‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 92 sur 98 · EXTRAIT DE ^OTES ÉCRITES EN VOYAGE · texte numérisé non relu

EXTRAIT DE ^OTES ÉCRITES EN VOYAGE

14 juin 1818.

Je me suis décidé à retourner à Naples ce soir môme, ou plutôt cette nuit. C'est une bonne fortune pour les études d'un poète qu'une belle nuit d'Italie, passée au milieu de la mer de Naples.

Je viens d'éprouver une singulière impression , lorsque , m'éveillant dans ce bateau, j'ai vu le ciel et les étoiles sur ma tète. La nuit est claire et sereine , la lune brille sans nuage, les étoiles sont nombreuses. Cette solitude de la mer

a pour moi je ne sais quel charme inconnu. J'ai du plaisir à écrire ces notes, éclairé par la lune. Jamais je n*ai vu de nuit plus calme, plus pure. Point de fraîcheur, point de vent; elle a quelque chose d'enchanté.

Pauvres matelots I pour le plaisir, pour le caprice d'un jeune homme, passer la nuit sur la mer à pousser la rame !

La cruche de vin circule souvent pour réparer les forces épuisées.

Je reporte en ce moment les yeux vers Paris et vers Rosalie ; on y dort; on ne se doute guère que je suis à cette heure seul au milieu de la mer, que je passe la nuit dans une barque, flottant à la lueur des étoiles.

J'aperçois comme une ligne blanche au pied du Vésuve, c'est Torre del Greco. J'aperçois encore, mais plus à gauche, comme plusieurs petites lumières presque imperceptibles, c'est Naples ; c'est là qu'est mon lit. Je sens que j'y étendrais avec plaisir mes membres fatigués ; mais je n'y arriverai guère avant le jour.

Bien que la nuit soit pure, une légère humidité s'est peu à peu répandue sur les habits, sur les bancs, sur les rames. C'est une vapeur insensible comme celle que le souffle laisse sur un miroir.

A notre droite, une voile passe. Elle semble pâle, muette, immobile comme un fantôme.

Une autre paraît de loin à gauche : elle est noire.

La lune se promène lentement, comme une reine, audessus de ce silencieux empire ; rien n'égale, en ce moment, la fraîcheur de sa lumière.

En face de moi, à Portici, une petite clarté brille et disparaît, et semble se mouvoir sur la mer. Que les lumières de la

terre sont jaunes et ternes en face de ces lumières fraîches et argentées du ciel I

Peu à peu les matelots, Tun après l'autre, se sont abaissés sous les rames et ont en quelque sorte disparu au fond du bateau. Le dernier qui ramait vient de s'étendre : les voilà tous endormis; et je suis seul debout dans la barque abandonnée à elle-même. Seulement le patron est assis à la proue, il veille en silence, et par moments j'entends le timon qui flotte échappé à sa main, car le pilote aussi lutte en vain contre le sommeil. Cependant le vent soufïle à peine dans la voile; elle reste flasque et flottante, et la barque demeure à peu près immobile. J'entends le bruit que fait la mer autour du bateau, aussi doux que celui d'un ruisseau qui coule. Par moments, le ronflement des matelots vient s'y mêler. La lune jaunit et ne me permet plus d'écrire qu'au hasard.

Je distingue, au-dessous de la voile, une petite ligne lumineuse du côté de Naples ; ce sont les réverbères de la ville endormie.

La lune me quitte. Elle touche l'horizon. Elle ne jette plus sur les eaux qu'une lueur effacée : on dirait un globe de fer rouge qui peu à peu s'éteint.

Maintenant la lune ressemble, à l'horizon , à la réverbéralion d'un feu de pêcheur.

Les matelots, appelés par le patron, se réveillent en allon- ^ant leurs bras fatigués, et remettent leurs rames à la mer. I^ barque recommence à marcher. Nous rencontrons un bateau sans mouvement, et, dedans, un pêcheur, immobile qui nous regarde passer en silence> à la lueur des étoiles.- Nous ne sommes plus éclairés dans notre route que par-cette lueur qui se réfléchit et se balance eh scintillant derrière la

proue. Étendu au fond de la barque, je vois le ciel se mouvoir autour de la voile.

Les étoiles commencent déjà à s'effacer de l'orient. Le ciel blanchit à la gauche du Vésuve. Un petit vent frais et piquant s'élève. Les lumières de la ville s'approchent. Le Vésuve, tout à l'heure encore gris et vaporeux, se découpe à présent en noir sur le ciel légèrement rougissant. Les flots insensiblement s'éclairent. On pourrait maintenant compter sans peine les étoiles qui brillent au ciel. Un grand feu de pécheurs flambloie sur le rivage au pied du mont Pausilippe. Voilà enfm le jour qui naît.

Cependant, la première teinte rougissante du ciel se mêle aux couleurs du safran.

La colline est vaporeuse ; quelques bateaux, quelques voiles se découpent sur cette tenture grise, légèrement teinte d'azur. Deux autres grands feux allumés pour la pèche flambent au pied de la villa Reale. Les teintes du ciel deviennent peu à peu plus vives, plus pures, plus harmonieuses. Elles font ressortir de plus en plus les découpures des monts. Rouges, jaunes, safranées, oranges, elles mêlent et fondent leurs nuances dans l'azur encore pâle d'un ciel qui s'éclaire.

Le canon du port se fait entendre. Il annonce aux matelots qu'il fait jour et qu'il est permis aux vaisseaux de sortir.

L'étoile du matin brille seule encore dans le ciel, au-dessus d'ischia. Les maisons du Pausilippe et de la Chiaia sont blanchies par le jour, tandis que le reste de la ville allonge encore dans l'ombre ses dômes, ses clochers et les mâts de ses vaisseaux.

J'ai baissé un moment les yeux, je les relève et je trouve l'orient plein de magnilicence. Les belles couleurs du jour

commencent à s'étendre derrière la ville et derrière le Vésuve dont le sommet est clair et. sans fumée. L*eau de la mer reparaît verte, les arbres de la montagne de Saint-Elme se colorent. Les riches teintes de l'aurore montent de toutes parts dans le ciel avec une grande abondance. Elles annoncent dignement la magnifique arrivée de l'astre qui se cache encore.

Par degrés, cette couleur aurore s'anime, se dore, prend de la chaleur, du reflet, de l'éclat. Une teinte rose, légèrement violette, monte dans le ciel et s'étend derrière toutes les montagnes azurées de vapeurs. Le ciel est pur et sans aucun nuage.

Voilà les cloches de Naples qui se réveillent et sonnent V Angélus; nous sommes entrés dans le port. Le bruit de la ville se réveille avec elles. Les coqs chantent. J'entends parler de toutes parts un grand nombre de voix, j'entends un grand roulement de voitures. Dans le port, sur les vaisseaux, partout, renaît le mouvement et la vie avec le jour. Les montagnes de l'horizon opposé semblent seules dormir encore.

Le ciel s'éclaire tout entier. 11 devient net et pur. Les couleurs sont de plus en plus chaudes et dorées.

Enfin, le globe du soleil paraît. 11 s'élève avec majesté et pourtant avec vitesse. On le regarde naître, et déjà il ne pose plus sur les montagnes maternelles. 11 est déjà seul dans le ciel. La vapeur des monts de l'orient devient chaude et étincelante, ou plut6tla chaleur devient vaporeuse, tandis qu'une légère teinte violette arrive encore à l'horizon de l'occident. Les voiles des pêcheurs sont blanches devant le soleil.

Une fumée noire s'élève en ce moment en colonne lentement mouvante du sommet du Vésuve et se dessine sur la

pureté du ciel. Le volcan a cessé bientôt de produire, mais la fumée un peu élevée au-dessus de sa cime reste immobile à la môme place et semble trop lourde pour être remuée par le vent léger du matin.

Le frais que j'avais senti sqr la mer, au premier réveil du jour, a entièrement cessé. La chaleur est compagne de la lumière. Les maisons de Naples se dorent aux rayons du soleil, les vitres étincellent, tout s'anime, tout se réveille, tout se lève, et moi je vais aller dormir.

NOTE 16, PAGE 8i.

C'était par une nuit semblable que , là môme, Agrlppine voguait, promenant son loisir, Quand s'ouvrit sous ses pieds la perfide trirème Qui lui cachait la mort sous l'attrait du plaisir.

Golfe de Baies, 9 juin 1818.

J'ai eu du plaisir à repasser aujourd'hui, en retournant à Naples, le long de ces rivages de Misène, de Baies et de Pouzzole, si remplis de souvenirs ; à revoir successivement les lieux où furent les maisons de Marius, deLucullus, d'Hortensius, de Cicéron, de Pompée, de César, d'Auguste, de Néron, d'Agrippine. Je lisais, dans ma barque, le sixième livre de V Enéide ; je portais tour à tour les yeux sur les Champs- Elysées, l'Averne, la grotte de la Sibylle, et sur les descriptions qu'en fait le poëte. Mais ce qui me frappait bien plus que tous les souvenirs de la fable, c'était la scène de l'histoire; c'était ce Baula, témoin d'un si épouvantable parricide. J'ai lu les pages terribles que Tacite consacre à la mort

d*Agrippine, en suivant de l*œil les différentes places où le crime s'est accompli.

D'abord, je passai devant le port de Misène, où l'affranchi Anicetus commandait alors la flotte, et prépara le vaisseau. Je me figurais ces jours de fêtes, ces quinquatriennes qui amenaient en foule à Baies les voluptueux Romains. Je relevais tous ces palais dont on voit maintenant les ruines sous l'eau. Je couvrais cette mer, aujourd'hui déserta et silencieuse, de barques, de fleurs, de chants de joie, d'hommes et de femmes cherchant de toutes parts sur la mer, dans les grottes, le long des rivages, la fraîcheur et le plaisir. Au milieu de cette allégresse, au fond d'un palais dont l'eau claire et transparente laisse voir encore les fondements, je me figurais Néron, seul et tremblant, méditant la mort de sa mère. Je le voyais ensuite, plein d'une dissimulation infernale, allant recevoir au rivage avec respect et déférence celle que dans son cœur il avait résolu de tuer. Mes yeux, en suivant le contour de la baie, se sont certainement posés sur la place, quelle qu'elle soit, où Néron, en voyant sa mère s'éloigner de lui pour la dernière fois, la suivit longtemps des yeux, soit pour mettre le comble à sa dissimulation, soit que le dernier aspect d'une mène prête à mourir adoucit la férocité de son cœur.

C'était par une nuit semblable à celle que j'avais hier soir, en voguant sur ces eaux mêmes, par une nuit brillante d'étoiles et paisible aussi bien que la mer, qu'Agrippine alla prendre le plaisir de la promenade; là que s'est entr'ouverte sa trirème; là qu'Agrippine, frappée d'un coup de rame, se sauva, en nageant, à la faveur du silence et de la nuit ; là, du côté du lac Lucrin, qu'elle est parvenue à toucher la terre.

Je me figurais Tagitation de toute cette rive à la nouvelle de l'événement, tous ces courtisans ignorant la volonté du maître, venant en hâte féliciter Âgrippine de son salut, tous les habitants de Baia, toute la foule, sortant des maisons, sur la rive, sur des barques, avec des lumières, entourant la demeure de l'impératrice, s'informant, répondant, poussant des cris ; enfin, tout ce mouvement d'un peuple content d'ordinaire de voir aviver un événement quel qu'il soit, parce que c'est un aliment à la curiosité, au bruit et à la licence.

C'est dans l'enceinte de cette ruine de Baula, maintenant ouverte de toutes parts, qu' Agrippine, enfermée pendant cette nuit terrible, à la faible lueur d'une lampe, attendait avec tant d'anxiété que son fils se déclarât; c'est là que cette femme, si forte auparavant, craignait de rester seule et disait à celle de ses feûimes qui la quitta la dernière : o Et toi aussi, tu m'abandonnes?» C'est de là que regardant de sa fenêtre vers le rivage, et le trouvant tout à fait solitaire, elle comprit toute sa destinée. Quelques-unes de ces pierres enfin, témoins du parricide, l'ont entendue dire aux assassins son mot sublime : Ventrem feri.

Enfin, c'est à Naples, c'est au pied de ce Vésuve que je vois, que Néron s'est allé réfugier après son crime, parce qu'il entendait à Baies des voix surnaturelles , des bruits de trompettes et des gémissements sortir du tombeau de sa mère.

LA RÉPUBLIQUE DE S^-MARIN. — A BÉRANGEli.

J'ai, sur la rive adriatique, Trouvé, ce matin, en rôdant, Une petite république Qui de ton roi fait le pendant.

C'est à quelques lieues de Kimini qu'on rencontre Saint- Marin, qui fait involontairement penser au royaume d'Yvetot. Mais on trouve, en le visitant, que ce petit État est plus réel et plus sérieux que celui du bon petit roi immortalisé par Béranger.

La route qui mène de Rimini à Saint-Mahin est agréable, et court entre une double haie d'épines, de clématites et de grenadiers. Arrivé à un pont, le postillon s'arrête et vous dit : a Le criminel qui peut passer la moitié de ce pont est à l'abri des poursuites pendant trois jours, car c'est ici que commence le territoire de la République. » Et, en effet, la route qui commence à grimper vous apprend aussitôt que vous êtes chez ces républicains montagnards dont on aperçoit de loin la capitale, sur des rochers qu'ils appellent, je crois, le mont Titan.

Le territoire de l'État parait consister en deux vallées et trois collines. C'est sur la colline du milieu que passe la route. Point d'eau, si ce n'est un large torrent dont le lit est à sec en été, et qui en hiver dévaste ses rivages. Durant six mois de Tannée, la république est couverte de neige.

C'est un travail très-fatigant que d'arriver jusqu'à la capitale. Il faut y grimper à pied.

L'Etat tout entier de Saint-Marin a dix milles de long, un peu plus de large, du nord au midi, environ trente milles de tour. 11 peut compter cinq mille habitants. Son revenu est à peu près de trois mille écus. L'armée est forte de quatre à cinq cents hommes.

Une ville, six villages, cinq églises, quatre couvents et un collège.

Quatre châteaux pour défense: Monte-Giardino, Monte- Maggio, Faëtano, Serravalle.

Pour armes, trois tours coiffées de trois panaches.

République très -ancienne. Ln bref du pape Paul UI, qui reconnaît son indépendance, porte pour date 15/i8. On fait remonter sa fondation au iv^ siècle; son fondateur, saint Marin, serait un soldat de Dioctétien, converti au christianisme.

Elle était l'alliée fidèle de la république de Florence, et garde encore avec orgueil dans ses archives la correspondance de cette illustre amie*.

Bologne est au nord de Saint-Marin; à l'orient, la mer; an couchant, les montagnes de la Toscane. Du côté qui regarde Bologne, l'État est borné par le lit à sec d'un fleuve qu'on appelle Marecchio.

Le gouvernement de Saint-Marin est composé ainsi qu'il suit : un conseil de soixante personnes, vingt nobles, vingt citadins, vingt laboureurs. Ce conseil se nomme proprement le prince. De son sein sont tirés deux chefs qui gouvernent

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