III
vait lu. — - Si son père l'avait lu aussi ? — £lle ne croyait pas. — Mais elle riait en répondant cela.
La première nuit que je passai à Abbotsford , je sentais , retiré dans ma chambre, une émotion extraordinaire, en pensant que j'allais dormir sous le même toit que sir Walter Scott. J'ouvris ma fenêtre, et je demeurai quelque temps sur le balcon à prêter l'oreille aux bruits et aa silence de ce lieu qui me semblait plein de je ne sais quel charme nouveau. Je me trouvais encore bien jeune! La lune éclairait les jardins et faisait briller la Tweed. Mon imagination était fort ébranlée et ne pouvait se figurer que je fusse réellement dans la demeure de l'enchanteur inconnu q«i a évoqué et fait sortir du néant tous ces êtres si pleins de vie et d'individualité, toutes ces images si réelles, que ma mémoire ramenait en foule autour de moi.
Je ne pouvais consentir à céder au sommeil , je ne pouvais me décider à éteindre le gaz qui éclairait ma chambre.
Le gaz éclaire tout le château, salons, chambres, corridors , cabinets les plus secrets, et la nuit y est absolument semblable au jour; effet vraiment magique.
Sir Walter est un homme d'environ soixante ans , d'une forte stature, d'une taille élevée; comme lord Byron, il est pied-bot. 11 n'a rien de la faiblesse ordinaire de son âge ; il est, si l'on peut parler ainsi, dans l'adolescence de la vieillesse, sain et frais et vigoureux et gai. Son front n'est pas fort élevé, ni sa tête fort large. Ses cheveux blancs semblent de soie ; son front avancé et ses sourcils blonds et épais pressent ses yeux bleus, qui sont petits, mais pleins d'intelligence et de finesse. Son regard est observateur et rapide; son nez, un peu gros au bas, un peu court et légèrement
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retroussé, est séparé de sa bouche par une grande distance. Le rire lui vient facilement et comme malgré lui, et donne au bas de sa figure une expression de bonhomie toute singulière. Sa main, un peu grasse et paysanne, porte souvent à son visage, et au-dessus de sa lèvre, un doigt machmal et maladroit, et ce geste a je ne sais quelle grâce. Je Tai dit, il rit de bon cœur, il aime la joie ; il raconte gaiement, et rit le premier de ce qu'il raconte; il ne peut s'en empêcher; il s'amuse; cela lui monte à la gorge, la détente part, et. puis 11 s'arrête tout à coup, et devient soudain sériem, dfane manière fort drôle. On dirait que son oeil a aperçu tout à coup quelque objet qui doive fixer son attention, comme un chien qui semble courir vers quelque but en toute hâte et qui s'arrête et se retourne soudain , frappé par une mouche qui passe.
Sir Walter nous a mené faire visite à sa fille, madame Lockart.— Vallon à peu de distance d'Abbotsford et dépendant de cette terre. — Eau abondante, joli cottage avec son portique de clématites et de chèvrefeuille. — Mari aimable, joli enfant aux beaux yeux bleus, au front noble et ouvert. — Sir Walter Scott parait adorer sa fille et son litle John.
Sir Walter Scott a pris là du pain pour ses cygnes. Nous avons laissé la calèche au cottage et continué notre promenade à pied, en remontant le vallon et Je cours du petit torrent.
U faisait chaud. Les cheveux blancs de sir Walter étaient mouillés comme s'ils sortaient de l'eau , et les gouttes coulaient de son front et sur tout son visage. Il allait grimpant avec nous comme un jeune homme, et nous racontait, chemin faisant, les mœurs de l'Kcosse, les combats des borde-
rers et les traditions superstitieuses de chacun des lieux qu'il nous montrait : à R^mer-glen, Thomas-le-rimeur entretenant commerce avec les fées; à Tétang de Gold-Hill, le taureau d'eau , que les paysans ont vu quelquefois paraître à sa surface. Nous retrouvions, dans ses récits, son penchant au merveilleux ; il y mettait une sorte de sérieux qui ressemblait presque à de la croyance. La dame blanche était le , errante dans quelque coin ; nous cherchions à reconnaître chaque lieu de ses scènes fantastiques, en errant avec leur auteur. Puis, nous nous reposions à côté des chutes d'eau, heureux de nous sentir seuls avec Walter Scott, loin du monde, de l'avoir tout entier à nous. Nous passâmes ainsi plusieurs heures. Il paraissait lui-même prendre plaisir à s'oublier.
En haut du vallon, il y a une petite plaine, toute violette de bruyères. Sir Walter en cueillit une touffe, qu'il mit à sa casquette en disant gaiement : « Qu'une branche de bruyère soit le badge de notre clan ! » et nous mimes des bruyères à notre chapeau, et nous arborâmes les couleurs du clan de Walter Scott.
Plus loin, on arrive à son lac de Gold-HilJ, séjour du taureau merveilleux. A peine au bord, nous y vîmes accourir, en voguant à pleines voiles, ses deux cygnes solitaires; nous leur jetâmes du pain, mais le chien leur faisait grand'peur et ils n'osaient approcher. C'est là que sir Walter nous a raconté en détail l'histoire du taureau de Cold-Hill, et la superstition des paysans, qui lui ont juré l'avoir vu quelquefois, en passant, s'élever au-dessus de l'eau. Ce lieu est fort désert.
Sir Walter nous avait, pendant cette promenade et à
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)*occasioD de quelques faits héroïques ou merveilleux de rÉcosse, promis de faire chanter à sa fille les ballades de son pays. Le soir, il nous a tenu parole. Madame Lockart était venue dîner au château, et après le diner il la pria de se mettre à sa harpe et de nous chanter les airs nationaux. 11 est fier de la façon dont elle les chante. La musique se fait dans la grande bibliothèque. C'est au milieu des livres de Walter Scott que sont la harpe et le piano de ses filles. Nous nous étions donc établis dans la bibliothèque, sir Walter Scott assis dans son fauteuil gothique, nous auprès de lui avec M. Hamilton, le reste de la compagnie dans le salon, dont la porte était entr'ouverte. Sir Walter nous expliquait, à Achille et à moi, en français le sujet de chacune des ballades que sa fille allait chanter. Madame Lockart chantait avec un enthousiasme charmant les airs de la patrie. Quoiqu'elle soit d'une figure plutôt agréable que jolie, elle était belle , sa harpe à la main , ses yeux levés vers le ciel, et son visage animé de je ne sais quelle fierté enfantine pleine de grâce ; et sir Walter Scott était beau , assis dans son grand fauteuil, les mains croisées sur sa canne; ses yeux devenaient humides, et ils étincelaient ; et puis il se levait sans pouvoir s'en défendre; il marchait, en faisant mouvoir fièrement sa tête , et il mêlait sa voix au refrain. Ces airs écossais, la chanson de Marie, la chanson du fils de Rob-Roy, les plaintes au convoi d'un guerrier, le jeune homme empoisonné par sa maîtresse, le dialogue du fils et de la mère, Killicranki et Claverhouse, toutes ces ballades nationales remuaient les âmes écossaises; lui-même, le gros M. Hamilton, espèce d'épicurien goutteux, se sentait emporté.
kn NOTES
Sir Walter Scott se lève de bonne heure, à cinq ou six heures du matin. Il travaille un peu, puis va visiter ses chiens ; il appelle : dog, dog, dog, et il en sort de toutes les portes, de grands, de petits , de toute taille, de toute couleur, Peper, Bévis, etc. Son chien favori est un lévrier magnifique, qui sera, dit-il, plus gros encore de moitié si nous le revoyons Tannée prochaine. Sir Walter se promène jusqu'à l'heure du déjeuner, dans le jardin, avec ceux de ses hôtes qu'il rencontre. A neuf heures et demie, la cloche du déjeuner se fait entendre, le thé est sur la table et les dames paraissent dans la salle à manger. On déjeune largement et longuement. Sir Walter aime alors à causer, à conter; il dialogue ses histoires, il les met en scène; il est mime, il imite le parler et jusqu'à la figure des personnages qu'il veut peindre. 11 parle comme il écrit ; quand on l'écoute, on croit lire un de ses romans. A onze heures et demie, sir Walter rentre dans sa librairie particulière; il y reste environ deux heures; puis, il fait une grande promenade jusqu'au dîner; son grand travail c'est l'exercice. Le soir il est tout à la compagnie. Telle est la vie, telles sont les habitudes d'Abbotsford.
Quand donc écrit -il? C'est une fée invisible qui fait ses romans. Je la peindrais dans un château plein d'images de chevalerie, pieds nus, portant une robe de tartan bigarré, et sur la tête une couronne de bruyère.
Edimbourg, vendredi 2 septembre.
J'ai laissé hier sur la route d'Abbotsford, auprès de la pierre où j étais assis et où j'écrivais ces notes en attendant
le passage du courrier, un petit livre de notes qui me manquera beaucoup : perte bien regrettable pour moi. J'avais là tout Abbotsford et Tabbaye de Melrose. Où vont tomber mes impressions et mes souvenirs?
Sir Walter Scott s'est souvenu dans ses mémoires de ces a deux Français amis de miss Dumergue » qui lui ont fait visite dans l'automne de 1825. Il écrivait, à la date des 22 et 2k novembre de cette même année , « que Abbotsford commençait à être banté par beaucoup trop de compagnie de toate sorte, et surtout d'étrangers, qui avaient le mauvais goût de lui faire dans sa propre maison force compliments , et ne tardaient pas à le convaincre qu'ils ne savaient guère ce dont ils parlaient que pour avoir vu la Dame du lac à l'Opéra, et il se livre, à cette occasion, sur plusieurs, à sa verve caustique. Mais ces « deux Français » avaient trouvé grâce devant ses yeax. « Ils lui avaient plu. Us étaient disposés d'abord à être complimenteurs , mais ils furent bien vite convaincus que ce n'était pas l'usage de la maison , et ils furent agréables, n
L'un d'eux, ajoute-t-il, avait fait une tragédie dont il a eu la bonne grâce de ne point parler. Mais quel coup d'épingle pour la vanité de celui-là I 11 l'appelle Lenoir, Prenant pour mnémonique le nom d'une couleur, il était passé en deux mois du brun au noir, changement fort concevable, surtout chez un étranger, peu familier avec notre langue. Et c'est sous ce nom de Lenoir qu'il me chercha quand, quelques années plus tard , il vint à Paris. On lui assura qu'il n'y avait
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point à Paris d'auteur tragique appelé Leooir, c'était sans doute Raynouard qu'il voulait dire, et, sur ce renseignement, il envoya sa carte et ses compliments d'arrivée à l'auteur des Templiers, à Passy. Raynouard, à qui Yon rappelait sa visite à Abbotsford, d'abord n'y comprit rien, puis comprit qu'il s'agissait de moi , et me rendit à l'Académie la carte et les compliments. Sir Walter rit beaucoup avec moi ensuite de cette méprise, qu'il me raconta lui-même avec beaucoup de bonhomie et de gaieté.
Voyez la destinée I j'avais cherché à recommander mon nom par quelques ouvrages, et c'est sous celui de Lenoir que je passerai à la postérité. Les biographes des âges futurs, en trouvant ce nom dans les mémoires de Walter Scott , chercheront curieusement quel a pu être cet auteur tragique appelé Lenoir, qui florissait en France vers l'an de grâce 1825, qui ne parlait pas de ses ouvrages, et que Walter Scott trouvait, pour cela sans doute, agréable.
De mes rideaux, l'air enflammé m'embrase; Comme à Samos il m'oppresse et m'écrase.
Ceci est un souvenir du Simoun.
A bord dn la Lyonne, 22 Jaillet 1820.
Tandis que nous parcourions les belles plaines de Samos et les ruines de la ville de Polycrates, il faisait une chaleur d'un caractère tout particulier, véritablement écrasante et
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suffocante. Le vent, au Heu de nous rafraîchir, nous apportait des bouffées chaudes comme si elles arrivaient d'un grand incendie voisin. Il semblait par moments qu'un fer ardent, rougi dans une fournaise, passait devant les yeux; on se sentait étouffé comme on l'est quand la bouche d'un four allumé s'ouvre tout à coup, à votre passage. Ce vent est celui d'Arabie. Quel doit être le Simoun dans son désert, s'il est si ardent après avoir traversé la mer! Cette nuit même, il nous soufflait encore au visage , sur le pont du vaisseau , une chaleur épaisse et étouffante , en dépit de la fraîcheur qui s'élevait des eaux et qui descendait des étoiles.
Avez-vous, celte nuit, entendu la tempête?
Au moment de l'expédition d'Alger, on fut quelques jours sans nouvelles de la flotte, et les bruits les plus sinistres s'étaient répandus dans Paris.
Pour rintérôt de tous, la France se hasarde.
La France , en allant venger un coup d'éventail et détruire le nid du forban, affranchissait toutes les nations tributaires des barbaresques. On aura peine à croire qu'en 1830, la plus grande partie des gouvernements européens payaient
encore , sous une forme ou sous une autre , un tribut annuel au dey d'Alger :
Les Deux-SÎGiles, 2/i,(IO0 piastres fortes; le Portugal, 2&,000; la Toscane, présent consulaire, 25,000 ; la Suède et le Danemark, A, 000 en rounitioos de mer et matériaux de guerre; l'Espagne, la Sardaigne, le Hanovre, Brème, payaient, comme présents, une somme considérable à chaque changement de consul; l'Angleterre elle-même donnait, en cette circonstance , un présent de 660 livres sterling , malgré les conditions dictées en 1816, sous le canon de lord Exmoutb. Outre cela, tous ces États payaient , à la rénovation des traités, c'est-à-dire de dix ans en dix ans, un présent de 10,000 piastres fortes.
LES POULES ftU LOGIS.
Et tous, accomjwgnant le possesseur nouveau, Abandonnent la poule et suivent le morcenu.
Cette fable a été écrite en un temps, déjà reculé, où la lutte des ambitions était vive, où, à grands coups d'éloquence, celui qui n'était pas ministre cherchait à enlever sa place à celui qui l'était. Le pouvoir, continuellement pris et repris, était la pâture du plus adroit et du plus agile. On ne pouvait s'y reposer longtemps. Dès qu'une ambition t'avait saisi , elle avait toutes les ambitions à ses trousses. Pas un seul moment de calme et de sécurité. On a cru faire une
peinture fidèle de cette situation en montrant une pauvre béte, malheureuse du gros morceau qu'elle tient dans son bec, et plus malheureuse, après l'avoir perdu, de rentrer dans la vie privée du poulailler.
Comme ses yeux aimants, effrontés de candeur.
J'ai beaucoup lu Ducis autrefois ; faimais les vers et j'aimais le poète. En le relisant dernièrement, j'y ai trouvé cette expression, de candeur effronUs, qui, bien que venue natu* rellement sous ma plume , n'a peut-être été qu'une réminis^ cence. Je suis tenté de la lui restituer ici.
Sous leur beau ciel j'ai voulu voir Ces célèbres monts Pyrénées.
On a cherché à rendre dans cette pièce une impression éprouvée en effet aux Pyrénées et qu'il a été agréable à l'auteur de reproduire , puisqu'elle le reportait au pays où sa pensée retourne si volontiers.
Suint-Sauveur, l.'t août 1833.
Aux approches de la soirée , je descendais de Saint- Sauveur et je suivais, comme les autres désœuvrés des eaux.
la promenade qui mène à Tavenue de Luz. En passant sur le pont de marbre , j'aperçus , assez proche, un joli pré bordé de bouqueis de frênes et qui s étend au bord du Gave. J'eus envie d'y marcher, de poser mon pied sur quelque chose de frais et de vert, et, comme j'en demandais l'entrée à un paysan qui remontait près de moi , il me dit : « Que voulezvous faire dans ce pré? j'en suis le maître. — Je veux , lui ai-je répondu , m'y promener et n'y point faire de mal. » Alors il m'indiqua un fagot d'épines qui en formait la porte, et j'allai regarder travailler les faucheurs. J'avais du plaisir à fouler la partie fauchée , qui ressemblait à ces allées gazonnées des beaux parcs d'Angleterre , douces et unies comme du velours ou , pour être plus vrai, comme du drap bien fin. Toutes ces petites meules de foin fleuri et odorant me causèrent une sensation de plaisir fort vive. Je retrouvai là des impressions de jeunesse que les montagnes les plus belles avaient laissées endormies. Je me sentis transporté aux environs de Provins, et me laissai aller des heures entières à la douceur des souvenirs.
NOTE ÛO, PAGE 180.
On venait de tous les hameaux, De son buis cueillir les rameaux Pour en fôler Pâques fleuries.
Le Rubis, décoré du nom de montagne, est un coteau au pied duquel s'étend la ville basse de Provins et qui entoure les murs fortifiés et les jardins en terrasse de l'ancien palais
des comtes de Champagne, devenu ]e collège. Il y croissait, dans l'enfance de l'auteur, beaucoup de buis, dont il ne semble pas qu'il reste aujourd'hui de trace. Des jardins ombragés s'y sont étendus au levant et au couchant et ont fort rétréci l'espace nu et pierreux où montait et où monte encore l'ancien sentier, connu des écoliers.
Un poète a donné à ce nom que porte le Rubis Torigine suivante : les étymologistes lui en trouveront peut-être une plus vraie.
Un jour, Thibault le chansonnier, De son palais qui le domine, Heureux , jeta sur le sentier Son riche anneau de chevalier Qu il rapportait de Palestine.
Nui depuis ne l'a retrouvé ; Mais la montagne s*en décore ; Et, de Toubli du moins sauvé, Dans le nom qu'elle a conservé, Le rubis caché brille encore.
NOTK 41, PAGE 180.
Ces vieux remparts , Jérusalem , où leurs regards Croyaient retrouver ton image.
Des historiens racontent que, lorsque les croisés de Champagne, qui accompagnaient outre-mer le roi Thibault, arrivèrent devant Jérusalem, ils lui trouvèrent avec leur ville de Provins une grande ressemblance, et cette ressemblance
devint telle pour eux, qu*à leur retour, en aperœvant de loin la tour, le d6me et les remparts de leur ville natale, ils furent saisis du souvenir de la ville sainte, et se Hiireot à crier, en battant des mains: Jérusalem! Jérusalem 1
Chaque aurore, aux mois prinlaniers, Récoltait la moisson fleurie.
Cette charmante moisson arait encore lieu, autour de Provins, dans les dernières années du dernier siècle. Peu à peu elle a disparu. On ne trouverait plus guère la rose de Provins cultivée dans son sol adoptif, que chez qu^ques curieux, qui la soignent par patriotisme.
La rose de Provins, devenue la rose rouge des Lancastres, a été rapportée de Syrie par Thibault le chansonnier, et avait retrouvé sur les coteaux qui environnent la ville un sol si seYnblable à son sol natal , qu'elle s'y perpétuait sans dégénérer ; ce qui n'est pas ailleurs. Son espèce se distingue de toutes les autres espèces. Elle a la couleur de la cerise, pourprée et veloutée. Son odeur toute particulière et très-suave se conserve , comme sa couleur elle-même, après qu'elle est séchée et mise en poudre , et devient même alors plus flne et plus pénétrante. Elle se cultive en champs ; ou la tient basse et près de terre, comme ces vignes du golfe de Lépante qui donnent le raisin de Corinthe, et la récolte s*en fait le matiû, avant le lever du sol^l ^ et lorsqu'elle est encore couverte de rosée.
On faisait autrefois avec les roses de Provins des conserves, et surtout des sachets et des coussins qu'on offrait en présents aux rois, reines et grands personnages qui faisaient leur entrée dans la ville. C'était Thommage officiel et accoutumé.
Ainsi on en offrit à la reine Catherine de Médicis, allant au-devant du roi Henri III, à son retour de Pologne.
Ainsi à Henri IV, après la reddition de la ville , qui avait tenu pour la Ligue, et ou il fit son entrée en vainqueur et en roi en colère.
Ainsi à Isabeau de Bavière, à son arrivée à Provins, lorsqu'elle y établit sa résidence dans cet hôtel du Grand-Mouton qu'ont pu voir encore avec ses sculptures en bois les anciens de la ville.
Quand Charles VU se présenta avec la Pucelle d'Orléans devant Provins, qui s'était courageusement délivré de l'occupation anglaise , on vint les recevoir à la porte Saint-Jean pour les conduire processionnellement faire leurs dévotions à Téglise collégiale et royale de Saint-Quiriace , et on offrit alors au roi, avec les clefs de la ville, des sachets et des coussins de roses.
C'est grâce à ses roses que la vieille renommée de Provins dure encore. Si éloigné qu'on se trouve de cette ville, qu'on vienne à prononcer son nom, tout le monde de dire : ahî la ville des roses. Hélas I l'utilité et l'avantage ont pris le dessus : les roses n'ont pu lutter contre la betterave et le colza. Provins a perdu sa couronne. Toutes ses gloires sont en ruine , celle-là du moins serait la plus facile à restaurer.
43i NOTES
La ville qui me vit enfant Jouer autour de ses fontaines.
En ce temps-là, il y avait des fontaines au milieu des places, où les enfants allaient jouer avec l'eau malgré la défense des grands parents, tandis qu'assises autour des bassins ou debout contre les parapets, les fortes et belles servantes qui venaient chercher la provision du jour, ma mie Gotbon, ou ma mie Dorothée , causaient gaiement, en attendant leur tour, appuyées, à la manière des femmes du Poussin , sur leur broc de cuivre poli et luisant. Si quelqu'un cherchait aujourd'hui ces fontaines, il ne les trouverait plus guère que sous forme de bornes , au coin des rues , jetant une eau cachée et comme honteuse.
La fontaine de la place du Val n'avait assurément rien de remarquable , mais celle de la place Saiqt-Ayoul , dont on peut juger par les gravures qui en ont été faites, était du moins curieuse , ancienne, historique; il s'y rattachait des souvenirs de notre plus vieux temps. Mais elle gônait les bœufs du marché.
Celle qui reste encore, en face du palais des comtesses de Champagne, devenu l'Hôtel-Dieu, n'est pas plus que les autres un monument; on regretterait toutefois qu'une borne bien neuve rempl.açât son vieux bassin circulaire et ces trois têtes de serpents, où un antiquaire a cru un moment retrouver celles du trépied de Delphes, qui auraient été apportées par les croisés à Provins , après la prise de Constantinople.
LE RETOUR A TANGARVILLE ^
A mon émotion je sens que j'en approche.
Il est difficile d'imaginer de plus divers et de plus merveilleux changements que ceux dont ce beau lieu a été le théâtre dans le cours d'un demi-siècle.
Tancarville est, comme on sait, à l'embouchure de la Seine, qui s'élargit démesurément à cet endroit et prend l'apparence d'un grand golfe, surtout à la haute marée. Cet espace de près de deux lieues, qui iB sépare de Quillebœuf et où se fait la rencontre et le combat de la Seine et de la mer, était, de temps immémorial, fort redouté des navires, rempli de sables mouvants, de bancs fixes, et aussi de bâtiments naufragés qui laissaient apercevoir à la mer basse la pointe de leurs mâts. La variation des courants et la mobilité des sables changeaient incessamment la place du chenal, et il fallait en tout temps des pilotes expérimentés pour conduire les vaisseaux de Rouen ou du Havre à travers les difficultés et les écueils. Tantôt la passe était devant Quillebœuf, et alors Tancarville était un pauvre petit port triste et désert ; tantôt elle venait devant Tancarville , et Quillebœuf si florissant n'était plus qu'un lieu misérable et abandonné.
J'ai vu plusieurs révolutions de ce genre, mais aucune