‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 91 sur 98 · III · texte numérisé non relu

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qui n'est plus, comme au Ponte Mammoio, un ruisseau, mais bien une rivière agréable et limpide , on trouve, à la droite d'une plaine riante, couverte de vignes, de blés, de cerisiers, un chemin qui tourne entre deux haies de sureaux en fleur et de rosiers sauvages et conduit à la villa d'Adrien. Adrien avait rassemblé dans le lieu que consacre son nom un abrégé de tous les monuments célèbres du monde. On y trouve encore des débris fort considérables et qui gardent les formes premières des ancieas édifices.

Les ruines du palais impérial, couvertes de lierre, sont surmontées par un beau pin, qui en semble devenu le maître.

Dans la naumachie, très-reconnaissable à son vaste ovale qui forme maintenant un joli petit vallon planté de vignes, Im rossignol chantait.

El quand j'ai vu d'abord , du tombeau de Néron , Comme un point lumineux au bout de Thorizon , Tibur au loin blanchir.

C'est après avoir traversé quatre lieues d'un véritable désert, en venant de Spoleto et de Civita-Castellana, que tout à coup on aperçoit Rome ; mais c'est seulement à l'endroit où l'on rencontre le tombeau de Néron qu'elle se montre enfin tout entière. Du haut de cette élévation, on distingue à l'horizon, sur les collines qui s'élèvent derrière Rome, parmi des teintes verdàtres, quelques taches blanches, c'est Tusculum ; à gauche, de semblables blancheurs se font voir, c'est Tibur. Du côté du midi, c'est Albano.

Voilà donc le séjour que demandait Horace.

Je continuerai ici en prose ce que j*ai commencé en vers, en tirant de mes notes écrites en voyage le récit d'une excursion à la vallée de Tibur et à la ferme d'Ustîque.

Tivoli, samedi 23 mai 1818.

Après avoir gravi le coteau de Tivoli, on arrive à l'auberge de la Sibylle, à travers beaucoup de rues étroites et sombres, et on se trouve tout à coup sur une grande terrasse qui environne le temple de la Sibylle et celui de Vesta, et qui domine « avec les cascades, toute la vallée. Cette terrasse est en quelque sorte la cour de l'hôtel. A droite est la chute de l'Anio, il se précipite tout entier sur des rochers où il arrive en écume ; plus loin l'eau traverse des rocs qu'elle a percés et s'engouffre dans la verdure. Devant, sont les arcades en ruine de la villa de Mannius Vopiscus, favori de Domitien, et, audessus des arcades, le cône nu et rocailleux du mont Gatilie ; là commence la Sabine. A la gauche du mont , au milieu des oliviers, c'est la maison de Catulle-, enfin, à gauche encore, mais plus rapprochée , la maison d'Horace. Aucun aspect ne peut avoir plus de charme que le cercle de ces montagnes.

On descend dans la vallée par un chemin tournant, bordé de lauriers et couvert en partie de berceaux de vigne. D'en bas, de tous les points divers, le temple de Vesta paraît suspendu sur le rocher, à côté de celui de la Sibylle. Ce dernier temple, plus ancien que l'autre, paraît remonter au temps de

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Nuina et peiU-êire à celui des fondateurs de Paestum. Ses formes sont effacées et rongées par Tàge. On en a fait une église, et sa couverture pointue Tempéche d'être fort pittoresque, surtout à côté de la rotonde charmantede Vesta.

11 est difficile de détacher sa vue de cette cascade éblouissante qui élève du fond de la verdure comme une vapenr blanchâtre; les corbeaux noirs passent au milieu de ce nuage humide; ils semblent se plaire au milieu du bruit des eaux. A mesure que Ton descend, les aspects que les cascades présentent deviennent plus remarquables, surtout quand on arrive au point où la grande cascade sort avec fureur d'un rocher pour se réunir à sa sœur, et aller dans le même lit, au fond de la vallée, se tourmenter ensemble. Le rocher forme une grande arcade. Un petit lac plein de calme est resserré entre les vastes pierres verdâtres de la grotte. Au-dessus de c^tte eau si calme et si pure, qui se tait sans cesse, une vaste ouverture laisse apercevoir l'eau de la grande cascade qui se précipite et rejaillit avec le bruit et l'apparence d'une mer en tourmente. De plus haut, l'aspect change et n'est pas moins beau. On voit, à droite et à gauche, les deux cascades s'éiancer et unir, au pied des énormes pierres arrondies par les eaux, leur bruit, leur écume et leur poussière , que le vent chasse dans la vallée. Les herbes pendent humides et pour ainsi dire collées contre les rochers. Le premier des Vernet a nommé grotte de Neptune celle où TAnio tout entier est brisé, et en tombant se change en écume.

Tous les rochers du petit chemin que les peintres doivent à MioUis sont remarquables. I-es plus élevés même gardent des traces et des pétrifications de cet Anio dont le lit est maintenant si profondément enfoncé au-dessous d'eux. Les

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rochers lui forment comme un bassin ovale. 11 y creuse une grotte pour s'échapper; il y tombe, et se repose enfin de sa tourmente et de sa fatigue au milieu d'un lit riant et paisible.

Le site de la maison d'Horace est ombragé. L'Anio coule au bas dans une petite vallée très-profonde. D'un tertre qui s'étend en terrasse, on voit, du côté de la plaine, les cascatelles tomber en écume et se relever en poussière. Le soleil projette leurorabre comme celle d'un nuage sur le gazon vert et touffu. D'énormes aloès et des genêts en fleur s'étendent en grand nombre parmi les rocs et le gazon. 11 subsiste de la maison d'Horace, ou plutôt on y montre, des bains, et au-dessus, une petite salle où on distingue les restes d'un pavé en mosaïque, fl y a là des berceaux de vigne soutenus par des piliers qui m'ont rappelé le joli tableau de M. Duperreux, où est peint Horace, jeune encore, lisant ses vers à Mécène. Ce lieu est maintenant abandonné; c'est un couvent sans habitants, le couvent de Saint-Antoine. On en jouirait davantage s'il ne pouvait exister absolument aucun doute sur la réalité du séjour qu'Horace y a faitjjadis; mais du moins il a parcouru tous ces environs, il les a vus souvent, il y a trouvé des inspirations, et ils n'ont pas besoin d'un plus grand charme pour attacher.

En sortant du couvent de Saint-Antoine, on aperçoit, à travers le léger voile des oliviers, les cascatelles dans toute leur beauté. Elles tombent, coulent un moment et font une seconde chute plus profonde. Le soleil, qui les frappe, rend leur écume éclatante. Plus loin, on aperçoit des cascades plus petites et plus nombreuses couler et descendre parmi les ombrages. Deux rangs d'arcades antiques dominent et leurs eaux et la plaine : c'est la maison de Mécène,

Horace voyait de sa maison ie demeure de soa bienfaiteur. On aime à réunir leurs deux mémoires en ce lieu même qui les a vus vivre ensemble. Là, Mécène ; ici, Horace I Quelle alliance que celle de ces deux noms! de quels souvenirs ils nous environnent ! Qu'Horace a de fois jeté les yeux sur ces mômes arcades I 11 suivait souvent ce chemin pour aller voir Mécène. 11 revenait le soir au bruit de ces mêmes eaux.

Les ruines auxquelles le nom de Mécène est attaché sont encore très-imposantes. Deux étages d*arcades sont debout, on peut compter quatorze arcades à l'étage supérieur* Ce palais domine les sept cascatelles et est dominé à son tour par la vaste villa d*Este et ses pins et ses berc3aux de vigne. Le protecteur de l'Arioste n'est pas loin de celui d'Horace; et le poète de Ferrare, qui a trouvé ici plusieurs de ses chants, a pu y être inspiré quelquefois par le poëte de Tibur. A l'extrême droite de la montagne, on aperçoit, au-dessous des arbres qui la couronnent, un pan de mur antique : c'était la villa de Munatius Plancus, Tiburtin, fondateur d'Âugusta et chanté par Horace. Ses titres sont oubliés, ses villes tombent, quelques beaux vers le font immortel.

Les rives de l'Anio, dans cette vallée, sont encorece qu'elles étaient au temps du poëte. Pomaria uda mobilibus rivis. 11 y croit des figuiers, des mûriers, des pommiers, des cerisiers . des oliviers que trois hommes embrasseraient è peine.

Descendu du coteau, on passe, sur un pont antique que forment des pierres énormes mises sans ciment à côté les unes des autres, un petit ruisseau qui prend sa source tout auprès et qu'on appelle Vacqua aurea: c'est le pont Ccelio, où vient aboutir l'ancienne voie Consulaire , qui conduisait de Rome à Tibur.

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Le chemin qui monte à la ville laisse encore voir par places les pierres de la voie antique. Le soir arrive, les ombres descendent, les travailleurs reviennent des champs, les hommes avec les instruments de leurs travaux sur Fépaule, et les femmes un panier sur la tête. Ils couvrent le pont, le chemin qui s'élève, en tournant , vers Tibur, et font de ce site un ravissant tableau. L'Anio se hâte , s'enfonce et se cache sous les ombrages de ses bords. Son eau, sur laquelle se découpent les arbres déjà noircis et les trois arches du pont, brille comme un miroir au milieu des ombres. Il parait bleuâtre, tandis que la ligne de l'horizon est aurore.

Je vais dormir, heureux de passer la nuit à Tibur. J'entends de ma chambre le bruit de FAnio qui se précipite , Anio prxceps. Tout à l'heure j'ai voulu voir, du temple de Yesta, l'aspect nocturne des cascades et de la vallée; mais la lune ne luit point encore et ne doit se lever que dans une heure. La nuit rapproche le mont Catilie; il semble toucher au temple de Vesta ; il est plus haut que dans le jour, et le bruit des cascades plus fort. Le ciel pur est presque sans nuages. Les étoiles sont scintillantes et nombreuses. Leur lumièQs bleue forme un contraste singulier avec les lumières jaunissantes qu'on aperçoit ça et là dans les maisons de Tivoli.

DK TIBUK A USTIQUK

Dimanche 24 mai 1818.

Festus in pralis vacal otioso Cum bove pagus.

Le soleil n'est point encore parvenu à s'élever au-dessus de la montagne qui protège le couvent de S^-Angelo: toute la

vallée où coule TAulo est encore dans l'ombre : seulemt:t.i. il éclaire du côté gauche la cime du mont Catilie et blanchit d'une lumière dorée les maisons de Tivoli et les montagnes moutonneuses qui s'étendent à leur droite. Le temple de Vesta , dans lequel je suis , n'est point encore atteint par la lumière.

Pendant que je prends du lait sur la terrasse, à la fraîcheur du matin et au bruit des eaux, le soleil monte ; il se répand déjà le long des sommets au-dessus de la maison d'Horace. 11 parait enfin tout entier, couronné de rayons. 11 forme un cercle vaporeux au-dessus de la maison de Catulle non encore éclairée, et projette sur le pavé du temple de Vesta l'ombre de ses colonnes circulaires. Les arbres et les vignes de la vallée commencent à se peindre et à s'animer des couleurs du soleil ; et il fait paraître l'air tout plein de cette poussière humide qui s'élève jusqu'à moi du lit profond de l'Anio. — Nous partons.

Le mont Catilie, altamcmia Catilli, est si ardu et si pénible à gravir que je suis arrivé tout hors d'haleine à son sommet. 11 est absolument nu; un sol pierreux, çà et là des morceaux de rocs couchés, et, entre les pierres et l'herbe rare, des genêts et des touffes de jonc : voilà tout. Il domine un vaste horizon de plaines. Tivoli, si élevé, parait en bas, à ses pieds, avec son petit temple et les circuits de l'Anio. L'ombre de son sommet se projette sur le fleuve et en obscurcit une partie, tandis que le reste brille et se dore aux rayons du soleil. Derrière, ce sont les montagnes de la Sabine. Celle où je suis les commence.

Nous suivons maintenant la voie Valérienne, cette voie que suivait Horace pour ^Wer à sa ferme. Je vais voir Mandèle

et la vallée de la Digence ; c*estlà, c'est à Ustique que je vais trouver Horace tout entier. La route pittoresque accompagne PAnio qui court en sens contraire dans un lit assez profond et bien ombragé. Le fleuve s'éloigne et se rapproche, paraît et disparaît; quelquefois ses eaux brillantes se montrent à travers les feuillages et font étinceler mille diamants au milieu de la verdure ; ailleurs on le voit couler à découvert , verdoyant et limpide. Tout le pays est agréable. La route est souvent ombragée. Mais les montagnes qui s'élèvent çà et là, irrégulièrement, sont, pour la plupart, dépouillées. Vico-Varo, que déjà j'aperçois, Pantique Varie, paraît à gauche sur un mamelon entièrement nu. A droite, de l'autre côté de PAnio, le petit village de Gastel-Madama se découpe dans le ciel pur sur un sommet qui n'est pas sans arbres. Le soleil est déjà assez élevé et projette à gauche sur le papier l'ombre du crayon avec lequel j'écris. Tous les objets que je vois étaient semblables du temps d'Horace, car le soleil et les montagnes ne changent pas. Le poëte voyait ainsi couler à sa droite PAnio. 11 méditait peut-être sur ce chemin les vers que je lis. Oh I que la lecture de son livre est une chose délicieuse sur ce chemin même et dans tons ces lieux qu'il remplit de son souvenir! Je suis, depuis hier matin, dans une ivresse de joie : je sens continuellement un battement de cœur qui me fait vivre plus vite, ou plutôt qui double en moi le sentiment de la vie. Je me trouve heureux autant qu'il est possible de Pétre. J'ai une surabondance decontentementqui voudrait déborder de toute part. Le ciel est si pur, le soleil a une si bonne chaleur, les sommets des monts sont si harmonieux de formes et de teintes, les cimes plus lointaines qui laissent apercevoir derrière elles encore d'autres cimes se colorent d'un si doux

azur, le fleuve suit de si gracieux contours sous de si frais ombrages, enfin, le souvenir d'Horace et sa ravissante poésie nemplissent tous ces lieux d*un si grand charme, que ce jour à peine commencé prend déjà sa place parmi les plus beaux de mes Jours.

En suivant cette route charmante de Vico-Varo, nous n'avons rencontré personne, qu'un petit groupe de voyageurs et de voyageuses qui venaient de Rome et qui retournaient dans les Abruzses, leur pays. Nous avions remarqué la beauté des femmes. L'une d'elles portait des pains sur sa tête, et dans sa main une poupée qu'elle rapporte de Rome pour son enfant. Nous étions déjà loin. A une montée, la petite troupe nous rejoignit, et nous demanda place dans notre calèche pour une des Jeunes voyageuses qui était très-fatiguée. Au lieu d'une place, nous en offrîmes deux, qui furent acceptées avec grande joie. Nous voilà donc roulant avec deux Abruzziennes qui auraient pu servir de modèle à David pour ses Sabines et qui nous rendaient ces femmes antiques qu'Horace offre comme le type de la force et de la pudeur. Ce long corset qui serrait leur taille, ces manches qui laissent en haut voir la chemise bouffante et font flotter des rubans bleus, leurs colliers de grosses perles d'or, leurs cheveux serrés contre la tête et relevés au sommet qui s'arrondit en tresses, leurs ûchus relevés mollement au-dessus du sein, les bagnes qu'elles avaient à presque tous les doigts, tout ce costume m'a paru charmant et pittoresque, et j'avais d'autant plus de plaisir à causer avec elles de leur pays, qu'elles étaient fort belles, et que leurs yeux noirs et leurs dents blanches suppléaient merveilleusement à ce que je n'entendais pas de leurs paroles. Au-dessus de leur collier, j'aperçus un petit

ruban, et je demandai à voir ce que c'était^ On me montra un petit sachet, caché dans le sein, qu'elles appellent comme au temps antique un carminé. Ce sachet, qui renfern),e des mots mystérieux, a été béni par un prêtre, et les préserve de tout danger et de tout mal, pourvu qu'elles ne mangent pas de viande le mercredi. L'air crédule et sérieux qu'elles prirent en parlant du sachet, et la dévotion avec laquelle elles le baisèrent, m'amusa et m'intéressa beaucoup. Rome, qu'elles viennent de voir pour la première fois, a excité en elles un grand étonnement et une grande admiration. La procession du pape les a surtout frappées. Elles retournent à Avezzano, leur pays, auprès du lac Fucin. L'une se nomme Domenica Lolli, et l'autre Archangela Orlandi. Toutes deux sont sœurs. Dotnenica, la plus belle des deux, m'a beaucoup étonné en me disant qu'elle n'avait que quinze ans. Elle doit se marier cette année-ci. Elle a sept prétendants, mais son choix n'est pas fait encore. Une troisième sœur, qui vient à pied derrière nous, n'a que treize ans, et elle est forte et formée comme l'est en France une fille de vingt. Le sang est trèsbeau et très-pur dans ces montagnes. Les filles s'y marient souvent dès l'âge de douze ans.

Domenica joignait à la beauté la pudeur des antiques Babines. Au moment de l'adieu , j'ai baisé ses beaux yeux noirs, pour qu'elle se souvienne du jeune Français de Vico- Varo : ses deux joues sont devenues roses comme la pêche, et tout son air s'est rempli soudain d'une réserve et d'une modestie charmantes. Nous avons déposé nos compagnes à San-Cosimato , où est restée noire voiture; et nous entrons sur des mulets dans la vallée qui conduit à la ferme d'Horace.

CoDtinui monles, nisi dissocientur 0(iacà Valle.

. Depuis Tivoli, en effet, les montagnes se joignent aux montagnes et elles sont interrompues seulement ici par la vallée que forme la Licenza, dans laquelle rivière il n*est pas difficile de reconnaître la Digmtiadu poëte:

Me quoties reGcit gelidus Digentia rivus, Qiiem Mandela bibit, rugosus frigore pagus.

En entrant d'abord dans la vallée, on aperçoit le lit de l'a Digence, en ce moment presque à sec, et de l'autre côté de la rivière, sur un mamelon, Catalupo di Bardela. Ce dernier nom indique suffisamment Mandela, qui s'étendait autrefois un peu plus bas, et jusqu'au bord de l'eau. Vico-Varo, que nous avons laissé sur le bord de TAnio, indique également bien l'ancienne Varie qui était le chef-lieu de ce canton, comme par son importance elle semble l'être encore.

Villice silvarum et mihi me roddentis agelli , Quem tu faslidis, habitatutn quinque focis et 'Quinque bonos solitum Variam dimittere patres.

Il est donc clair, et par la disposition des lieux et par les noms mêmes qui leur sont restés, que cette vallée est celle où Horace se retirait pour, goûter la solitude :

Hae latebrae dulces et jam , si credis, aroœnae , Incoluroem tibi me praestant septembribus horis.

A mesure qu'on avance dans la vallée, où l'on suit un scn-

DKS POKMES Eï POÈSIKS. 36o

lier plutôt qu'un chemin sur le penchant du mont occidental, on voit descendre les ruisseaux qui vont se réunir à la Digence dont les sources sont à côté et au-dessus de Licenza. Enfin , après avoir laissé sur la gauche Rocca-<jiovine, où nous verrons au retour les ruines ou du moins l'emplacement du temple de Vacuna , on trouve , à cinq milles environ de TAnio, la villa d'Horace.

Au-dessous du mont Lucrétile, que les habitants du pays appellent monte Campanile, il y a un enclos api)elé les vignes de Saint-Pierre. C'est là la place que l'on assigne à la villa (l'Horace. Nous avons fait creuser dans ces vignes à différents endroits, et nous avons trouvé un pavé en mosaïque très-bien conservé. Mais la maison que révèlent ces vestiges me semble avoir été plus riche que ne devait Tétre celle du poète; elle est d'ailleurs placée trop bas, trop au niveau de la vallée , et j'aime mieux y voir celle de ce voisin qui racontait la fable du rat de ville et du rat des champs :

Cervius hase inter vicinuft garrit anile»

Ex re fabellas.

Il y a, un peu plus haut, des ruines où je reconnaîtrais plus volontiers la maison d'Horace. Elle est mieux située et plus conforme à la description qu'il en donne lui-même. En se plaçant du côté où l'on trouve un débris de colonne, on a à sa gauche Licenza et les montagnes derrière lesquelles le soleil se lève , et à droite les montagnes du couchant.

Continui montes nisi dissocientpr opacâ

Valle , sed ut veniens dextrum latus aspiciat sol .

Laevum decedens curm fugiente vaporel.

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11 court auprès de ces ruines un ruisseau très -limpide. Il faut monter plus haut pour arriver à la source qui sort de pierres qu'ombrage un figuier. Ces eaux sont encore bonnes comme au temps d'Horace pour guérir l'estomac : elles sont légèrement purgatives , et on vient quelquefois de la ville s*établir, pour les prendre, au bourg de Licenza.

Fons etiam rivo dare nomen idoneus, ut nec Frigidior Thracam nec purior ambiat Hebru::, Infîmio capiti fluil utilis, utilis alvo.

J'ai bu un verre de ces eaux, puisé à la source, et je les ai trouvées excellentes. Cest assis auprès de cette source que j'écris en ce moment. Je suis entouré ici comme d'un cercle de montagnes. Licenze est devant moi, abaissée vers la gauche. La montagne où je me repose est plus fertile que celle qui s'élève en face. On y trouve quelques oliviers, quelques vignes, surtout des chênes, dont plusieurs sont fort beaux.

Quercus et ilex , Multâ fruge pecus, muiti dominum juvat umbrâ.

Assis à l'ombre du figuier, j'ai donc là sous les yeux le pays et le lieu qu'Horace aimait tant , les champs dans lesquels toute son ambition était renfermée :

... Satis beatus unicis Sabinis.

La retraite où se portaient sans cesse ses plus ardents désirs:

rus, quaado ego te aspiciam , quandoque licebit Nunc veterum libris, nunc somno et inertibus horis Ducere sollicita; jucunda oblivia vits I

L'abri caché où il oubliait le inonde et voulait en être oublié :

Obliviscendus et illis.

C'est ici qu'on le voyait, tantôt errant et faisant des vers, tantôt couché au bord des ruisseaux, tantôt occupé de travaux champêtres :

Rident vicini glebas et 8axa moventem.

Son champ s'étendait jusqu'aux bords de la Digence, qui en dévastait les confins quand elle était grossie par la pluie :

Addit opus pigro ri vus, si decidit imber, Multà mole docendus aprico parcore prato.

Cest là qu'il venait se remparer« comme dans une citadelle , contre les soucis de la ville , les envieux et les méchants:

Non istic oblique oculo moa commoda quisquam Limât, non odio obscure morsuque venenat.

Gœna brevis juvat, et propè rivum aomnus in herbâ. C'est là qu'il jouissait d'un sort qui surpassait à ses yeux

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celui (les rois et de leurs plus chei's favoris; c'est là enfin ce qu'il préférait à toutes les richesses de la terre :

Cur valle permutem sabinâ Divitias operosiores?

Cette place où je suis est le commencement du mont Lurrétile, dont je vois un des sommets, couvert de taillis. Sa partie la plus haute est voisine du sommet que je distingue, H se nomme Monte Gennaro. Mais le Lucrétile n'est plus ombragé comme lorsqu'Horace disait :

Velox amœnum saepè Lucretilem Mutât Lycée faunus, et igneam Défendit aestatem capellis.

Je viens de courir à la recherche de la fontaine de Bandusie. Je suis en ce moment dans Tétatd'un homme qu'on retire de la rivière. L'eau coule sur tout mon corps, et les gouttes inondent mon visage; mais je suis bien payé de ma peine, je suis assis sur une pierre , au soleil, en face de la chute de la fontaine de Bandusie. À force de bondir de pierre en pierre, (le roc en roc, de monter, en suivant les détours de mille et mille cascades éclatantes aux rayons du soleil et pleines d'un bruit délicieux, j'arrive enfin au lieu où sa plus haute chute tombeau fond d'une espèce de grotte très-sombre et presque noire , vêtue de mille fraîches plantes et environnée d'ombrages et de chênes. Le soleil mêle quelques rayons brillants parmi les feuilles vertes. L'eau dégoutte des mousses, des bruyères et des lierres qui tapissent une des parois. L'autre paroi est formée de pierres pointues comme des

DES POEMES ET POÉSIES. 36î)

stalactites, et qui semblent taillées et usées par les eaux. Je veux croire que c'est la Bandusie d'Horace, et je lui répète avec bonheur les beaux vers qu'Horace lui a chantés autrefois :

fons Bandusiae , splendidior \itro, Dulci digne mero, non sine floribus. •

Nous avons parcouru toutes les vallées et suivi tous les ruisseaux qui viennent, du nord, de l'occident et du levant, former la Digence. Nous allions appelant Horace, et cherchant ces échos qu'a retrouvés l'abbé Ghaupie, ces échos qui répétaient jadis les sons de la flûte champêtre :

Utcumque dulci, Tindari, fistuiâ, Vallès et Usticae cubantis ï^via personuere saxa.

Mais, quoi qu'en dise l'abbé Chaupie, Ustique n'a point répété le nom d'Horace. Peut-être faut-il seulement entendre par personuere saxa que les vallons sont sonores ; et, dans ce cas, nous les avons trouvés aujourd'hui tels qu'ils étaient autrefois. Ce fond de la vallée d' Ustique n'est pas, maintenant même, sans fécondité. Il paraîtrait bien plus fertile sans le lit de cailloux blancs dont la Digence le dépare. Les hautes vignes, les larges noyers et les ruisseaux limpides y répandent de la gaieté et de la fraîcheur.

Maintenant, le soleil a passé d'une montagne à l'autre.

J'ai dit adieu, un adieu plein de regret, à la vallée si connue

d'Horace. Je retourne vers le lieu d'où je suis venu; et le

soleil que j'avais à ma droite ce matin est encore à ma droite

ce soir. Ses rayons qui s'abaissent brillent à travers la cime transparente des cbénes, et colorent leur verdure d'une belle teinte d'automne. La fin du jour emprunte les couleurs de la fin de l'année.

Me voici à la place où fut le temple de Vacuna. Horace venait sans doute jusqu'ici en suivant le penchant de la montagne. Il n'y a plus de ruines, lîne petite source sort en ce lieu au-dessous d'un châtaignier : voilà tout. Mais l'aspect (|ue présente le cercle des montagnes n'a du moins pas changé, et Horace, quand l'approche du soir mettait àTombre de la montagne du couchant et le temple et les bois dont il était environné, voyait, comme moi, sur les montagnes éclairées en face, les arbres jeter de petites ombres sur les gazons.

H.-PC tibi (lictabam post fanum pulre Vacune.

L'emplacement de Vacuna est à un mille environ au-dessus de Rocca-Giovihe , dont le roc blanc domine à pic la vallée, d'une manière très-pittoresque. Le temple était à distance égale de ce roc et de la villa d'Horace.

Je ne me lasse point de peindre cette vallée, à qui je vais bientôt dire un dernier adieu. Le soir arrive. Le frai.s se fait sentir. L'ombre à ma gauche monte incessamment et gravit le long des montagnes qu'elle va bientôt occuper tout entière. Leurs sommets seuls se teignent encore de la lumière jaune du soleil du soir, qui descend derrière Lucrétile. Quelquefois le globe resplendissant se montre entre deux sommets, pour disparaître soudain. Une teinte vaporeuse se répand sur les montagnes les plus lointaines. L'air est calme, le ciel est pur.

DKS l»0i:MES ET POÉSIES. 371

Nul bruit qu'un léger frémissement du feuillage et le son lointain des cloches de Varie ; nulle rencontre qu'un berger et son troupeau qui reviennent du pâturage; et, plus loin, deux capucins qui remontent lentement à leur couvent de San-€osimato.

San-Cosimato s'élève sur de beaux rochers qui dominent à pic TAnio. Il est d'un bel effet, vu de loin, au milieu des hauts cyprès qui l'entourent.

Nous sommes rentrés à Tivoli à la nuit. On nous avait donné quelques craintes sur la sûreté de ces montagnes , et notre cocher lui-même y avait déjà perdu sa montre et sa bourse ; aussi nous a-t-il menés d'un très-grand train pour ne pasy être pris uneseconde fois. Quant à moi,je ne pensais, en revenant, qu'aux jouissances de cette journée. Je ne craignais point. J'étais trop heureux pour que je ne me sentisse pas Tobjet d'une protection secrète :

Non sine dis animosus infans.

Vester, camenae, vestor in arriiios Tollor Snbinos.

J'ai éprouvéune impression singulière dans ces montagnes, pleines pour moi de tant d'oubli. Je ne songeais plus à tous ces événements du monde qui roulent tandis que je me promène; j'avais perdu la mémoire de nos révolutions, de nos triomphes, de nos défaites ; je vivais dans les âges passés, au milieu des anciens Romains, avec mon cher Horace, sans songer qu'il fût un autre univers que la vallée d'Ustique. Un vieillard, qui nous servait de guide, vint à prononcer le nom de la Pologne, où son fils avait combattu sous nos aigles; et

une jeune femme, celui de Moscow, où était mort son mari. Ces mots de Moscow, de Pologne, prononcés dans un lieu qui ne semble prendre part aucune aux événements du monde , me réveillèrent comme d'un songe, et me reportèrent tout à coup vers la France. L'ambition des rois a donc aussi troublé ces montagnes presque inconnues ! Ce vieux Sabin, cette jeune Abruzzienne, ont donc vu couler leur sang le plus cher pour une gloire dont ils n*ont aucune idée ! Je ne puis dire combien j'ai été frappé de retrouver du Napoléon dans des lieux qui me semblaient exclusivement voués aux souvenirs du temps d'Auguste. Je me suis senti tout à coup rajeuni de dix-huit siècles.

Ceci me rappelle ce que me racontait avant-hier, à Rome, M. Mazois. Il était à la chasse, assez loin de la ville, dans des coins tout sauvages et tout déserts. Il y rencontra un pâtre habitant une petite cabane solitaire. Cet homme ne savait rien de Rome , ni des lieux voisins , ni d'aucun lieu du monde. Rien de ce qui se passe sur la terre n'avait pénétré jusqu'à lui ; il était dans une parfaite ignorance de toutes choses. 11 reconnut M. Mazois pour Français. Son premier mot fut : « Où est Napoléon ? — A l'île de Sainte-Hélène. — Où est l'île de Sainte-Hélène? — Dans une mer bien éloignée. — Y at-il des prêtres dans ce pays-là? — Sans doute. — Ah! le malheureux! il se convertira donc ! » £t il prononçait ces mots du ton de l'espérance et de la commisération, comme un homme qui aurait donné tout au monde pour que Napoléon pût se convenir et n'être point damné. Ainsi le nom de l'Empereur avait pénétré seul jusqu'à ce pâtre. Deux choses seulement s'étaient fait jour jusqu'à son esprit : la religion et la gloire. Cet intérêt que prend un homme presque sauvage, du fond

de son désert, au salut de Napoléon a quelque chose de singulier qui frappe et qui fait penser longtemps.

Tivoli, lundi 25 mai 1818.

J'étais encore profondément endormi, quand le soleil, élevé déjà devant ma fenêtre au-dessus des montagnes de la Sabine, est venu frapper mes yeux d*un rayon éblouissant qui m'a réveillé. Quel charme d'être réveillé à Tivoli par un rayon du soleil , et de retrouver tout à coup le bruit des eaux, oublié pendant la nuiti Comme les yeux s'ouvrent vite, comme on se lève promptement, quand les yeux s'ouvrent, quand on se lève pour le plaisir.

Je dormais il n'y a qu'un instant encore : je suis déjà dans les champs à jouir de l'air délicieux du matin et des charmes de ce beau séjour. A l'ombre des terrasses de la villa Vopiscus, je vois avec enchantement la lumière descendre peu à peu dans les profondeurs du vallon, et dorer en face de moi le temple de Vesta. Je vais errer sur les traces d'Horace en lisant ses vers.

Ego, apis Matinae More modoque

G rata carpentis thyma par laborem Plurimum, circa nemus uvidique Tiburis ripas, operosa parvus Carmina f)ngo.

Quel charme ce serait de faire ici des vers, d'errer comme une abeille le long des rives de Vhumide Tihur, et parmi ses vergers, en faisant çà et là ma poétique moisson ! Qne ce serait une ode douce à faire que celle qui peindrait

toutes les impressions qu'on éprouve n l'aspect de cette na-* ture, de ce temple de VesUr qui a vu s'asseoir h ses pieds Auguste et Mécène, qui a continuellement enchanté les yeux d'Horace, et qu'admirait Virgile quand il venait chez son ami! Tous ces chemins qu'ils ont parcourus sont encore pleins des souvenirs de leur amitié et de leur gloire; l'air est encore humide de la vapeur des eaux; les vergers qui suivent les courants mobiles sont encore fécondés par une l'osée continuelle. Ces lieux n'échauffent pas seulement mon imagination, ils ne me remplissent pas seulement du désir d'être célèbre, ils font plus : ils élèvent mon âme, ils lui donnent plus d'amour pour le bien, pour le vrai, pour l'utile ; ils m'inspirent plus de goût pour cette raison simple et profonde qui guidait sans cesse les anciens dans les actions de leur vie comme dans leurs ouvrages.

Mihi jam non regia Roma , Sed vacuum Tibqr placet aut imbelle Tarentum.

Je n'ai plus d'ambition : je suis tout entier à la retraite.

Si je n'ai pu faire ici des vers, et m'inspirer des beaux lieux qui inspiraient mon poète, du moins je viens de passer seul avec lui une matinée délicieuse ; je viens de relire tous ces poèmes divins, pleins de Tibur et de Mécène^ que ces sentiers mêmes lui virent composer autrefois, et que ces montagnes ont entendus de sa propre bouche. J'ai relu toutes ces odes où il peint si bien les eaux, les ombrages, la fraîcheur, la paix, les loisirs, le bonheur de la médiocrité; toutes ces belles épitres où il parle avec tanC de charme des champs, de la retraite, de l'amitié, de la vertu. Il faut avoir lu Horace ici pour le bien sentir; jusqu'à présent j'avais cru Tenteudre.

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J'ai rccoiniuenci^ son livre à la main, et seul avec mes agréables pensées, le chemin que nous fîmes avant-hier et qui tourne autour du vallon, en suivant le pied des monts Sabins ; j'ai revu Catulle, Varus et Cynthie ; je me suis assis nu-dessous de la maison d*Horace, j'ai grimpé par-dessus ses murs; j'ai parcouru, à travers les rocs et les broussailles, les bords de l'Anio ; j'ai admiré de plus près les cascatelles et la villa de Mécène; je trouvais, pour gravir les lieux les plus ardus, pour traverser les roches les plus dangereuses, une force, une adresse et un courage extraordinaires : tout cela m'était donné par le plaisir. Je ne sais comment je pourrai m'arracher de ce pauvre Tivoli I j'oublie la faim, la soif, la chaleur, la fatigue; je crains de perdre à des choses que je pourrais faire ailleurs un seul des moments si courts que je dois passer ici. Je me surprends des envies d'y rester, de m'y installer, d'y vivre ; du moins d'y revenir un jour. Je forme presque le vœu d'Horace :

Tibur, argeo positum colono , Sit meae sedes utinam senects!

Sit modus lasso maris et viarum...

Ille terrarum mihi praeter omnes Ângulus ridet.

Beaucoup de gens ont prétendu qu'Horace n'avait point d'habitation en propre ici ; et ils se sont surtout appuyés sur ces mots salis beatus unicls Sabinis, et sur les vers que je viens de citer. Ces vers ne prouveraient rien autre chose si ce n'est qu'alors le poète n'avait point encore la maison qu'il a eue depuis; et quant à Ustique, c'était une terre, une ferme,

une villa de produit, qui lui donnait des rentes, qui fournissait suffisamment à ses besoins. De plus grandes richesses ne lui étaient pas nécessaires; il avait assez de ce qu'il tirait de ses terres d'Ustique, satis bealus unicisSabinis. Gela ne détruit en rien l'assertion de Suétone, qui dit positivement, dans sa vie d'Horace, qu'Horace avait une maison à Tibur. Vixit plurimum in secessu ruris sut Sabini aut Tiburtini, domusqué ejus ostendltur circa TWurni luculum. C'était une petite maison, un pied-à-terre, un lieu d'agrément, sans aucun produit. Horace, personne ne peut en douter, était trèssouvent à Tibur ; c'était pour lui un lieu de prédilection ; et il était trop ami de la liberté et de ses lares propres pour y habiter toujours chez les autres, et pour n'y avoir pas un petit coin où il pût se retrouver quelquefois seul avec luimôme.

De Tivoli, pour aller à la villa de Mécène, on descend le mont où était, à la place du couvent des jésuites, la villa de Marins. Le mont se nomme encore œlle Mario. Au milieu de ces souvenirs antiques, un souvenir des temps modernes se présente, digne de se mêler à ceux des Romains, c'est la villa d'Esté, où Arioste a comjwsé, dit-on, quelques parties de son poëme. A l'entrée de cette villa est un couvent de franciscains, au lieu où était la villa de Lollius.

C'est une chose vraiment admirable que la vue qu*on aperçoit du balcon et des terrasses de cette superbe villa d'Esté, laquelle est située immédiatement au-dessus de celle de Mécène. Une plaine immense s'ouvre aux regards. En face sont les monts de S'^-Angelo , S'^^-Francesco et Monticélli. Au milieu des cimes de S'®-Francesco et de S'®-Angelo, un sommet lointain et azuré se montre à l'horizon :

c'est le Soracte. A droite, c'est Tivoli et les Apennins, où commence la Sabine; on y aperçoit parmi les oliviers la madonna de Quintiliola , à la place môme où sont encore quelques ruines de la villa de Quintilius Varus. A la gauche, vers le couchant, c*est la montagne de Civita-Vecchia et le monte Mario, où Ton distingue les pins de la villa Mellini , c'est Rome et le dôme de Saint-Pierre ; et, en suivant l'horizon, vers le midi, la colline de Tusculum, où quelques beaux pins maritimes se découpent sur Tazur du ciel. Plus près, à gauche et un peu derrière nous, était la villa de Salluste, couverte à présent de vignes ; plus loin, celle de Munatius Plaucus, sur une petite esplanade plantée d'oliviers; audessus, vers le midi, la villa de Cassius, enfîn celle de Brulus. C'est là que, selon Stace, fut tramée entre les deux nobles conjurés la mort de César. Du même côté, dans la plaine du Latium, c'est la villa d'Adrien, dont des pins et des cyprès dessinent Tenceinte; au milieu de la même plaine TAcqua albula, VAlbunea de Virgile; les thermes d' Agrippa, et la villa où se retira et mourut Zénobie; enfin, à nos pieds et tout près de nous , s'offrent les arcades de la maison de Mécène. 11 y a peu de vues plus belles ; il n'y en a pas qui réunissent plus de grands souvenirs. .

La villa d'Esté, qui appartient actuellement à la duchesse de Modène, est grande et somptueuse; de belles peintures de Zucchieri, élève de Raphaël, décorent ses vastes salles, aujourd'hui démeublées. Ses jardins, qui descendent régulièrement en terrasses, sont bien dessinés et plantés de pins, de cyprès et de magnifiques platanes. C'est à l'ombre de ces platanes que j'écris en ce moment, en face d'une fraîche fontaine demi-circulaire, qui tombe en imitant le bruit d'un

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feuillage très-agilé. Oa peut se promener, au-dessous, dans une galerie également demi-<:irculaire qui ouvre dix arcades du côté des jardins. D'autres fontaines, une ligne de jets d'eau qui bordent la terrasse de la cascade et sortent du bec des aigles, mêlés aux fleurs de lis, des pièces d'eau abondantes, toutes ces magnificences en ruine ont dû faire de ce lieu un trè$4>eau séjour. C'est ici qu'habitait la cour brillante de Fer* rare; c'est ici qu'HippoIyte d'Esté accueillait l'Arioste ; c'est dans ces jardins peut-être que ce grand poëte a rêvé à sou Roland; c'est dans ces salles et au-dessous de ces peintures qu'il en lisait des chants devant son protecteur, comme. Horace, presque au même lieu» lisait ses vers à Mécène. La maison de Ferrare a eu la gloire d'être chantée par les deux hommes les plus illustres de l'Italie. C'est à un duc de cette même famille que le Tasse faisait l'honneur de dédier 8a Jérusalem : Tu maqnanimo Alphonso, etc.

De la villa d'Esté nous descendons dans celle de Mécène, dont on trouve déjà quelques ruines en sortant des jardins ({ue nous venons de visiter.

D'abord, on entre sous une longue et vaste voûte, pleine (ie fraîcheur, au bout de laquelle on aperçoit la campagne. C'était l'ancienne voie consulaire, remplie aujourd'hui d'un bruit d*eau étourdissant. Les bains de Mécène étaient à gauche, et les deux étages du palais s'élevaient au-dessus. G*est une ruine d'autant plus intéressante qu'elle est trèsauthentique. Une grande partie en est debout, très-bien conservée, et capable de vaincre encore les siècles. Les côtés du Cortile qui regardent le nord et l'est montrent encore, entre leurs arcades , leurs colonnes sans base aux chapiteaux doriques, et sont forn\és de mille petites pierres carrées,

DES POiÎMES ET POÉSIES. 379

jadis recouvertes de stuc. Le côté qui regarde le couchant était occupé par Tenirée du palais; et celui du midi s'ouvrait sur des jardins et des terrasses à présent occupées par des vignes en berceaux. De vastes salles subsistent. La vue en est plus belle encore que celle qu'on a de la villa d'Esté, parce que, plus rapproché de la vallée, on y jouit de l'aspect des détours de i'Anio parmi ses rives fécondes et ombragées; on y aperçoit de plus, à droite, les sept arcades antiques des terrasses qui soutenaient le temple d'Hercule, bâti, comme celui de la Sibylle, environ au temps où vivait Homère; car, pour le noter en passant, c'étaient, au rapport de Lollius, avec le temple de la Fortune à Préneste, les plus anciens monuments du Latium. Le palais de Mécène appartient maintenant au prince Lucien Bonaparte, On a introduit, sous quelques-unes des voûtes, des eaux qui produisent des effets très-pittoresques.

Du Sordcte, de loin aperçu sous sa neige, Le nom seul le reporte aux dégoûts du collège.

Lord ByixMi , au quatrième chant de son Childs Harold :

I abhorr'd Too much , lo conquer for the poet' sake The dried duli lesson, forced down word by word In iny repugfnant youlh, with pleasure to record, etc.

Le grand poëte retrouve , à Taspect du Soracte et au souvenir du vers qu'il lut nippelic : Vides ut alla slcl nive cm-

didum Soracte , la haine que lui inspirait autrefois ce latin qu'il était obligé d'apprendre par cœur. Il n'a point pardonné à Horace les vers dont on a tourmenté sa mémoire ; et c'est à peine assez de trois strophes pour suffire à cette rancune de lord Byron. Mais ses notes du moins corrigent un peu ses vers, elles les expliquent, et le souvenir qu'il donne à Harrow témoigne de plus de reconnaissance qu'on n'aurait pu lui en supposer d'abord et pour le collège où il a été élevé , et pour l'homme savant et vénérable dont il a reçu les leçons.

l'abruzzienne.

Qui maintenant saurait encore Qu'un roi baisa les yeux de Laure, Si Pétrarque ne l'avait dit?

Voyez Pétrarque, Rime in vita di Laara , il Bacîo d'onore. Sonetto CCI.

Le roi Robert, d'autres disent un des comtes d'Anjou, dans une fôte qu'on célébrait à la cour papale d'Avignon pour lui faire honneur, demanda de donner un baiser à une des dames qui étaient l'ornement de la fête, et choisit Laure.

Les comtes de Valois, dès 1290, prirent le titre de ducs d'Anjou.

On attribue aussi cette galanterie à Charles de Luxembourg, depuis l'empereur Charles IV, qui, en 13ft6, dans une des fêtes qui lui furent données à son passage, et où se trouvaient réimies les plus belles dames d'Avignon et de la Pro-

Di:S POiiiMKS HT POÉSIKS. 381

vence , ayant aperçu Laiire, écarta, comme dit le poète, les autres dames, et lui baisa le front et les yeiix,

NOTK 12, PAGK 81.

Ma barque, aux six rameurs, dans la mer des Sirènes A vogué tout le jour sous l'ardeur d'un ciel pur.

On donne ici le nom de mer des Sirènes au golfe de Naples tout entier, bien qu'il n'appartienne réellement qu'à un coin écarté du golfe.

Les îles des Sirènes sont cachées du côté d'Amalû, derrière le cap avancé de Sorrente, dans une petite baie trèssolitaire. Ces îles, au nombre de quatre, sont petites, nues, dépouillées, sans arbres, sans eau, sans habitants. La plus grande porte sur son sommet une petite tour ruinée.

Rien n'égale la solitude de la baie des Sirènes ; quelques barques lointaines paraissent comme des pointes noires et immobiles. Du reste, le plus profond silence, l'eau est claire, calme et muette , sans vagues et presque sans rides, elle ne frappe son rivage d'aucun bruit. Mais en face de l'île principale, s'étendent de hautes roches pleines d'échos, qu'a pu frapper la voix d'Homère et celle de Virgile.

Ulysse sauvé des Sirènes est dit avoir consacré sur le promontoire de Sorrente un temple à Minerve. Ce promontoire avait gardé le nom de Minerve dans l'antiquité. C'est à son extrémité et à la place du temple qu'est la tour de la Campanille, élevée sur un roc coupé à pic, au-dessous duquel est une curieuse grotte percée à jour.

:J82 NOTRS

Caprée est déjà sombre, et sa baie étincelle Sous les derniers rayons qu'Ischia lance encor.

Le soleil semble en effet, le soir, en descendant sur Ischia, rendre cette baie toute lumineuse.

« At Cœsar... peroftus... municipia et colon ias, omniaque

(( in continent! sita, Capreas se in insulam abdidit, trium

«rmillium freto ab extremis Surrentini promontorii dis-

«junctam, etc.»

(Tac. Ann., liv. iv.)

L'île de Caprée a huit milles de tour, et est distante do quatre milles dé la pointe de Sôrrente. A la voir de loin, elle paraît assez semblable à la description qu'en fait Tacite, et l'on conçoit que Tibère y trouvât sa sûreté. Du cAtë qui rejçarde Naples , on n'aperçoit qu'un seul endroit où la terre s'abaisse , et où il soit possible d'aborder. Le reste ne présente que de hauts rochers à pic; ceux de la gauche stirtout montent à une très -grande hauteur et forment comme un mur immense. 11 y a deux autres places où les bai-qfues peuvent aborder, mais non pas les vaisseaux.

La petite baie est bordée de maisons et surmontée d'un amphithéâtre de vignes, de cerisiers, de figuiers, de toutes sortes d'arbres pleins de sève et de verdure, et disposés par étages, et pour ainsi dire en terrasses, comme les jardins des couvents.

L'île contient actuellement environ 14,000 âmes. La ville de Caprée en renferme 3,000; une petite ville sur la mon-

l)i:s POK.MKS HT POÉSIKS. 38;{

tac^ic qui la domine, 600 ; le port, un peu moins. Le reste de la population est dispersé dans la montagne.

Tibère, non content d*être gardé par Tîle de Caprée,qui est une véritable forteresse, s'était placé sur Tun des sommets de nie, comme dans une forteresse nouvelle. On ne monte pas à son palais, on y gravit. Tne colonne de marbre brisée indique encore la première entrée de ce nid du tyran. Il reste peu de ruines en ce lieu; quelques substructions, deux grandes jçaleries voûtées, des murs abattus, des pierres, et sur ces débris une chapelle, débris elle-même, voilà tout ce qu'on y trouve à la place de la magnificence dont Tibère avait rempli son palais, de ces colonnes, de ces marbres, de ces mosaïques dont le grand salon de Portici peut donner une si haute idée. Mais, si les ouvrages de cet empereur ont disparu, Faspect de la nature est toujours à peu prt« le même autour de Caprée. A l'exception du Vésuve, qui alors n'était point encore un volcan, rien n*a changé, et la vue qu'on a, de la place (|n*occupait le palais, est très-belle. L'œil embrasse à la fois, d'un côté, îe cap de Misène , ses Iles , et les rives de Pouzzole et de Baïes; de l'autre, à la suite des deux grands écueiîs voisins du promontoire de Sorrente, les îles Galli, Amalfi avec son promontoire qui ressemble à une île, la pointe de Salerne derrière , plus loin , les monts de la Calabre , Pestum et Leucosie. En face , c'est Naples et le Vésuve. Le soleil couchant, si l'on se trouve à Caprée le soir, ajoute à ce spectacle une grande magnificence.

38'» NOÏFS

NOTE H, PAGK 81.

Posé sur rÈpomée ainsi qu'un globe d'or.

Le mont Epomeo occupe le milieu de Tîle d'Ischia ; il paraît à peu près de la même hauteur que le Vésuve ; son sommet est nu, terreux et plein d'énormes roches, quelques-unes jetées çà et là les unes sur les autres, et ressemblant par leurs formes, unies à la fois et crevassées, à des carcasses de têtes de chevaux et d'animaux inconnus.

En regardant, du haut de cette montagne, l'île d'ischiaet les autres îles parsemées autour d'elle, on pourrait se croire transporté dans un archipel du sud. Sur la pointe de ce roc, la chaleur est grande, le silence et la solitude sont extrêmes, on se sent loin des hommes ; les montagnes de Naples paraissent des nuages, et le Vésuve une île, ainsi que Pausilippe et que Misène. L'illusion est complète. Les nuages se forment bien loin et bien bas à vos pieds , et ces légers nuages blancs qui se peignent sur le bleu des eaux semblent se peindre sur le ciel lui-même.

On compte de là , en portant ses regards sur l'île, quinze villages répandus çà et là au bord de la mer et au milieu des vignes : Gaza, Micciola, l'Acqua, Furia, Pansa, Socchia, S'<»-Angelo, Serrara; Fundano, Morupane, Barsane, Testacio, Picio, Campagnana; enfin la ville et les bains d'Ischia.

Le sommet de l'Épomée est habité par trois ermites dont les cellules sont taillées dans la pierre, ainsi que leur chapelle et leur réfectoire. Leur vie est la plus simple du monde.

roccupation de leur journée est d'aller le matin en bas chercher des vivres et de revenir en haut le ^ir les manger.

Si le sommet du mont est stérile , File qui s'étend régulièrement autour est féconde, riche en vignes, pleine de beaux aspects. Les étuves et les eaux minérales d'Ischia sont célèbres. Cet établissement, fondé en faveur des pauvres, est magnifique. L'Ile entière a quinze milles de tour et 20,000 habitants. La petite île de Procida, qui est proche et qui n'a que cinq milles de tour, a, dit-on, une population presque égale. C'est un des coins les plus peuplés de la terre. Les femmes de cette petite île portent le costume grec; c'est un vêtement assez semblable à celui que portaient nos sultanes de théâtre , en drap rouge ou vert avec une bordure d'or.

Aussi bien que la nuit est douce et caressante! Du golfe par degrés elle éteint les contours.

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