‹ Œuvres de RabelaisChapitre 16 sur 45 · DE LA ONZIÈME STROPHE · texte numérisé non relu

DE LA ONZIÈME STROPHE

Mais viendra TaniSoo, c'est-à-dire le seizième siècle, dans lequel un roi trop peu courtois sera poivré sous une robe de pénitent. Oh ! la pitié de perdre tant de trésors pour une femme lubrique qui, sous une Contenance douce et jQatteuse, donne des coups de griffe comme une chatte. « Cessez, cessez cette conduite « hypocrite, allez- vous-en au diable. »

Mais Tan viendra % signé d'un arc turquoys^*, De cinq fuseaulx^, et troys culz de marmite ^,

Cest Tan i5oo ou le i6e siècle, en prenant Tannée pour le siècle. Tout le monde sait que l'on met la semaine pour l'année, et l'année pour le siècle, en style prophétique. Voyez les trois notes suivantes.

■ * Cet arc turquois (fait à la turque) est l'M, qui, allongée, figure en effet un arc turc, et le mot mille dans les chiffres romains : FM celtihérienne entre autres , qui est figurée ainsi ^y"\P^ , ressemble à un arc. Voyez l'alphabet celtibérien, Mémoires de V Académie celtique tom. II, p. 3o6. On voit par les deux vers suivants , et par plusieurs autres passages rapportés par Sainte-Palaye , que l'expression d*arc turquois étoit connue avant Rabelais :

Et gardoit Au dien d'amour deux arcs turcquoys.

Roman de la Rose, tom. I , t. gaé^.

Rabelais se sert encore lui-même de cette expression dans sa Sciomachie. Cet arc turquois est, selon Sainte-Palaye, à cet article de son Glossaire, l'arbalète, espèce d'arc dont les Turcs paroissent avoir été les inventeurs. «Les chrétiens, dit-il, qu'on croit n'avoir c<Mmu l'usage de cet arc et ne l'avoir emprunté des Turcs qu'au retour de la première croisade, l'auront nommé par cette raison arc tunjuois. n On ajoute qu'avec l'arc turquois, autrement tare de corps , on lançoit des quarreaux, espèc« de flèches plus particulières à l'ar»

Onquel le dos d ung roy trop peu courtoys Poyvré sera ^ soubz ung habit d'herniite.

balète qu'à toute autre espèce d'arc. On nommoit aussi ce même arc, un arc anglois, parcecpe les Anglois furent les premiers à en renouveler Fusage interdit aux chrétiens par les papes.

' * Ce sont les cinq jambages, II III, composant le nombre cin^ , en chiffres romains également.

^ * Ces trois culs de marmite sont trois zéro qui marquent les centaines. Tous ces signes réunis forment donc le nombre M. II III centaines ou l'an 1 5oo. C'est ainsi qu'on ht M. V C XIII pour M. D. XIII sur la boête d'or qui renfermoit le cœur d'Anne de Bretagne dans le tombeau de François II, son père, à Nantes. Remarquez i<* que c'est le 8 ianyier i499 4^^ Louis XII épousa Anne de Bretagne, et que c'est à la fin de la même année qu'elle accoucha de Claude qui fut fiancée à François I**" en i5o6, et mariée au même prince en i5i4; a» que c'est en l'an iSoo que Rabelais fait naître Gargantua, dans le chap. IV : il ne pouvoitpas être plus précis, et plus obscur en même temps, pour n'être pas deviné. Bemier n'étoit pas bien éloigné de trouver le mot de cette énigme. « Si cet arc turquois «^x/X-^ fait mille, dit-il, cinq fiiseauxcinq cent , il n'y a plus qu'à trouver dans les trois culs de marmite 55. Mais je ne les vois point dans ce chiffre M. D. L. V., temps de cette fameuse retraite (l'abdication de Charles-Quint ;) car de le faire tomber sur i58o, où les trois ode 8o font les trois euls de marmite, et le temps des dévotions de Henri III, roi de France, Rabelais n'avoit pu le prévoir ! »

^ * Ce fut effectivement dans jce siècle (le i6' ) que le roi François V^ fut poivré^ c'est-à-dire attrapa trois fois la maladie galante, la première en i5i2 , la seconde en i5i5,la troisième en i538, dont ilmourut neuf ans après. Ce qui.est d'autant plus digne de remarque, qu'il est né l'année même , peut-être^ où cette affreuse maladie fut importée d'Amérique en Europe, en échange de tous les maux que l'avidité et la superstition européenne ont déversés pendant plus de trois siècles sur cette terre vierge. Il doit être question ici de la seconde galanterie, parceque c'est en i5i5 qu'il monta sur le trône et qu'il conquit le Milanois, et parceque Rabelais est ici d'accord avec l'histoire et avec la tradition.

O la pitié ! Pour une chattemite ^, Laisserez vous engoufifrer tant d arpens?

Prouvons d* abord qu'il est d'accord avec l'histoire.

« Le roi François I®', dit Brantôme , après ayoir exposé les débauches de quelques rois de France, aima fort aussi , et trop : car, étant jeune et libre, sans différence il embrassoit qui l'une, qui Fautre (comme de son temps tel n'étoit pas galant qui ne fut putassier) indifféremment ; dont il en prit la grande vérole, qui lui avança ses

jours; et ne mourut guère vieux Après s'être vu échaudé et mal

mené de ce mal , avisa que, s'il continuoit cet amour vagabond, qu'il seroit encore pris, et comme sage du passé, advisa à faire l'amour bien galamment; dont, pour ce, institua sa belle cour, fréquentée de si belles et honnêtes princesses, grandes, et damoiselles , dont ne lit faute ; que, pour se garantir de vilains maux, et ne souiller son corps plus des ordures passées, s'accommoda et s'appropria d'un amour moins sallaud, mais gentil, net, et pur. » Ce qui suit, remarque M. Dulaure. Histoire de Paris, tom. III, pag. 24^, ne laisse pas d'incertitude sur cet amour, gentil, net, et pur. Brantôme nous apprend que François I*"" prit pour sa principale maîtresse mademoiselle d'Helly, qu'il créa depuis duchesse d'Estampes, laquelle, quoiqu'il lui prodiguât les dons et les richesses, ne lui tint, dit-il, pas fidélité, comme c'est le naturel des dames qui font profession d'amour. « Il ne s'y arrétoit pas tant, dit-il, qu'il en aimât bien d'autres.... Il les aimoit par discrétion et modérément, quand il en avoit à faire.... Bien leur donnoit et élargissoit-il ses libéralités.» Cest donc parceque François I" avoit eu déjà deux maladies galantes, quand Rabelais publia son premier livre, qu'il l'appelle ung Roy poyvré, et qu'il dédie ce livre , qui contient ses exploits, et ceux de ses courtisans, à des verolez très précieux, «t François l"^ continue M. Dulaure, atteint d'une maladie vénérienne, dut la communiquer à presque toutes les femmes de sa cour, comme il la communiqua à son épouse. Brantôme déclare assez positivement que les dames de cette cour n'en furent pas préservées, lorsqu'il dit qu'eHes étoient très nettes et très saines, au moins quelques unes, c'est-à-dire que le plus grand nombre ne l'étoit pas^». Le même savant nous apprend qu'on lui fit cette épitaphe :

L'an mil cinq cent quarante-sept >

Cessez, cessez, ce masque nul n'imite , Retirez vous au frère des serpens7.

François mourut à Rambouillet De la vérole qu'il avoit.

Rabelais est également d'accord ici avec la tradition. « Au coin de la place, dit Millin, qui fait face à la cathédrale de Lodi, est une maison qu'on dit être celle dans laquelle François I^** prit la funeste maladie qui l'a conduit au tombeau. Si l'on en croit du Bellay, un mari jaloux l'infecta volontairement du poison dont la fatale communication avoit suivi la découverte de l'Amérique; il alla chercher dans un Ueu de débauche le mal immonde qui devoil , dans des embrassemens adultères, surprendre et dévorer le malheureux roi. Ce prince ardent et brave n'étoit pas plus effrayé des dangers de la volupté que de ceux de la guerre. Les Lodésans réclament pour une femme de leur ville, qu'on appeloit la belle boulangère^ le scandaleux honneur de l'aventure. On fait voir aux étrangers la chambre et le lit où l'impure siphihs atteignit un prince magnanime , ainsi qu'elle auroit frappé un brutal muletier. » Voyage de Millin dans le Milanais , I, 47* Si ce prince fut poivré sous un habit d'ermite, c'est qu'il se déguisoit sans doute sous un capuchon de moine pour aller voir la belle boulangère, à la manière des jeunes Romains débauchés qui craignoient d'être reconnus dans leurs courses de nuit; ce qui a fait dire à Juvénal, sat. vin, v. i45.

Si Doctumas adnlter Tempora santonico vêlas adoperta cucuUo.

Bemier et l'abbé de Marsy ne sont point arrêtés par les dates : ils croient que ce roi est Charles-Quint , devenu moine en 1 556. « Quant au roi poivré sous Un habit d*ermite , dit le premier , quoique notre docteur fut mort dès l'an 1 553 , ce peut être Charles-Quint , parcequ'en l'état où étoient les affaires de cet empereur et sa santé , on pouvoit prévoir, long-temps avant qu'il abdiquât, qu'il en viendroit là, tant il étoit pressé par son fils et par ses chagrins. « Toute cette stance, dit le second, conviendi'oit fort bien à Charles-Quint, qui en effet endossa l'habit d'ermite , et qui pour une chattemite , c'est-àdire dans un accès passager de dévotion , laissa engouffrer tant «far-

pensj abandonna tant de royaumes. Mais il y a nne {];rande difficulté à lever. Cfaarles-Quint abdiqua en i556, et Rabelais étoit mort en i553, c'est-à-dire trois ans avant l'abdication de ce prince: comment anroit-il eu en vue cet événement? On pourroit expliquer ce problème en supposant que Charies-Quint , prince bilieux et dévot, avoit conçu de longue main le dessein de se faire moine , et que Rabelais foigea sa prophétie sur les bruits qui couroient dans le monde. L'abdication de Charles-Quint , continue- t-il , en citant le Mercure de 1 75 1, ne fut point un projet enfanté ni exécuté avec précipitation. Depuis très long- temps ce prince Tavoit conçu, et le nourrissoit dans son sein. Guillaume Godelevœux, dans son histoire de l'abdication de Tempire, rapporte qu'on assuroit qu'il y avoit plus de trente ans qu'il Tavoit formé. Ainsi ils supposent à Rabelais le don de prophétie ! Une pareille supposition ne mérite pas de réfutation. Le temps des miracles est passé. ly ailleurs les mémoires du temps ne disent pas que Charles-Quint fut poivré.

* * L'auteur entend ici la belle boulangère de Lodi , ou la duchesse d'Étampes, ou Diane de Poitiers, dont les faveurs coûtèrent bien cher à la France et à François F', qui fut assez peu courtois pour la ravir à son mari. L'auteur ne peut pas faire allusion encore à la belle Ferronnière, qui ne l'a poivré (jbl en i538.

^ Cest une malédiction burlesque, pour dire, allez-vous-en au diable. Le diable, comme tout le monde sait, est appelé 5e7]pent^ à cause de celui qui séduisit nos premiers parents. Voyez VApocafypse, cbap. 1 2 et 20. Frère des serpens est ici pour serpent , comme f raterculus gigantum , ]ponr gigas , dans Juvénal, sat. iv, v. 98. (L.) Cette expression de fraterculus gigantum y dans Juvénal, ne signifie pas on géant mais nn fils de la terre ^ selon la force étymologique de Si^^y mot grec composé de >n terre et yetç, né, né de la terre, un homme obsciu*, sans nom, sans naissance.

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