans l'Italie et dans l'Europe le goût des connaissances, par le soin
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qiril mit à faire rechercher et copier partout les manuscriLs; si Ton se rappelle que le grand poëte pouvait devenir, quand le bien public le demandait, habile politique ; que des ambassades importantes lui furent confiées; que les princes, les rois, les républiques, se disputaient l'avantage de le posséder; que Florence le priait de reprendre son titre de citoyen ; que Venise lui assignait un palais public pour sa demeure ; que le couronnement, cette cérémonie interrompue à Rome depuis tant de siècles, fut rétabli pour lui; enfin, qu*îl était, par son caractère, digne de ses honneurs et de son génie; qu'il ne fit jamais servir son influence et son talent qu'au bien commun et à la gloire de la morale publique ; qu'il n'a jamais dit aux princes que des vérités utiles; jaloux (le l'indépendance, ami de la liberté, passionné pour la patrie, qui lui a dicté ses plus beaux vers, (il se trompa une fois quand il crut que Rientzi rétablissait de bonne foi la Rome antique, la république des Camille et des Scipion : il fut abusé par les promesses généreuses de l'ambitieux tribun, mais son erreur eut une cause trop belle pour qu'elle ne lui soit pas elle-même encore un sujet de gloire; ) certes, quand on se rappelle toutes ces choses, on sent qu'il ne faut juger légèrement un tel homme ; qu'il mérite qu'on l'observe, qu'on l'étudié, qu'on l'approfondisse, et qu'une fréquentation un peu suivie avec lui fera bien vite comprendre et partager l'admiration dont il est l'objet en Italie.
DES POËMKS KT POfiSIKS. 3r,3
NOTE 7, PAGK 6 8-
Que me font les débris des palais des Césars ? La blanche Solfatare et le lac de Gabie ?
Que m'importe Adrien, Agrippa, Zénobie?
Lieux et souvenirs qu'on rencontre en allant de Rome à Tivoli.
A quatre milles de Rome, après avoir passé TAnio sur le Ponte if ammo/o, assez près de Monticelli , on trouve le lac Tarteri, anciennement lac de Gabies. Ce n'est plus qu'une vaste mare d'eau jaune et d'où s'élève un grand coassement de grenouilles; il est entouré de pierres qui ressemblent à de la lave et paraissent rongées, percées de trous, et comme spongieuses.
Plus loin, au delà de Monticelli, on traverse un canal qui roule une eau blanche et soufrée dont la seule odeur suffit pour annoncer la Solfatare. Le lac de la Solfatare est à un mille de la route. Une pierre jetée dans ce lac le fait bouillir à la surface. Une odeur soufrée monte de son eau bleuâtre.
On voit, auprès, les ruines d'un ancien château qui fut, dit-on, habité par Zénobie, reine de Palmyre, après le triomphe d'Aurélien.
Dans les temps tout à fait reculés, un bois sacré couvrait cette plaine; le temple de Faune et son oracle étaient auprès de la Solfatare, VAlbwtea de Virgile.
Plus loin, et après avoir passé, an pont Lngano, l'Anio