CHAP. I". SEGT. II. $ II. DU JEU INTÉRESSÉ
Le temps est la chose du monde la plus précieuse; c'est Dieu qui nous Fa dornié, et il nous en demander» compte : il ne nous est pas permis d'en perdre la plus petite partie. Il est évident que ceux qui ne se proposent d*autre fin en jouant que celle de passer le temps, contredisent directement ces principes du droit naturel, puisqn'au lieu de regarder le temps, suivant ces principes, comme quelque (»iose de très précieux, qu'on doit mettre à profit, ils le regardent comme quelque chose qui leur est k charge; et dont ils doivent ehercher à se défaire ; car c'est ce go'ii^ vAulent dire lorsqu'ils jouent pour passer le temps.
S II. De la fin que peuvent avoir as joueurs dans les jeux intéressés.
S4. Dans hsjeuœ intéressés, (fest-^-dnre, lorsqa*on joue une somme d'ar* ^ent considérable, ou quelque autre chose dont la perte cause an perdant une incommodité notable, la seule fin qui porte à ce jeu, est un désir déréglé de gagner, et de s'enrichir de la dépouille de celui contre qui on joue.
35. Les fins honnêtes qui peuvent se rencontrer dans les jeux désintéressés, et que nous avons rapportées au paragraphe précédent^ ne peuvent se rencontrer dans le jeu intéressé.
YJne des fins les plus honnêtes du jeu est celle de se rendre le corps plus souple et plus vigoureux, aux jeux qui contiennent un exercice du corps, tels qu'est le jeu de la paume. Cette fin peut bien porter i jouer à la paume; mais ce n'est pas cette fin qui porte à y jouer des sommes considérables : car il suffit de jouer à la paume pour procurer au corps cet avantage ; il n'est pas besoin pour cela d'y jouer gros jeu. Ce ne peut donc être qu^ine autre fin, qui est l'avarice et le désir du gain, qui porte h y jouer gros jeu.
80. C'est une fin honnête à Tégard de tous les jeux, que de chercher à se procurer une récréation et un délassement dont l'esprit a besoin. Mais cen'est pas celle fin qui porte un joueur à jouer gros jeu, puisqu'il n'est pas nécessaire pour se procurer par le jeu ce délassement, de jouer un gros jeu ; bien loin de cela, il n'y a que le jeu désintéressé qui soit propre à procurer cette fin. Le gros jeu, qui excite dans les joueurs ua Tic4enl désir 4« gain, et une violente crainte de la perte, qui sont des passions qui agitent Tàme, n'est rien moins que propre Si procurer à l'esprit ce délassement.
Les partisans du gros jeu disent que le jeu est insipide, si on ne joue gr^ jeu^ et qu'il ne peut par conséquent procurer la récréation qu'on dierche dans le jeu. le réponds que si ces joueurs ne reeherchaient dans le jeu qu'à se délasser l'esprit, le jeu désintéreœé ne leur paraîtrait pas insipide : il ne leur paraît tel que parce qu'il ne satisfait point leur avance, et le désir de gagner qu'ils apportent an jeu. C'est donc le désir du gaîa qui est la seule fin qui porte à jouer gros jeu : or, je prétends que cette fin, h l'égard du jeu, n'est pas une fin honndte. (/est ce que fai à prouver.
37. Je ne condamne pas tout désir et toute recherche d'un gain légitime, pour subvenir à nos besoins et à l'éducation de notre famille : cette recherche n'a rien que d'honnête, lorsqu'elle est dirigée par les règles de la justice, de
déié civile, on ne doit pas en tirer cette conséquence, ^ue ceux qui s'en retranchent volontairement, pour se retirer dans un monastère, pèchent contre le droit naturel, en se rendant inutiles à la société civile : csr les personnes qui, pour de bonnes raisons, se retirent dans des monastères où l'esprit de fa refigion s'est conservé, contribuent dans leur retraite, plus que
personne, au bien de la société civile par leurs prières, par lesquelles ils fléchissent la colère de Dieu, et détournent les punitions que nos péchés méritent et ne manqueraient pas d'attirer. (Note de rédUûm de 1766.)
11 serait encore pins conlorme aux.
vues de la Providence de rester dans le monde et 4'y être nlUe à ses sem-»
btables»
la tempérance et de la prudence. Dans le jeu, la recherche du gain qui porte les joueurs à jouer gros jeu, est un désir déréglé du gain ; et par conséquent la fin qui porte les joueurs à iouer gros jeu, n'est pas une fin honnête.
Je dis que c'est un désir déréglé du gain ; car ce désir n'est pas conduit par Jà raison, mais par la passion. Si le joueur consultait la raison, elle lui ferait apercevoir facilement que l'espérance du gain étant dans le jeu contrebalancée par un risque de se ruiner et de s'appauvrir, qui est aussi grand que l'espérance du gain, le jeu n'est pas le moyen de parvenir à la fin qu'il se propose. L'expérience achèverait de le convaincre, y ayant infiniment beaucoup plus d'exemples de personnes qui se sont ruinées au jeu, qu'il n'y a de personnes qui s'y soient enrichies : ce qui ne peut guère être autrement, parce que, dans le jeu, celui qui gagne ne profile pas de tout ce ^ue l'autre perd, et qu'il en faut nécessairement rabattre les frais du jeu, qui, quoique peu considérables par rapport à ce qu'il en coûte chaque fois, le deviennent beaucoup par la continuation et l'assiduité 0).
Le ioucur n'étant pas porté par sa raison à rechercher dans le jeu le gala
Îu'il désire faire, y est porté par la passion de l'avarice réunie avec la paresse, l'avarice fait nattre en lui un désir avide du gain, et lui fait passer en revue les différents moyens de gagner. D'un autre côté, la paresse s'oppose à ce
Su'il prenne, pour parvenir à cette fin, quelques-uns des différents genres 'occupations lucratives auxquelles il pourrait être propre : il trouve dans le gros jeu une espérance de faire un gros gain sans travail : cette vue flatte son avarice, et en même temps sa paresse. Séduit et aveugle par ces deux passions, il donne toute son application à considérer le gros jeu sous celte face, et il ne fait aucune attention à l'autre face de jeu, qui lui ferait apercevoir le danger du jeu, elle risque gu'un joueur court, en jouant gros jeu, de se ruiner, ou de s'appauvrir considérablement. Cette recherche du gain, qui est la fin qui porte les joueurs à jouer gros jeu, n'étant donc point produite parla raison, mais par la passion, elle est un désir déréglé^ et n'est pas par conséquent une fin honnête.
S9. Cette recherche du gain dans le gros jeu, peut d'autant moins passer pour une fin honnête, qu'elle est directement opposée au premier précepte du droit naturel, qui nous ordonne d'aimer notre prochain comme nous-mêmes. Car un joueur ne pouvant faire un gros gain au jeu qu'aux dépens de celui contre qui il joue, en le ruinant ou en l'appauvrissant, il s'ensuit que la fin que se propose le joueur de faire au jeu un gain considérable, renferme nécessairement la recherche de la ruine ou de Tappauvrissement de celui contre qui il joue, qui est inséparable de celte fin. La fin qui porte à jouer gros jeu, est donc directement contraire à la charité et au droit naturel, et par conséquent elle n'est pas une fin honnête.
Dans tous les contrats intéressés de part et d'autre, qui sont reçus dans la société civile, chacune des parties contractantes trouve un avantage dans le contrat, et les parties se rendent réciproquement service. Cela est évident dans les contrats commutatifs. Par exemple, lorsque je vends le vin de ma récolte à un marchand, ce marchand me rail plaisir en me donnant de l'argent pour cette marchandise, qui m'embarrasserait, et je lui fais réciproquement plaisir en lui vendant une marchandise sur laquelle il compte faire un profit dans son commerce. Cela se rencontre aussi dans les contrats aléatoires. Par exemple lorsque je donne à un riche père de famille un héritage pour une
(]) Il faut ajouter que l'argent gagné au jeu profite rarement ; il a été gagné trop facilement, et l'espoir chimérique de s'enrichir sans peine et sans fatigue provoque et développe chez le joueur
qui a gagné les passions les plus dés-^ ordonnées.
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