‹ Œuvres de Pierre LebrunChapitre 96 sur 98 · Voy. notes du chant vu du Voyage en Grèce, t. II, p · texte numérisé non relu

Voy. notes du chant vu du Voyage en Grèce, t. II, p

mépris pour ceux-ci que de haine pour ceux-là. Je Tai plus d'une fois pu remarquer, quand il voyait un Turc, son œil étincelait, un instinct d'enfance le portait à se jeter sur lui. Les Kleftes n'étaient pas des brigands comme d'autres, c'étaient des hommes armés pour aller à la chasse dé leurs ennemis. Vaincus et opprimés, ils s'étaient fait de l'indépendance avec le sabre et le pistolet.

Des maisons aux toits plats et sans ordre, où les grues Amassent leur gros nid comme un dôme posé; Des palmiers, triste aspect I

Jai eu principalement en vue Athènes; je ne pense pas qu'il y ait de palmiers ailleurs, ni dans l'Attique ni dans la Morée. Ils ne sont même pas à Athènes en grand nombre , trois ou quatre seulement s'y rencontrent, mais sur des points culminants qui les présentent tout d'abord aux yeux , ce qui donne à la ville, avec ses gros nids de grues posés de tous côtés sur les mosquées et les monuments, un air particulier et tout oriental.

On sait que les grues sont pour les Orientaux un objet de respect et de superstition ; ils considèrent comme heureuse la maison que ces animaux adoptent et protègent de leurs nids.

Lorsque j'ai vu Athènes pour la première fois, j'y suis arrivé à la nuit tombée, mon guide m'y fit entrer par la porte du Pirée, qui me parut être celle d'une ferme. De jour, j'aurais aperçu à ma gauche , au dedans du mur d'enceinte ,

le temple de Thésée , mais l'ombre m'empêchait de distinguer ni ce temple ni le Parthénon , que j'avais aperçu de si loin en mer. Je ne voyais que des rues étroites, basses, tortueuses et mal pavées , je me croyais dans un village ou dans un faubourg; ce n'est qu'en arrivant à la maison du consul de France que je reconnus que j'étais dans la ville même. Toute la nuit j'entendis de mon lit des ânes braire , et j'avais bien de la peine à me figurer que je m'endormais dans Athènes.

Mais le lendemain, au jour, le village avait disparu, la ville antique était ressuscitée. De la terrasse de la maison consulaire, où j'avais reçu l'hospitalité, j'aperçus tout d'abord en m'éveillant la citadelle et le temple de Thésée; et je n'attendis pas que la chaleur fût passée pour aller reconnaître les autres monuments d'Athènes , le moderne et l'antique, les temples détruits, les mosquées debout, le panthéon d'Adrien et le bazar, le monument choragique de Lysicrate et le couvent des Capucins dans lequel il est enclavé, le théâtre de Bacchus, la grotte de Pan , le temple de Jupiter Olympien, le portique de l'Agora, la tour des Vents, etc.

J'étais enfin véritablement à Athènes , étonné seulement de rencontrer dans ces rues étroites , misérables et si pleines de grands souvenirs, un peuple si différent de celui que j'y étais venu chercher. Ces Turcs assis et fumant le long des boutiques, ces delhis, ces janissaires, ces Albanais, ces Moraïtes , ces Arabes , ces gens si divers d'habit et même de couleur, ces femmes grecques les cheveux tressés et le sein pendant, ces femmes turques précédées d'esclaves noires, cachées sous leur voile et comme masquées; quelques pal-

miers aperçus çà et là, des cigognes perchées de tous côtés sur les nids au sommet des ruines antiques et des constructions nouvelles , ces ânes nombreux qu'on voyait passer et qu'on entendait crier de toutes parts, seule vie, seul mouvement de cette ville muette et immobile, tout cela me remplissait d'un étonnement merveilleux, et je me demandais: suis- je bien véritablement à Athènes? Le Pnyx était là pour me répondre.

De tout ce qui reste d'Athènes , le Pnyx est ce qui parle le plus haut et le plus profondément à l'imagination et au cœur, monument indestructible taillé dans le roc et qu'on retrouvera encore quand le temple de Thésée et le Parthénon ne seront plus. Je suis monté avec une grande émotion sur cette tribune encore entière, encore éloquente, où sont montés les Démosthène et les Pérîclès. Je marchais avec une sorte de respect sur les degrés qui y conduisent. Ces gradins où s'asseyaient les archontes et les magistrats, ces entaillements de la pierre où l'on plaçait les tables des lois , ce vaste cercle où se pressait un peuple tantôt tumultueux, tantôt immobile à la voix de ses orateurs , et, en face, la citadelle avec tous ses temples, et, au-dessous, la ville dTAthènes, ses colonnes, ses monuments : quel lieu existe-t-il qui soit plus capable de remuer et d'élever l'âme? C'est du haut du Pnyx qu'il faut voir Athènes. Il n'y a pas de lieu célèbre moins sujet à contradiction, plus entier, plus vivant pour ainsi dire; c'est là qu'on habite surtout avec le peuple athénien et ses grands hommes. Il semble que ceux qu'on y voyait autrefois ne sont qu'absents.

Un soir, tandis que j'étais sur le Pnyx, la nuit est venue, elle a caché à demi l'Athènes moderne et ne laissait aper-

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cevoir dans Tombre que les hauts monuments de Tancienne ; il m'a semblé que les Athéniens venaient de quitter le Pnyx, qu'ils étaient allés dormir, et qu'au point du jour ils devaient revenir écouter les Philippiques ou l'oraison funèbre des guerriers morts à Marathon.

Là, croit-^n qu'un journal dise : «Le roi de Grèce Est sorti pour la chasse , ou rentré pour la messe? »

C'est l'histoire journalière du règne de Charles X. Voyez les feuilles du temps :

Aujourd'hui le Roi est allé à la chasse dans la forêt de Rambouillet, etc.

Aujourd'hui le Roi a entendu la messe dans ses appartements , etc ^

Et rhiver, où sont les cheminées?

Le plaisir du foyer en Grèce est inconnu; L'hiver même avec lui.

En 1820, il n'y avait à Athènes qu'une seule cheminée. Lord Byron l'avait fait faire au couvent franciscain , dans la

1. U faut souvent se rappeler Tépoque où ces notes ont été écrites , les unes en même temps que le poème, les autres après 1830, plusieurs au temps môme où je voyageais en Grèce.

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chambre qu^il habitait eu 1819, et que j*ai habitée moimême Tannée suivante. C'était alors une véritable nouveauté.

Car, sans ingénieurs, par l'etiu du cie) creusée, La roule est comme au temps où voyageait Thésée.

Cela est littéralement exact, ou du moins Tétait à l'époque où je voyageais en Grèce (1820).

Depuis les plus anciens temps il n*a point été fait d'autres chemins que ceux que la nature a laissés à travers les montagnes, et qu'ont tracés sur les pentes et le long des rochers les pieds des chevaux et des hommes. On est à peu près certain qu'aux lieux où l'on passe les vieux Grecs ont passé : routes dangereuses au bord des précipices, remplies de pierres roulantes, et qui servent souvent elles-mêmes de lit aux torrents. On comprend que de tels sentiers soient interdits aux voitures. J'ai pourtant rencontré, sur le bord du chemin près de Corinthe« une roue renversée; c'est la seule roue que j'aie vue en Grèce. .

Point d'auberges; quelques khans malpropres, la plupart remplis de sales insectes ; aussi est-il difficile de s'y arrêter. Notre petite caravane couchait presque toujours en plein air. Lorsque le soir approchait, nous nous arrêtions sur le penchant ou sur le sommet d'une montagne, pour éviter que l'humidité des vallées ajoutât à la fraîcheur de la nuit; alors on lâchait les chevaux dans les blés, c'est

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Tusage; on faisait une place nette en coupant les broussailles et les hautes herbes avec les sabres, qui ne nous ont jamais, je dois le dire, servi qu*à cela. On dressait une ^nde tente et, sous cette tente, mon lit et celui de mes compagnons. On allumait un grand feu, autour duquel l'Albanais, le janissaire et les agoyats prolongeaient la soirée eu fumant et en soupant; puis ils s'étendaient pour dormir, tout armés, autour de la tente, sur la terre.

Un des agoyats seulement veillait et faisait la garde, moins contre 1^ hommes que contre les loups, attirés quelquefois par l'odeur des chevaux. Près de Tsouka, en Arcadie, Tagoyat de garde en a vu rôder un autour du grand poirier auquel était accrochée ma tente.

C'était une douce vie que cette vie aventureuse. Le plaisir d'une liberté sans bornes et l'émotion du danger lui donnaient je ne sais quel charme inconnu. C'était une impression toujours nouvelle et délicieuse que j'éprouvais, quand , me réveillant au milieu de la nuit dans cette sorte d'oubli que le sommeil amène et qui se prolonge encore un moment après le réveil, je me rappelais tout à coup ma fortune voyageuse et le lieu où je m'étais endormi la veille; je voyais le ciel sur ma tête à travers les feuilles des platanes et l'ouverture de ma tente; je regardais un moment les belles étoiles et je me rendormais avec délices.

Au réveil c'étaient des sites ravissants que souvent la nuit nous avait empêchés de voir au moment de l'arrivée , c*étaient des values charmantes, c'étaient de jolies rivières, quelquefois la mer lointaine ; et tout cela avait des noms si beaux et si pleins de souvenirs ! 11 se trouvait souvent que les buissons au milieu desquels on s'était endormi avec

i^i NOTES

méfiance et où l'on craignait de rencontrer des replilcs et des animaux sales ou malfaisants étaient, au jour, des myrthes en fleur, des lentisques bleus, des lauriers roses. Ce sont là du reste les arbustes que l'on rencontre dans toute la Grèce : ils la personnifient.

Dès quatre heures du matin la caravane était debout ; on sifflait, et les chevaux sortaient des blés et venaient à rappel. Tandis qu'on rechargeait, sur les mulets, les lits, les bagages, les malles, la batterie de cuisine, nous prenions le thé, et puis en route. Le janissaire ouvrait la marche à cheval , en tête de notre longue file, en chantant sa chanson accoutumée du matin. Le nom d'Allah était répété par les échos de Sparte, de l'Ithôme et de l'Arcadie. Un agoyat marchait devant son cheval en portant sa pipe et en dansant comme David devant l'arche sainte.

Nous chevauchions , mes compagnons et moi , à la tjueue de la file, et l'Albanais fermait la marche, les sentiers sont si étroits qu'on peut rarement y marcher deux de front. Si on avait quelque ordre à donner en tête de la caravane, il passait de voix en voix jusqu'au janissaire, et la réponse revenait de même.

Le déjeuner se faisait presque à cheval , ou bien l'on s'arrêtait près de la première source rencontrée au bord du chemin. Toutes les fois qu'on apercevait une source, il était bien difficile de ne pas descendre pour y boire; toutes les fois qu'on apercevait sous les platanes des paysans autour des grandes chaudières de lait et faisant* du fromage, il était impossible d'empêcher la caravane tout entière de sauter à terre et d'entourer la chaudière. Nos gens buvant à même y jetaient de grosses bouchées de pain qu'ils

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repêchaient ensuite avec les grandes cuillères des bergers.

Si on passait dans les villages, on achetait des provisions, et de cette manière : TÂlbanais allait criant à haute voix : a Que ceux qui ont des œufs les apportent, que ceux qui ont des poulets les apportent, que ceux qui ont des figues les apportent, » et on voyait alors de tous côtés les maisons s'ouvrir et des femmes âgées ou de petits enfants apporter en tremblant ce qu'ils avaient; mais on le leur payait, quoique , en compagnie du janissaire , il fût loisible de s'en dispenser.

Quant à la viande, on la trouvait sur pied. En passant près d'un troupeau, on y prenait, de gré ou de force, un chevreau, que Ton avait la générosité de payer deux ou trois francs au chevrier, et on le faisait cuire sur place et au lieu même où tout à l'heure on l'avait vu paître. Quelque vieux tronc creusé servait de foyer; ses branches fournissaient le bois, la broche était cueillie à l'olivier voisin ; on suspendait le chevreau à une ficelle, et le vent se chargeait de tourner le rôti.

Nous portions avec nous deux petits tonneaux, l'un qu'on remplissait d'eau chaque jour à la source qui semblait la meilleure, c'était toujours la dernière, l'autre qui contenait la provision de vin, provision qu'il fallait renouveler presque aussi souvent que celle de l'eau. Nos hommes se nourrissaient pour ainsi dire de vin, plus que sobres sur tout le reste. C'était le carême, les Grecs en ont quatre, ils font abstinence une grande partie de l'année avec beaucoup de rigueur, mais le vin ne leur est pas défendu. Au reste, le vin est de petite dépense, car il vaut, en Grèce, moins de doux sons la bouteille : vin pourtant fort bon, mais il faut

être accoutumé à son goût, car en presque tous les cantons de Grèce, excepté à Zéa et à Pyrgos, on y mêle de la résine, ce qui le rend du moins très-sain. Les cabaretiers de Paris ne se doutent guère, en suspendant des pommes de pin à renseigne de leurs cabarets, que cet usage remonte à la Grèce , et peut-^tre y a-t-il des savants qui ne savent pas plus que les cabaretiers pourquoi la pomme de pin est consacrée à Bacchus.

A midi, c'est l'heure brûlante, on s'arrêtait pour le repos du milieu du jour dans quelque lieu herbeux et ombragé, ordinairement près d'une source, et queIquef(MS d'une rivière, sous les platanes. On déchargeait les chevaux et les mulets, on faisait des malles une grande table, et pendant que nous dormions, notre infatigable Albanais préparait le dtner. C'était, indépendamment de chevreaux, de poules, d'œufs, du riz dans lequel on faisait bouillir la poule, et des légumes appelés sacclietes, de l'espèce du concombre, mais dont la chair a le goût du fond d'artichaut. Le dessert se composait d'un chapelet de figues de Calamata , de langues d'Andrinople , de citrons ou de pastèques. l..es environs d'Athènes ont d'excellent raisin , mais la Grèce, qui pourrait ôtre féconde si elle était cultivée, ne produit ni légumes ni fruits. En mangeant la fade poule au riz et les pastèques plus fades encore, nous tournions nos yeux vers la France. Malgré son ciel, ses pluies, ses trop longs hivers, c'est encore le meilleur pays de la terre.

C'est ainsi que nous faisions chaque jour huit ou dix heures de chemin, car en Grèce on ne compte pas par Iteues ni par milles, mais par heures. Une heure de marche correspond environ à trois milles anglais.

Maintenant un voyage en Grèce serait moins heureux et moins paisible. Je doute que les routes et les sentiers soient aussi sûrs. On rencontre des villages brûlés dont les habitants sont en fuite, quelques bandes de soldats le long du chemin, lesquels n'en accroissent guère la sûreté; quelque soldat isolé et traînard, plus dangereux que les autres. On doit trouver des chevaux et des vivres moins facilement; il serait malsain de dormir à Tair et sur les montagnes. Si quelque ordre à pu s'établir, du moins la liberté du voyage n'existe plus. La Grèce, en devenant européenne, a sans doute établi une police, des passe-ports, des douanes, tout Tordre et toutes les incommodités et vexations des pays civilisés.

Que je voudrais te voir.

Vieux Golocotroni , faire ta cour un soir!

Colocotroni est une figure de Klefte tellement caractérisée qu'on ne pouvait en effet songer sans hilarité à lui voir, sous son fez et sous sa moustache, occuper une place de courtisan auprès du roi d'Athènes. Héros de montagnes, dont le père, le grand-père, presque tous les proches, étaient morts les armes à la main, il avait gardé les vieilles mœurs, même en devenant généralissime de l'armée grecque. C'était toujours un chef de bandes, avide, turbulent, indiscipliné , impuissant à se soumettre à l'autorité d'un gouvernement quelconque ; il prétendait à gouverner lui-même la Grèce,

et il savait à peine signer son nom ; mais on l'admirait pour son indomptable courage, et c'est une des grandes individualités de la révolution grecque.

Nous ne sommes pas assez éloignés du temps où les héros de cette révolution étaient si populaires en France pour qu'il soit nécessaire de rappeler ici leurs titres de gloire. J'ai parlé d'ailleurs dans les notes du poème de la Grèce de presque tous ceux que je nomme dans celui-ci : excepté peut-être de Bobolina, cette veuve admirable d'un capitaine de spetzia, qui, à la première nouvelle de l'insurrection, arma à ses frais trois vaisseaux dont elle prit le commandement, et alla se joindre à la flotte grecque réunie à Hydra sous les ordres de l'amiral Tombasis,

Ahl messieurs, si Ton fait des duchesses nouvelles, Pardieu , dans le pays j'en sais trois et fort belles , Qu'une cour aimerait peut-être à regarder, Et qu'au roi dès demain je veux recommander.

Ces vers ont entendu désigner trois jeunes grecques fort belles en effet, dans la demeure desquelles j'ai reçu l'hospitalité.

Les ravages de la guerre ont détruit cette demeure, où il m'a semblé retrouver entières les mœurs des premiers temps. C'était à Livadie, entre l'Hélicon et le Parnasse. Le primat, père de ces trois jeunes femmes, homme alors fort riche et maître de plusieurs grands villages le long de la

belle plaine de Livadie, était entre tous bienfaisant et hospitalier. Il se nommait Logothéti. S'il apprenait que des étrangers, des Francs, en route à travers la Grèce, dussent passer par sa ville, il envoyait par les chemins des serviteurs pour les attendre et les inviter à s'arrêter chez lui. C'est ainsi que je fus attiré et introduit avec mes compagnons dans une maison belle et spacieuse , où deux étages de galeries formaient de trois côtés une cour, remplie, comme une cour de ferme, d'oies , de poules, de canards. Les images champêtres s'y mêlaient au luxe d'un sérail. On pouvait se croire chez un des patriarches de l'antique Orient.

L'appartement des étrangers était une grande et riche salle entourée d'un divan, et comme percée à jour par les nombreuses fenêtres qui l'éclairaient de trois côtés. De ces fenêtres en vitraux et de forme orientale, on dominait, comme suspendu au-dessus de la ville , la plaine entière de Livadie, et la vue embrassait jusqu'à l'Eubée.

Quand les serviteurs sont accourus prendre nos chevaux et nos bagages, le maître était absent; ses trois filles vinrent nous rendre visite et nous baiser la main; c'était l'usage! On apprit que nous étions Français et on nous fit servir un souper à la française. Assis à une fort bonne table, sur des chaises, ce qui est nn point à noter, servis en argenterie, point à noter encore, chose nouvelle, une dizaine de serviteurs, hommes et femmes, s'empressaient autour des trois pauvres voyageurs, un peu confus et un peu fatigués de tant d'honneurs et de tant de prévenances.

Le souper fini , nous vîmes entrer une douzaine d'Albanais, annonçant leur maître. Ils se rangèrent en ligne au bas de l'estrade, et le maître lui-même, comme un

roi de théâtre, entra aussitôt à leur siiile, et, laissant ses babouches au pi«d de l*estrade couverte de nattes, il monta et vint pr^ de nous s'asseoir sur le divan et nous complimenter en s'excusant d'être venu si tard. Il avait été retenu à son tribunal , occupé à rendre la justice et à faire des répartitions d'impôts. Ce primat, homme de taille moyenne, dans l'adolescence de la vieillesse, au teint brun, aux yeux noirs et vifs, s'exprimait en italien avec beaucoup de facilité, fort bien instruit des affaires de l'Europe et des réputations militaires et politiques de la France.

C'était un tableau charmant que celui que présentait, le soir, la galerie sur laquelle s'ouvrait cette salle des étrangers où nous avions été reçus. Elle était animée par les travaux des femmes de ia maison qui, toutes, groupées en plusieurs cercles, filaient un coton éblouissant.

Je parle avec quelques détails de cette maison parce que

la civilisation nouvelle de la Grèce doit tendre à effacer les j

anciennes mœurs. ,

Fort souffrant pendant mon séjour à Livadie, tandis que mes compagnons allaient visiter Orchomène, le trésor de Minias et les divers environs, je gardais la maison et je tenais compagnie aux dames; j*éiais admis à leur faire visite dans leur gynécée. La plus jeune était un peu souffrante, comme moi : étendue sur son divan, elle était fort intéressante, sa douce pâleur excitait en moi un intérêt d'autant plus vif qu'elle accompagnait un charmant visage. Elle me fit dire i

par sa sœur aînée, qui parlait un peu l'italien, combien elle î

prenait part à ma maladie; tout son air, pendant que sa 1

sœur parlait, semblait accompagner et confirmer les paroles: |

clic portait alternativement son rogard sur sa sœur et stir i

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moi, comme pour conduire de Tun à l'autre ce qu'elle me faisait transmettre et comme pour dire : c'est pour moi qu'elle parle , ce sont mes sentiments qu'elle exprime. Jamais la pitié ne me parut si douce que dans ses yeux. J'ai codsacré dans un des chants de mon poème sur la Grèce soo jeune et charmant souvenir.

La Grèce n'est plus là, sortez de- ses frontières.

L'histoire de la délimitation de l'état grec restera comme celle d'une des plus grandes iniquités dont ce malheureux pays ait été l'objet. Les gouvernements européens , puisqu'ils prennent en main les affaires de la Grèce, avaient certes bien le pouvoir d'obtenir pour elle de la Turquie abaissée et vaincue les limites qu'ils auraient voulu, et cependant voyez comme ils les posent I Candie est donnée aux Turcs, Candie qui a lutté neuf ans contre eux avec un courage égal à sa persévérance, et Samos où l'ennemi a toujours échoué, Ipsara la patrie de Canaris, la malheureuse Chios, Casses, Icarie, etc.; tout l'Archipel est démembré : nulle sûreté pour son commerce ; sur la terre ferme , cent mille habitants des plus braves sont détachés du nouvel État; plus de fronti^jres h l'ouest, car r Achéloûs et le Sperchius ne sont pas des frontières : on a ôlé à la Grèce ses remparts, on l'a désahmée de ses montagnes. Les diplomates ont tiré des lignes sur la carte sans s'informer de la nature des lieux; tant pis si les frontières tombent sur un pays plat. Toutes los positions fortes sont rendues aux

Turcs. On doit appeler cela, non pas Torganisation , mais le démembrement de la Grèce. Lord Londonderry a parlé à la Chambre des lords d'un intérêt caché qui avait séparé Candie du nouvel État grec ; il n'est pas difiicile de découvrir également quel intérêt caché défend à cet État de s'étendre dans TAcarnanie jusqu'à la mer et de se montrer en face des tles Ioniennes, car ces îles toucheraient ainsi à la Grèce; elles verraient sous leurs yeux la croix grecque, elles pourraient se souvenir qu'elles sont grecques comme les montagnes voisines et vouloir se réunir à la patrie. L'Angleterre songe toujours à son intérêt plus qu'à l'indépendance des peuples; elle seconde cette indépendance jusqu'au point seulement où cela peut servira sa domination. Elle veut que le nouvel État soit sans force , sans commerce , sans frontières , afin qu'il reste sous sa protection, c'est-à-dire sous sa tutelle, et que le royaume de la Grèce ne soit en réalité qu'une sous-préfecture de Corfou.

Si Charles-Dix disait au cok)nei Fabvier.

Le colonel Fabvier, je lui laisse ici son grade des temps héroïques, est l'un des hommes à qui la révolution hellénique doit le plus de reconnaissance. Parmi les généreux Français qui accoururent les premiers au cri de l'insurrection , l'histoire nommera d'abord cet homme intrépide qui , n'ayant plus en France , sous la Restauration , l'emploi de son courage , alla offrir aux Grecs renaissants son épée , son

intelligence de la guerre , et un infatigable dévouement. 11 fallait assurément un zèle à toute épreuve, une grande force de volonté et plusieurs sortes de courage, pour servir les Grecs, comme il Ta fait, pendant six années, au milieu des obstacles, des mauvais vouloirs, des difficultés sans cesse renaissantes, que lui opposaient ceux mêmes qu'il venait servir. En cherchant à leur créer une armée , à faire de leurs bandes des troupes disciplinées , à les former à la tactique européenne, il avait à vaincre non-seulement l'opposition des vieux chefs, des capitaines, qui y voyaient la perte de leur influence, mais celle des Pallikares et celle du gouvernement grec lui-même, qui ensuite et lorsque les Égyptiens descendirent en Morée , regretta amèrement de n'avoir point secondé ses efforts , et de n'avoir point de troupes régulières à opposer aux troupes régulières d'Ibrahim. Fabvier avait à peine pu alors réunir trois mille Grecs sous son drapeau.

Il demandait un jour à un Pallikare de sa troupe pourquoi il ne voulait pas se plier à la discipline et se battre à la manière européenne. « Je tiens « répondait le Pallikare, à mes habitudes d'enfance. Je dors sur la terre dans ma capote ; je me place derrière un quartier de roc pour attendre l'ennemi ; mon père et mon grand-père sont morts en combattant ainsi ; les plaisirs et les souvenirs de toute ma vie sont attachés à cette manière-là. Ah ! quelle joie , quand je voyais tomber le Turc sous ma balle I » Et si Fabvier reprochait à ce brave de reculer et de fuir en quittant les rangs, lui si courageux : « Capitaine de France, lui répondait*il , je prends mon temps, je fuis et je me cache, pour mieux surprendre l'ennemi ; voilà ma raison. »

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