I. Voy. notes du chant VI du Voyage de Grève , t. H, p
rÉtat pendant six mois et qui , sortis de charge, ne peuvent plus être réélus qu'au bout de trois ans. On appelle ces chefs capitaines gouverneurs , ou capitaines représentants. Ces capitaines ont, pour soutenir leur dignité, quatre domestiques payés par TÉtat et une garde de trente-six hommes, et il leur est alloué 25 écus pour frais de gouvernement.
Le mode d'élection pour les deux représentants mérile' d'être noté ici. C'est un mélange assez bien combiné du choix libre et du sort. 0"and les deux capitaines ont besoin de traiter avec le conseil quelque affaire d'État, ils font sonner une grande cloche qui s'entend dans toute la république. Les conseillers arrivent alors; et celui qui ne vient pas, et qu'une excuse valable n'empêche pas de se rendre au signal, paye, selon les lois, dix sous d'amende. Mais quand le temps est venu de renouveler les deux magistrats, ils viennent sans être appelés. Ces assemblées générales et fixes ont lieu en mars, le jour de Saint-Joseph, et en septembre.
Le conseil, pour être apte à délibérer, doit être composé au moins de trente membres. Dès que les conseillers sont réunis, on procède à l'élection des capitaines de cette manière : on met dans une urne les noms de tous les membres présents ; puis on en tire douze. Ces douze personnes que le sort a désignées, sont appelées à tour de rôle à prêter serment et à nommer ceux qu'elles croient les plus dignes de gouverner. Lorsqu'on a ainsi obtenu douze candidats, le conseil reprend son droit d'élire qu'il avait confié momentanément aux douze, et l'on va aux voix au scrutin secret par boule blanche et par boule noire. Lorsque le résultat de ce scrutin est connu, de douze candidats définitivement admis on prend les six qui réunissent le plus de voix, et l'on as-
semble ces noms deux à deux, de manière à joindre ensemble deux chefs qui se conviennent', et dont les qualités combinées puissent le plus utilement possible concourir au bien de l'État : un jeune homme et un vieillard, l'activité et la prudence, etc. Alors le travail des électeurs est fini, et c'est le sort ou plutôt le ciel lui-môme qui va décider. On se rend en cérémonie avec les trente-six gardes à la cathédrale, et on va placer les trois billets sur la châsse où l'on conserve, revêtue d'argent, la tête de saint Marin, protecteur et fondateur de la ville. Le prêtre déroule tour à tour les billets, annonce à haute voix les noms qu'ils renferment, puis les replace à mesure dans l'urne. Alors on prie, et quand on a fini les prières, un petit enfant tire de l'urne sur l'autel un billet qu'il remet au prêtre, et le prêtre enfin nomme au peuple et proclame les deux nouveaux chefs que Dieu et saint Marin lui ont donnés.
Les capitaines, en quittant leur pouvoir, sont tenus, d'après les lois, de rendre compte de l'usage qu'ils en ont fait. On nomme, pour recevoir ce compte, deux syndics tirés du conseil. Indépendamment de ces syndics temporaires, 11 on existe deux à vie ; mais ceux-ci semblent de rang inférieur, et sont aux ordres des capitaines, de même que le secrétaire du conseil. A ces différents pouvoirs, il faut ajouter le pouvoir judiciaire. 11 s'exerce les dimanches et fêtes après la messe. Le juge doit être étranger.
Ces républicains prétendent que le Gode Napoléon est en partie calqué sur le leur ; c'est avoir une prétention un peu ambitieuse. Il doit leur suffire de vivre depuis quinze siècles libres et ignorés dans leurs montagnes.
Quand Napoléon vint à Modène, ils lui envoyèrent un am-
bassadeur. Napoléon leur proposa de leur donner deux canons et un agrandissement de territoire. Ils refusèrent magnanimement l'agrandissement de territoire, en prononçant, par Torgane d'Onofrio, ce mot digne de rester la devise de Saint-Marin : In picolezza libertà. Aussi jouissent-ils avec un noble orçueil de leur liberté et de leur petitesse. Et lorsqu'on leur demande : Qui a fait bâtir ce pont? ou ce chemin? il^ ont du plaisir et de la vanité à répondre en petits Romains : C'est la République.
Il y a une chose qui surprend dans leur capitale, dans celte ville de quatre cents âmes, cette ville plutôt convenable à des chèvres qu'à des hommes, et dans les rues de laquelle on ne rencontre pas un seul éitre vivant; au milieu de ces pauvres maisons il y a quatre églises, et dans ces quatre églises des tableaux de prix. J'ai remarqué ce luxe insinuant des arts dans toutes les plus petites villes d'Italie, mais jamais il n'a pu me paraître plus remarquable qu'au milieu de la pauvreté de Saint-Marin. Dans l'église des Franciscains, on trouve un très-beau tableau de saint François par le Guerchin ; dans la cathédrale, une vierge allaitant Jésus, par Jules Romain; dans la petite église de Saint-Pierre, un Jésus ressuscité qui apparaît à sa mère, par Sérani ; et, en face, un très-beau tableau du Guerchin représentant la Santa-Casa, et la Vierge et son enfant portés à travers le ciel par les anges. Les anges y sont de la plus idéale beauté, et la Vierge est tout à fait divine.
NOTK 18, PAGE 88.
Voisine de cette rivière Où César fit son premier pas, Où, debout, reste encor la pierre Qui lui disait: «Ne passe pasi »
C'est entre Césène et Rimini qu'est le Rubicon , aujourd'hui large lit de cailloux, ombragé des deux côtés par des arbres qu'aucune eau ne réfléchit. On le passerait safis le reconnaître, si quelque habitant du lieu ne venait à prononcer le nom magique qui en fait tout à coup une grande rivière et un grand souvenir.
Au bout du pont qui le traverse est élevée une colonne milliaire trouvée, dit-on, sur le bord même et remise à la place où elle était lorsque César put y lire l'inscription déclarant rebelle ot traître, et dévouant aux dieux infernaux, tout Romain qui passerait armé.
J'ai eu occasion de revoir cet endroit au mois de décembre (1820). L'Italie, qu'on ne se figure que sous un ciel de printemps ou d'été, est bien curieuse aussi dans l'hiver, qui y prête à la nature, aux monuments, aux arts, une beauté étrange et nouvelle. La colonne milliaire sur laquelle est gravé le terrible sénatus-consulte était alors couverte de neige. Éclairée (c'était le soir) par la blancheur de la neige qui l'entourait, elle avait l'air d'un fantôme, et semblait s'élever comme cette image de la patrie que Lucain fait apparaître à César le jour où César allait jeter les dés pour l'empire. Cette pierre est bien poétique, et plus peut-être que la
machine épique du poëte. Elle s*anime, elle prend la parole, elle se revêt de caractères qui parlent pour arrêter le Romain rebelle au bord du crime. César a dû tressaillir en la voyant, et réfléchir longtemps avant de donner le signal du passage.
On montre à Rimini, l'ancienne Ariminium, dans un coin de la grande place, dont les galeries sont soutenues presque partout par des colonnes antiques, une espèce de piédestal, une pierre, qui indique que c'est en ce lieu que César harangua ses soldats après la prise de la ville.
Les souvenirs des temps antiques, tout puissants qu'ils sont, n'effacent pas à Rimini ceux du moyen âge. La plupart des monuments modernes sont dus aux Malatesta. Leur arc de triomphe est debout ; les ruines de leur palais, flanqué de huit tours, existent encore. On aime à se figurer que les regards de Françoise de Rimini, qui fut femme d'un Malatesta, se sont portés sur ces tours gothiques, qu'elle est entrée prier dans quelqu'une de ces églises, déjà bâties de son temps.
El de cette ville où l'histoire D'un couple amoureux et charmant Jeta Françoise au purgatoire.
Mais dans les bras de son amant.
Dante dit dam l'enfer. On me pardonnera cet adoucissement de peine en faveur des circonstances atténuantes.
On connaît l'histoire de Lancelot avec la belle Ginévra^ et ses suites.
Le roi Louis est un vrai sage, Et du trône qu'il a quitté J'aime qu'il vienne faire honnmage X rhumble et pauvre liberté.
Le deniier voyageur qui m'eût précédé, dans ce coin retiré où si peu de curieux passent, était en effet le roi Louis, un des frères de Tempereur Napoléon , l'ancien roi de Hollande. 11 était venu à Saint-Marin peu de jours avant moi, et avait inscrit sur le livre des étrangers son nom , au-dessous duquel j'ai écrit le mien, 9 juillet 1818.
VEnS RficITKS PAR M"" MARS.
iMais, hélas! le char était vide Et le triomphateur absent.
La tragédie de Germaîiiciis fut jouée pendant l'exil d'Arnanlt , on sait avec quel succès, succès fort littéraire assurément, mais politique aussi. Je m'étais chargé de la faire représenter et d'en suivre les répétitions. Le jour de la première représ^entation, toute l'opposition libérale était au parterre. Talma fut admirable de zèle et de talent. La pièce se joua au milieu des plus vifs et des plus continuels applaudissements; mais à la fin et au moment où l'on demanda à grands cris le nom de l'auteur, cette proclamation triom-
phale du nom d*un proscrit parut aux royalistes d*alors une insulte et un défi. Un tapage affreux s'éleva, un combat s'engagea au parterre, la scène fut envahie, la rampe brisée, les loges escaladées; le tumulte fut inexprimable, et le plus grand sans doute dont les annales du théâtre aient conservé le souvenir.
LE THÉÂTRE DE BACCUrS. — A TALMA.
Peut-être qu'à cette même heure, Tu lui fais applaudir mes vers.
L'auteur, qui avait quitté Paris pour la Grèce au moment d'un succès de théâtre, pouvait penser naturellement et sans trop d'illusion que les deux grands artistes auxquels il avait du ce succès le continuaient en son absence Et, lorsqu'il se les représentait , à huit heures du soir, disant ses vers , il avait grande chance de tomber juste. A son retour de Grèce, il trouva Marie Stuart en effet aussi favorisée du public qu'il l'avait laissée à son départ.
De Tlièbes, d'Athènes et d'Argos Tous les crimes, à mon passage...
On connaît le mot de Ducis lorsque, dans la jeunesse de Talma, le rencontrant dans le foyer de la Comédie-Française, au sortir d'une représentation â* Œdipe chez Admète, il lui III. 20
40i NOTES
porta la main au front, et relevant doucement ses cheveux, lui dit : « Je vois bien des crimes sur ce front-là. » Il lui prédisait ainsi son avenir, il le baptisait grand acteur. Talma n'a jamais oublié ce présage de gloire : aussi l'appelait-il son parrain.
Ducis le peintre, neveu de l'illustre poète, et mari de la sœur de Talma , a fait de cette scène un agréable tableau , pour lequel Talma lui-même a posé. C'est lui qui a indiqué au peintre l'attitude et le mouvement des deux personnages.
Je f ai vu sur le Cythéron , Je t*ai rencontré dans Mycènes, Je t'ai retrouvé dans les scènes Des bas-reliefs du Parthénon.
11 était difficile à un poêle qui s'est occupé de théâtre, de parcourir la Grèce sans penser beaucoup à Talma. Il est peu d'endroits où l'on ne rencontre quelqu'un des héros qu'il a représentés, et auxquels il a donné une vie si réelle; et sa belle figure est tellement grecque qu'on ne saurait voir en Grèce une médaille, un bas-relief, une statue, qui ne fasse songer à lui.
On a peint et gravé beaucoup de portraits de Talma. Celui de Gérard est d'une grande ressemblance et d'un grand charme; mais aucun ne le reproduit plus au vrai, non-seulement pour la figure, mais pour te mouvement du corps, pour la pose, pour le geste, que la belle statue assise que nous avons vue faisant pendant à celle de Lekain, dans le vesti-
bille de la Comédie-F'rançaise. Les titres des rôles où il s'était
surtout illustré étaient inscrits sur le piédestal.
Cette statue, retirée de la place qu'elle occupait, a été
I mise depuis, et est demeurée quelques années , dans le jar-
' din des Tuileries , près de la grille d'entrée du Pont-Royal ,
j devant le pavillon de Flore. On lui avait donné le nom de je
ne sais quel personnage romain, il semble que celui de
I Talma ne la déparait pas. Elle a disparu depuis qu'on a fait
un nouveau jardin. Pourquoi l'avait -on débaptisée? Qu'est-
elle devenue? N'était-ce pas l'œuvre de David?
Si de ses monts je vois descendre Et vers moi marcher l'Albanais, C'est ton port que je reconnais :
Il te ressemble à me surprendre.
Ce n'est plus Talma en effet qui me paraissait ressembler aux Albanais que j'ai rencontrés, c'étaient les Albanais qui me semblaient copier Talma, imiter sa démarche, son attitude, sa dignité, la lenteur de son pas sur le théâtre. Noble, élégant, à la taille souple et serrée, que rend plus 6ne cette espèce de jupe blanche froncée à petits plis qu'il nomme fustanelle, l'Albanais, avec sa figure bronzée et pâle, son front rasé sur les tempes, sa chevelure abondante rejetée en arrière, le fez rouge sur l'oreille, la ceinture chargée de riches armes, a vraiment l'air d'un personnage de drame, et, marchant le pied cambré, le pas allongé et élastique, il est naturellement théâtral.
Déjà se meut dans mon cerveau Un drame sauvage et nouveau, Un héros Tait pour ton génie.
11 s'agit des Parganious. Ces héros montagnards, leurs luttes avec Ali-Pacha et leur admirable sacrifice, m'avaient frappé comme toute la France d'alors, comme toute l'Europe. J'avais vu là un beau sujet pour la scène, plein d'héroïsme, de nouveauté, de simplicité, de grandeur. J'étais parti pour la Grèce avec l'idée d'étudier sur place les faits, les mœurs, les personnages eux-mêmes. La guerre que je trouvai commencée entre Ali-Pacha et le Grand -Seigneur m'empêcha d'aller en Épire. Quand je passai , dix mois après, pour retourner en France, à la hauteur de Janina, Ali de Tebelen était enfermé par l'armée turque dans son château du lac. Il fallut renoncer à le voir. Mais M. Pouqueville, qui avait été longtemps consul général de France auprès de ce terrible visir, me l'avait raconté et peint si souvent, jusque dans ses plus intimes traits, que je pouvais croire Tavoîr vu, et me sentais capable de le peindre moi-même avec vérité. J'avais du moins pu converser avec quelques-uns des héros de Rarga.
Ce drame, longtemps médité en Grèce, est resté, comme tant d'autres travaux de même nature, à l'état de projet. L'exécution en était pourtant avancée , le plan arrêté, las caractères étudiés, les scènes disposées, tracées, développées. Je n'avais plus que les vers à faire. J'aimais déjà à me figurer Talma sous l'habit albanais, qu'il eût porté si bien.
LE DURTAIN.
Seplembro rarement se passe, etc.
Le Durtain est une si petite rivière que personne, assurément, hors de la vallée qu'il arrose, n'a entendu prononcer son nom. 11 sort de sources curieuses, voisines de Provins, et, après un cours d'à peine une lieue , va se perdre , au milieu des prairies, sous des saules et des peupliers, dans une autre petite rivière, longtemps plus connue des meuniers que des poètes, car elle fait tourner, dans un court espace, quarante moulins. Cette autre petite rivière est la Voulsie, dont un jeune poëte, enlevé sitôt, et si déplorablement, aux espérances des lettres, H. Moreau, a consacré le souvenir dans une élégie charmante, qui seule suffirait pour faire vivre son nom.
l'inspiration poétique.
Enfin j'ai terminé l'ouvrago Par vos larmes tant applaudi.
Le Cid d'Andalousie, achevé au mois de mars 1823 ; représenté à la Comédie-Française au mois de mars 1825.
Saint-Paul est un ancien prieuré, caché au fond d'une vallée voisine de Dampîerre. C'était, en 1823, l'habitation d'été de mon ami M. Aubernon, préfet do Versailles pendant
tout le règne du roi Louis-Philippe, et membre distingué du conseil d'État et de la chambre des pairs.
, Ces vers sur Yinspiration poétique ont été lus à TAcadémie française, le 20 novembre 1828, pour la réception de M. de Barante, comme ceux sur le ciel d* Athènes et sur le Parnasse, le l**" avril 1830 , pour la réception de M. de Lamartine.
NOTE 29, PAGE lU.
Vous l'aimez bien, ma jeuneEstrelle?
iVestr-ce pas qu'elle est noble et belle, Touchante et faite pour charmer?
L'auteur pensait certainement, en écrivant ceci , à la figure et à la voix de mademoiselle Mars. On sait qu'Estrelle est un personnage duCirf d^ Andalousie, que mademoiselle Mars, paraissant pour la première fois dans la tragédie , a représenté avec cette grâce, ce charme et ce naturel qui n'étaient qu'à elle.
11 faut donner ici une autre excuse de l'illusion dont toute l'épître est pleine, c'est que cette illusion, assez ordinaire à tout auteur au moment où il vient de terminer un ouvrage, était alors partagée non-seulement par des cœurs amis, mais par des esprits très -désintéressés et par de très-bons juges. Le Cid d'Andalousie arriva véritablement avec les plus favorables présages dans le monde littéraire, dont son apparition excita la curiosité, et qui en a gardé quelque mémoire.
Un témoin hautement autorisé , l'écrivain qui tient depuis tant d'années le sceptre de la critique théâtrale , dans le plus littéraire des grands journaux quotidiens, M. Jules
DES POEiMES ET POÉSIES. 407
Janin, s est plu à retracer, un jour, à vingt ans de distance, la soirée où le Cid d* Andalousie a paru pour la première fois, et il en fait une peinture si vivante qu'on peut se croire transporté au soir du 1**^ mars 1825.
11 nous permettra de lui emprunter cette pa^e si animée d'histoire littéraire :
22 décembre 1845.
« L'autre jour, au sortir de TOpéra, et poussé par l'intérêt du nouveau rôle que madame Stoitz vient de créer avec tant d'énergie et de passion (dans V Étoile de Séville) , nous avons voulu lire (elle a été récemment imprimée, et pour la première fois) la tragédie de M. Lebrun, le Cid d* Andalousie. Quelle distance déjà nous sépare de ces journées de 1825, quand devant nous s'ouvrait la jeunesse poétique avec toutes ses splendeurs , quand nous avions fol à toutes les libertés , quand sur le théâtre agrandi Talma et mademoiselle Mars confondaient leur double génie! De ce nouveau Cid, M. do Chateaubriand, ministre du roi Louis XVI II, avait été le protecteur. Cette soirée du Cid d'Andalousie est une des grandes soirées du Théâtre-Français. Un immense tumulte se heurtait sur le seuil, de bonne heure envahi; la salle resplendissait de celte foule ardente et choisie qui présidait dans ce temps-là aux destinées de la poésie nouvelle. Il s*agissait, disait-on à l'avance, d'une histoire espagnole mêlée d'héroïsme et d'amour; et, depuis le Cid, notre théâtre les aime, ces espagnols au tendre cœur, à la tcte altière , et , quoi qu'ils fassent , que le père de Chimènc* subisst* la plus cruelle des insultes, que le roi Don Sanche soit frappé du plat de l'épce par Don Bustns, que le roi Philippe IV soit touché du bàtoii par le
duc d'Âlbuquerque, Tesprit français acœple complaisamnient toutes ces histoires, dont la conclusion se trouve toujours à la taille des âmes les plus fières et des têtes les plus hautes. Voilà pourquoi on était attentif. En môme temps, le nom de l'auteur, les succès déjà obtenus, la hardiesse des premières tentatives, un certain pressentiment des révolutions littéraires qui allaient s'accomplir, mademoiselle Mars donnant la main et la réplique àTalma dans le même drame, et enfin l'intérêt que le public d'il y a vingt ans prenait à toutes les tentatives du théâtre; tant de poètes nouveaux, tant de tentatives menaçantes, tant de beaux rêves, tant d'imprévu, tant d'idées grandes et généreuses qui étaient dans l'air, et cette langue nouvelle qui se formait confusément encore dans la poésie, dans la critique, dans le drame, dans l'histoire : voilà de quoi justifier toutes les émotions de cette salle remplie de curiosité et de passions. En ce moment, les deux écoles étaient en présence: celle-ci à son déclin, mais puissante encore et soutenue par toutes les forces viriles de la renommée; l'autre, encore incertaine et tremblante, essayant son vol d'une aile indécise; donc, que de motifs pour tenir attentif ce parterre de 1825, si jeune, si disf)Os, si fin, si railleur, si fort avide de nouveautés, si impatient quand on trouble sa joie, si admirablement oisif, et, en un mot, si peu semblable aux tristes manœuvres qui applaudissent de nos jours les comédiens du Théâtre-Français comme on assommerait un bœuf à Tabattoir.
« Lh bien, chose étrange! accidents heureux! à vingt ans de distance, à vingt ans de notre première jeunesse, quand Talma est mort, quand mademoiselle Mars s'est éloignée pour ne plus revenir, (juand tant de passions ont passé sur ces
DliS POKMES ET POÉSIES. 409
belles heures de la passion et de la vie, quand tant de drames se sont amoncelés dans notre mémoire, comme font les feuilles jaunies de l'automne dans la forêt profonde, cette tragédie du Cid (^Andalousie nous apparaît telle que nous l'avons vue le premier jour, un peu confuse, un peu languissante dans sa hardiesse, un peu hésitante dans cette route nouvelle à demi tracée à travers les vieux sentiers, uue roue du char restant dans l'ornière, tandis que l'autre court et àe précipite dans le chemin nouvellement ouvert. Aussi je retrouve la grandeur de l'action, l'importance des événements, l'intérêt moral d'une œuvre fondée sur les transports du cœur humain. Oui, c'est bien là notre tragédie telle que nous l'avons vue le premier jour; voilà bien notre premier acte de fête et de joie, les cloches qui sonnent, les fanfares et les vivats remplissant l'air de leur enthousiasme et de leurs mélodies ; je retrouve avec bonheur k's grands noms qui ont charmé mon oreille, je reconnais Séville nos amours, la Séville chantée si souvent et par tant de poésies heureuses. Sur son balcon se tient encore, brillante, la reine cachée de la fête , Doîïa Estrelle ,
Qui portait k son sein une grenade en flour.
« Dans ce premier acte, il y avait de l'air, de l'espace ; la foule était parée, et elle prenait sa part de l'action dramatique. On a fait beaucoup plus depuis le Cid d'Andalousie, mais personne n'a commencé plus tôt.
« Au second acte, il me souvenait de la scène charmante entre Talma et inadenioisello Mars. Je vois encore ce beau visage de Talma tout rempli d'admiration et d'amour; je
vois Talma, quand il ôte son turban avec cette grâce inimitable qui n'était qu'à lui ; j'entends la voix de mademoiselle Mars, cette voix sonore et pure, faite.pour charmer les échos d'une nuit de printemps. Puis, venait la scène terrible, la scène espagnole, du roi frappé par Bustos, scène applaudie et pourtant plus dangereuse cent fois que nos deux amoureux de tout à l'heure, contant leurs peines d'amour à l'entrée de l'AIcazar.
« Venaient ensuite les vengeances du roi , le Don Sanche qui veut châtier l'offenseur de son maître, et la jeune Estrelle et son miroir, et l'amant qui s'en vient chercher sa fiancée au son des musiques amoureuses, et le corps de Don Bustos apporlé tout sanglant au milieu de la fête nuptiale. Le roi est vengé, Estrelle est mourante, Don Sanche est perdu. C'est un peu l'histoire du Gid qui immole tout au devoir. Il me semble aussi qu'en ce moment funeste, mademoiselle Mars manquait de courage, de précision, d'énergie ; elle n'était pas encore habituée à ces violences, et nul ne se doutait qu'avant peu elle représenterait avec tant de grâce et de force Dona Sol et la Thisbé.
« J'ai retrouvé à cette lecture tout l'intérêt des dernières scènes du cinquième acte, quand la jeune Estrelle est perdue h la fois pour le roi et pour Don Sanche, quand Séville s'agite à ces nouvelles lamentables. Le peuple demande justice, le roi remet entre les mains d'Estrelle cette justice; entre l'amant et sa maîtresse la scène était belle ; ces regrets, ces larmes, ces transports, ces (espérances brisées, ces deux jeunes gens qui s'aiment toujours, et enfin Dona Estrelle qui pardonne, Don Sanche qui résiste à ce pardon, et puis enfin le roi qui ne veut pas laisser mourir son défen-
seur; puis les deux amants se séparent pour ne plus se rencontrer que dans le ciel.
« Mais à quoi songeons -nous, et comment se fait-il que cette œuvre sérieuse d'un poëte sérieux se soit venue placer entre une bluette du Théâtre-Français et une bouffonnerie du théâtre du Palais-Royal? C'est la fantaisie qui le veut ainsi, ou plutôt c'est le sentiment d'un juste orgueil littéraire qui ne veut pas s'en tenir h des quolibets de fin d'année. »
iNOTK 30, PA(iE 125.
LA MOHT DE LOKD BYRON.
Son chef aux musulmans ne le conduira pas.
Lord Byron, en arrivant à Missolonghi, avait pris à sa solde quarante souliotes pour lui servir de gardes-du-corps. Tous les Albanais demandèrent bientôt à se rangea sous son commandement et à aller avec lui mettre de l'ordre en Morée, car, au moment où il débarqua sur le continent de la Grèce, aux derniers jours de décembre 1823, de grandes dissensions troublaient ce malheureux pays. Les partis étaient aux prises, et ils se disputaient le jeune libérateur; Métaxa l'avait attiré à Missolonghi , Mavrocordatos l'appelait à Hydra, Colocotroni au congrès de Salamine. Toutes les espérances de la Grèce se fixaient sur lui.
Son arrivée à Missolonghi avait été triomphale. Échappé miraculeusement à la flotte turque qui surveillait la place, lord Byron fut reçu par un peuple entier au rivage. Toutes les troupes, tous les chefs sauvages des montagnes, avec
leurs kleftes, étaient iù, faisant briller leurs armes et le saluant de leurs acclamations. Le canon solennisait son entrée; on tirait de tous côtés de joyeux coups de pistolet ou de carabine; on chantait, on s*embrassait : c'était une ivresse générale.
La plaine qui entoure au loin Missolonghi est basse et malsaine. Dès le 15 février, six semaines à peine après son arrivée, Byron avait ressenti l'influence du mauvais air, de la maladie régnante, et peut-être des fatigues excessives de corps et d'esprit, car il se trouva tout à coup jeté au milieu de difficultés sans nombre, soit du côté des choses, soit du côté des hommes. Il émerveillait tout le monde par les ressources de son esprit, la sûreté de son jugement, sa résolution , sa hardiesse. L'homme d'action se révélait en lui. Il s'occupait incessamment, avec les différents chefs, d'organisation, de négociations et de guerre. Souvent à cheval, quoique souffrant et affaibli, il allait chaque soir avec les officiers exercer les soldats, difficiles à discipliner. II se composait une brigade, presque entièrement à ses frais, qu'il se proposait de conduire au siège de Lépante, quand il fut arrêté par la fièvre et par la mort.
La patrie a gémi, veuve entro deux tombeaux.
Le tombeau de Marc Botzaris et celui de lord Byron ont été élevés à Missolonghi dans la même église, l'église de Saint-Nicolas. Celui de Byron est vide; son corps a été, selon son vœu, transporté à Hucknell, dans le caveau de sa famille.
DKS POKMES ET POÉSIES. 443
auprès cie sa mère. Mais la Grèce a voulu garder son cœur.
Marc Botzaris Tavail précédé de bien peu dans la tombe. Ces deux espérances de la Grèce se sont éteintes presque à la fois. En apprenant rarrivée de Byron à Céphalonie, Botzaris, alors dans les .montagnes d*Agrapha , lui avait envoyé un messager, et écrit qu'il allait venir à sîi rencontre ; c'était peu d'heures avant le moment où Botzaris se fit tuer en héros près de la tente du pacha. Ces deux grands hommes ne devaient se rencontrer que dans l'église funèbre de Saint- Nicolas.
Le cercueil de lord Byron y fut exposé douze jours, au milieu de la douleur publique, avant d'être remis au vaisseau qui devait le conduire dans son ancienne patrie. Le peuple ne pouvait se décider à le rendre. Un deuil général eut lieu pendant vingt-et-un jours, et, pendant ce temps, trente-sept coups de canon étaient tirés chaque matin, en l'honneur de j'illustre défunt et en souvenir de son âge. C'est le 20 avril 182i, au lever du soleil, que cette salve funèbre, se faisant entendre pour la première fois, annonça au peuple que lord Byron avait cessé de vivre dans la nuit.
Pendant les jours qui précédèrent sa mort, l'anxiété avait été grande, sa maladie était la préoccupation de tous. Des patrouilles allaient par les rues, invitant la population à ne point faire de bruit.
Le 18, à six heures du soir, il avait dit, en s'affaissant sur son lit et y laissant retomber sa tête : « Maintenant, je vais dormir, w II demeura sans mouvement vingt-neuf heures de suite et jusqu'au lendemain soir à onze heures; alors il ouvrit les yeux et les referma aussitôt. 11 n'était plus.
LÉTOILK DE. VÉNUS.
J'errais, du Ben-L'homond, vers la Tvved nippolc, Au magiquo châleau de l'enchanteur voilé Qui se couronne de bruyères.
On sait que Waller Scott a publié la plupart de ses plus beaux romans sans laisser deviner le nom de leur auteur. A l'époque où ces vers ont été écrits, il ne s*était pas encore fait connaître.
Dans une promenade que nous fîmes avec lui aux environs de son château d'Abbotsford, il se plaisait en effet à attacher à sa casquette des branches de bruyère.
Quelques notes, écrites sans ordre, au moment même où nous venions de quitter un hôte aussi bon et aussi aimable qu'il était illustre, no paraîtront peut-être pas ici sans intérêt :
Jeudi , 1" HoptP,mbre 1825.
Je viens de dire adieu à Abbotsford. Il n'y a que peu de moments j'étais encore auprès de sir Walter Scott, et j'éprouve déjà le besoin de fixer quelques-uns des instants passés avec ce grand et excellent homme. Je pourrais pourtant m'en reposer avec confiance sur ma mémoire. Ces trois jours ne sont pas de ceux qu'on oublie. Mais en attendant le courrier qui doit nous ramener à I^dimbourg, assis sur cette pierre au bord du chemin, j'ai du plaisir à jeter ici quelques notes; je pense à celui que j'aurai à les retrouver un jour. 1
C'est avant-|îier matin que nous sommes venus, Duparquet et moi , d'Edimbourg à Melrose, où nous sommas arrivés à midi. Deux ou trois milles avant d'y arriver, on nous montra, sur la droite de la route, de l'autre côté de la Tweed, un château d'apparence gothique, élevant ses tours au penchant d'une colline plantée de jeunes pins ; et on nous dit: Voilà Âbbotsford. C'est là que nous allions. Mais on nous fit grande peur en nous disant que sir Walter Scott n'y était pas revenu et était encore en Irlande. Je lui avais écrit notre arrivée en lui envoyant une lettre de miss Dumergue.
Ce n'est qu'à la barrière de Melrose que nous apprîmes qu'il était de retour depuis Tavant-veille, et un billet de sa main qu'on me remit à notre arrivée à Davidson -Inn, en nous en donnant la certitude, nous assura que nous étions attendus.
Le château d'Abbotsford est à trois milles de Melrose, au penchant d'une colline, appuyé sur un jeune bois de pins et de mélèses plantés par Walter Scott. 11 regarde la Tweed. Un drapeau sur le mât de la tour indique au voisinage que le maître est chez lui.
— Grandes portes , tourelles , baron^s hall, ornée des écussons des différents clans de l'Ecosse et des hommes qui ont défendu ses frontières : l'écusson des Scott est là le premier. — Des armes, des armures, des peaux et des têtes d'animaux ; vitraux en verre de couleur. Effet romantique du clair de lune dans cette salle. — Un sabre de la garde impériale
parmi les trophées; des armures françaises; celle d'un cui- j
rassier, qui, à l'endroit qui couvrait le cœur, montre le trou d'un boulet; le cœur d'un Français a palpité h cette place, et I
sa cocarde tricolore est là attachée à son schako dans la salle d'nn Écossais!
— Le portrait de Claver-house, le pistolet de Claver-house, le fiisil de Rob-Roy, les énormes clefs de ïolbooth , la porte à clous de la prison d'Edimbourg: trophées plus agréables à rencontrer dans le château de sir Walter, au milieu des lieux mêmes où se sont passées les scènes de plusieurs de ses romans. — Le gué de l'abbé est là en face, le monastère est à Melrose au pied d'Eildone, la montagne aux trois sommets; Rymer-glen est auprès, et un peu plus loin, au delà de Melrose, la tour de Smail-Holm, près de laquelle a été élevé Walter Scott et dont il a fait son château d'Avenel : la prairie qui environne cette tour était autrefois un lac.
— Délicieuse promenade, le soir auprès du château, par le plus beau clair de lune.
— Galerie grillée qui sépare la cour du premier jardin. Serres à raisin; murs de brique, creux en dedans et remplis de tuyaux de chaleur. Le raisin mûrit par derrière, non du côté
du soleil. !
— Auprès du portique, un chien en pierre : statue du chien qui, vivant, a gardé cette porte et qui y est enterré, à sa
place accoutumée; son maître, en rentrant, le retrouve |
toujours- I
— A la première porte, un carcan, car l'illustre romancier a | bâti et orné son château à l'image des châteaux des vieux barons d'Ecosse. C'est une copie et un calque du vieux 1 temps ; c'est une des peintures de ses romans exécutée en j pierre, c'est un jeu, moitié sérieux, dont Walter Scott amuse î son imagination et sa vanité enfantine. Son libraire Black- i wood, s'arrêtant avec nous devant ce carcan : « A quoi cela
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sert-il? )) demanda-tril à sir Walter. « Je vais vous le montrer; )> et sir Walter se préparait gaiement à mettre dans le carcan le cou de l'honorable libraire.
Quand nous sommes d'abord arrivés à Abbotsford, sir Walter Scott était dans la première cour, près d'une serre ; il donnait quelques ordres. En nous apercevant, il est venu à nous en nous tendant la main, et nous a introduits, à travers la salle des armes, dans un riche salon orné d'une tenture chinoise qui représente des arbres sur lesquels sont perchés des oiseaux, des perroquets. Là, il nous a présentés à miss Anna et à lady Scott. Puis, il nous a conduits aux chambres que nous devions occuper.
La fenêtre de la mienne s'ouvrait sur un balcon, du côté du jardin , et avait la vue de la Tweed ; celle d'Achille donnait sur un grand balcon du côté de la cour. La porte de la prison d'Edimbourg, porte donnée à sir Walter lors de la destruction de cette prison , était placée près de ce balcon.
~- État de grand seigneur. Domestiques nombreux, chevaux, chiens; table somptueuse, vins de prix; maison ouverte. — Bibliothèque magnifique, à laquelle préside le buste de Shakespeare. Je n'y ai point trouvé un seul des romans de sir Walter Scott; peu de livres français, point de livres modernes, si ce n'est VHermite de la chaussée (TÀntin.
Nous n'avons pas dit un mot à sir Walter Scott de ses romans : il ne les avoue pas , et ne veut pas qu'on lui en parle. Nous nous sommes contentés d'y faire, dans nos promenades avec lui, quelques allusions détournées, qui le flattaient sans Fembarrasser. J'ai demandé en riant à miss Anna Scott si elle connaissait l'Antiquaire î — Oui , elle l'a-