CHAPITRE III
Comment Gargantua feut unze moys porté on ventre de sa mère.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE
Une tradition ancienne nous apprend , dit Fabbé de Marsy, que notre auteur a peint Louis XII dans la personne de Grandgousier ; François I", dans celle de Gargantua; la duchesse d'Étampes, dans la fiction burlesque de la grande jument. Il est clair, dit Voltaire, que Garçantua est François I''; Louis XII est Grandgousier, quoiqu'il ne fût pas le père de François I"; et Henri II est Pantagruel. Cest aussi notre opinion quant à ces trois personnages. Rabelais peint en effet au naturel le bon Louis Xlf , qui étoit homme robuste, aimant le vin, la bonne chère, et le plaisir, dans ce qu'il dit, en ce chapitre, de Grandgousier, père de son héros, qu'il étoit bon raillard, aymarit à boire net aultant que homme qui pour lorsfeust au monde, et ayant ordinairement bonne munition de jambons ; et au chapitre suivant, de son grand repas avec tous les citor dinsy où il prenait plaisir bien grand et commandoit que tout (Ulast par escuelles ; et enfin dans ce que dit de lui Picrochole, au chap. xxxii : Le paovre beuueur: ce vUest son art aller en guerre, mais ouy bien vuider les flaccons. Ce portrait sVcorde très bien avec celui de Louis XII, qui aimoit, comme on sait , à railler. Quant à la grossesse de Garga-
me/Ze, qui dura onze mois, ou c'est une fiction, dont le but est de donner une haute idée du héros dont elle accoucha, en le comparant aux dieux et aux héros qui furent portés dix, onze, et douze mois dans le sein de leur mère; ou même ce terme est conforme à l'histoire; car Anne, devenue veuve le 7 avril 1498 , épousa Louis XII le 8 janvier 14999 et en eut Claude de France, la même année, onze mois peut-être après la mort de Charles VIII, son premier mari. Aussi la fait-il accoucher par l'oreille gauche. Voyez pag. io5, note lo.
Oargamelle, selon nous, est donc A.nne de Bretagne. Nous n'ignorons pas cependant que Réneaume, médecin de Blois, au dix-septième siècle, prétend que Gargamelle étoit Louise de Savoie, mère de François I". «Par Gargamelle, dit-il (dans une lettre, imprimée en l'édition in-4**, tome III, p. 2 1 5), il entend la mère du roi François I*% laquelle étoit soupçonnée d'être trop lubrique. Le soufflet que bailla le roi François à Charles de Bourbon le tesmoigne, vu ce qu'il lui en dit, à ce que l'on en a escrit. » Selon l'abbé de Marsy , Gargamelle est Marie d'Angleterre, sœur de Henri VIII, et femme de Louis XII. Ce qui, outre les raisons qu'il en donne, et qu'on verra dans les notes, sembleroit favoriser son opinion , c'est que Rabelais fait régner ses héros dans la Touraine.et le Poitou, qui ont appartenu aux rois d'Angleterre. Mais ces raisons sont bien foibles, en comparai* son des nôtres. Marie n'a été reine que quelques mois, et n'a point eu d'enfants de Louis XII , tandis que Anne en a eu deux filles, Claude et Renée; tandis que François I" ayant épousé la première, ce Gargantua étoit par là , sinon le fils, au moins le beau-fils de Grandgousier.
Il est étonnant que Bernier, qui voyoit, comme nous, dans le roman de Rabelais des allusions satiriques à l'histoire de son temps, n'ait pas reconnu Louis XII dans Grandgousier, et François I" dans Gargantua, a Pour ceux ,
dit-il^ qui ont cru, sur le chap.'iii et iv, que Grandgousier et Garg^antua étoient les rois Louis XII et François P' , je n'y vois point de convenance. Tout ce qu'on peut dire, est que notre docteur y raille, avec bien de Fërudition , sur les naissances incertaines ; ce qui me fait souvenir de ce que Goquillard chante à ce propos :
Combien qu'il soit sorti d'un trou, De la cliquette d'un meusnier, Voire ou de la lignée d'un chou, Enfant à quelque jardinier.
( Cap, deprœsumpt. , p. 43* )
Car que ne disoit-on point alors de la naissance de quelques ^ands parmi le peuple, sans penser que ces sortes de spéculations sont trop creuses , qu'il n'y a que Dieu et les dames qui en sachent le fin et le secret: c'est pourquoi on a toujours laissé les choses comme elles se sont trouvées, quant aux ^ands comme quant aux petits, sans vouloir profonder en des matières qui sonit l'obscurité même. Si Dieu l'avoit voulu, les philosophes auroient régné, et des princes auroient philosophé, ainsi ceux-ci se seroient donné du repos, et en auroieut donné à leurs peuples, n
Le Motteux veut qu'on reconnoisse dans Grandgousier y Jean d'Albret, roi de Navarre; dans Pantagruel , Antoine de Vendôme, successeur de Henri; dansyrène Jean des Entommeuresy Odet de Châtillon, cardinal; dans Panurge, le célèbre Jean de Montlue, évéque de Valence, etc. «Mais, dit Fabbé de Marsy , Jean d'Albret , le même qui se laissa dépouiller de la Navarre par Ferdinand d'Aragon, n'est connu dans nos annales que par ses malheurs , dont sa lâcheté fut la principale cause. L'histoire lui reproche d'avoir fui honteusement devant son ennemi ( voyez Mézeray , année i5i 2 ), et d'avoir laissé envahir ses états , au lieu de les défendre. Tout ce qu'on sait de Henri d'Albret, c^est qu'il porta , comme son père , le vain titre de roi de Navarre, et
gS LIVRE I, CHAP. IIL
qu'il épousa une princesse fort spirituelle ( Marguerite de Valois, sœur de François l" ), qui fit beaucoup plus de bruit dans le monde que son mari. Or, quelle apparence que Rabelais, qui, comme on le suppose, vouloit égayer ses lecteurs aux dépens de deux souverains, ait choisi, par préférence, dans le fond de la Navarre, deux princes obscurs, dont la vie ne contenoit aucun trait plaisant, et n'offroit au contraire que des aventures tragiques? Quel rapport d'ailleurs entre ces deux princes, détrônés, fugitifs, et les deux héros du Gargantua, que Rabelais représente comme des monarques puissants et formidables , et qu'il fait régner, non dans la Navarre, ni dans le Béarn, mais dans le cœur de la France, je veux dire dans la Touraine et dans le Poitou? Quels traits dans la vie de Jean et de Henri d'Albret qu'on puisse rapprocher des aventures de Grandgousier et de Gargantua? M. Le Motteux auroit dû, ce me semble , fouiller dans les mémoires de ce temps-là , et re* cueillir quelques anecdotes particulières, capables, sinon d'établir, au moins de colorer son parallèle. Mais non: l'auteur de ce système n'a fait à cet égard presque aucune recherche. Tout ce qu'il rapporte de Jean d'Albret se réduit à un petit nombre de traits fort communs ( et quels autres traits eût-il pu trouver dans la vie d'un tel homme?) Pour ce qui est de Henri d'Albret', il ne raconte aucune particularité de sa vie. Que M. Le Motteux nous apprenne donc quel est le fondement de son système à cet égard , et sur quoi porte la ressemblance qu'il prétend trouver entre le prince Henri et Gargantua. Cette ressemblance est-elle si frappante qu'on doive la saisir d'abord sans autre examen? Pour prouver que Rabelais a pensé au jeune roi de Navarre , dans le chapitre de l'adolescence de Gargantua , estce assez de dire que Henri IV fut à-peu-près élevé conune le fils de Grandgousier , et qu'il est probable que Henri d'Albret eut la même éducation que Henri IV, son petitfils? Pour expliquer l'allégorie de la grande jument et des
cloches de Notre-Dame, que Gargfantua veut lui pendre au cou, est-ce assez de dire : Henri dAlbret pouvait fort bien avoir une mmJtresse? Si des suppositions si vagues peuvent passer pour des preuves, ou du moins , ce qui suffit en cette matière, pour des conjectures raisonnables et fondées, il n'est point d^allégories , ni d'énigmes dans Rabelais, dont l'explication ne soit facile; et avec de tels principes, on fera ressembler Gargantua, non seulement à Henri d'Albret, mais à tout autre prince qu'on voudra se figurer. »
Ginguené a mieux deviné que Bernier et Le Motteux. tt Absolu ou non, dit-il^ un roi est toujours chose fort chère dans un état. Pour faire sentir cette vérité , autant qu'il le pouvoit sous un roi despote, magnifique, et prodigue, Rabelais se sert d'une allégorie ingénieuse, qui ne paroît aux yeux àesnon-voyans qu'une exagération ridicule. 11 fait son roi Grandgousier et sa reine Gargamelle de la race des géans. Le nom de Grandgousier ou gosier porte sa signification avec lui; et celui de Gargamelle y soit qu'il signifie aussi gorge ou gosier, en style burlesque, comme le veulent les commentateurs , ou qu'il ne soit qu'une corruption de grande gamelle , a , comme on le voit , le même sens. Le nom de leur fils Gargantua, ne veut pas dire autre chose, et vient de l'espagnol garganta, la gorge (en françois la gargote). Qu'il ait voulu désigner, dans le personnage de Grandgousier, notre bon roi Louis XII , ou qu'on lui ait prêté depuis cette intention , toujours est-il vrai qu'il a représenté dans cette famille royale, une famille de mangeurs, et sous cette allégorie, ce qu'est pour un état monarchique l'entretien de la maison d'un roi. Il ne fait pas plus de grâce à l'héritier présomptif. Lorsque «le petit Gargantua est né, et baptisé, il s'agit de le nourrir... Les frais de son habillement sont en proportioa de ceux de sa nourriture... H ne faut sans doute à nos fils de rois, ni tant de lait, ni tant d'étoffe; mais, ajoutez à leur dépense réelle les vole-
loo LIVRE I, CHAP. III.
ries et le gaspillage de ce qui les entoure, vous ne serez pas bien loin de compte. »
C'est en effet pour ces énormes consommations et mangeries, que Rabelais fait de Louis XII, de François P% et de Henri II, des gëans, sous le nom de Grandgousier , de Gargantua, et de Pantagruel. Au sacre de Louis XII, on servit i6,36o pains salés, qui furent ensuite distribués aux pauvres (voyez Le Grand d'Aussi , tome I , page 84 et suivantes). Il nous semble qu'il a voulu aussi , par ces noms de Gargantua et de Grandgousier , faire allusion au titre de duc d^Angoulême ( Engoulesme), que portoit François I", et à celui de duc de Faiois qu'a voit Louis XII, et jouer sur les mots engouler et avaler, ou avaioire. Il aime par-tout à faire de semblables allusions, et des jeux de mots aussi burlesques. Il a voit aussi sans doute en vue les impositions, exorbitantes pour le temps, qu'il fallut lever pour les expéditions ruineuses de ces deux rois en Italie, et le recouvrement du Milanais^ ainsi que l'énorme rançon que la France fut obligée de payer pour la délivrance de Fran-> çois I" et de ses deux fils.
Grandgousier estoit bon raillard en son temps ', aymant a boyre net aultant que homme qui pour lors feust au monde ^, et mangeoit volontiers salle.
* * Cest-à-dire railleur^ goguenard. Louis XII , le vrai Grandgousier, étoit en elE^'et, d'après Mézeray et le père Daniel, d'un caractère gai et plaisant ; il se piquoit même de dire des bons mots ; mais ses plaisanteries, ses railleries, nalloient jamais jusqu'à la méchanceté. « Il faisoit, dit le premier, un conte de bonne grâce, et se plaisoit à « entendre et à dire de bons mots. » Voy. Mézeray, F^ie de Louis XII ^ sur la fin, tom. II, pag. 874.
Cest une allusion au penchant connu de Louis XII pour le vin. On sait la réponse de Ferdinand V, ou le Catholique , à quelqu'un qui
GARGANTUA. loi
A ceste fin, avoit ordinairement bonne munition de jambons de Magence et de Bayonne ^, force langues de beuf fumées, abundance dandouilles en la saison, et beuf salIé a la moustarde. Renfort de boutargues^, provision de saulcisses, non de Bouloigne ( car il craignoit li bouconi de Lombard^), mais de Bigorre, de Longaulnay, de la
lui disoit que Louis XII se plaignoit d'avoir été par lui trompé deux fois : « Deux fois? reprit Ferdinand ; par IKeu, il a bien menti, dit-il, Vivrogne; je Tai trompe plus de dix.» Voy. Gamier, tom. XXI, p. 485.
' Les jambons de Mayence et ceux de Bayonne (car c'est Bayonne qu'il faut lire, et non Babyione, comme on lit dans quelques éditions) ont encore aujourd'hui beaucoup de réputation. On appelle ainsi les premiers, non qu'ils se préparent à Mayence, mais à cause que ces jambons, qui viennent de Wèsphalie, se débitoient autrefois à Mayence , à une foire qui a depuis été transférée à Francfoi:tsur-le-Mein. A l'égard des jambons de Bayonne, lès plus beaux prennent le chemin de Paris , où il s'en fait dès pâtés pour les meilleures tables. Voy. VHeptaméron de la reine de Navarre, nouv. 28. (L.)
^ On appelle ainsi en Provence les oeufs de muge confits dans l'huile et le vinaigre. Le muge est un poisson qui se pêche vers le mois de décembre. On sale ses œufs pour le carême ; et c'est ce qu'on nomme boutargues, espèce de boudins qui n'ont rien de recoramandable que d'exciter la soif. (L.) — Cest, dit l'abbé de Marsy, la poutargue des Provençaux, composée d'œufs de poisson, confits dans l'huile et dans le sel, et ensuite desséchés. Cette pâte, qu'on divise en petits bâtons, est fort dure. Je ne sais, ajoute-t-il, où Le Duchat a pris que la poutargue est une espèce de boudins.
' * Les saucissons de Bologne-la-Grasse , en Italie , sont fort renommés pour leur bonté; et ce qu'insinue ici Rabelais, que, quelque friand que fût ce manger, Grandgousier n'y touchoit point, parcequ'il craignoit li bouconi de Lombard^ vient peut-être de ce que les Italiens , quon accuse de ne pas faire grand scrupule d'empoisonner leurs ennemis, haïssoient extrêmement le roi Louis XII depuis que ce prince avoit porté la guerre chez eux à dessein de faire valoir ses droits au duché de Milan , qui lui appartenoit du chef
Brene^, et de Rouargue. En son eage virile espousa Gargamelle7, fiUe du roi des Parpaillos^,
de Valentine de Milan , sa grand'mère. De troys choses Dieu nous garde : de et cetera de notaire, de qui pro que d'apothicaire , et de bouchon ( boucon ) de Lombart friscaire , disoit-on en commun proverbe dès le temps d'Olivier Maillard. Et de ces expressions proverbiales, qui ont été rapportées par H. Etienne au chap. vi de \ Apologie dt Hérodote y la dernière pourroit bien être venue de ce que la duchesse de Milan , cette même Valentine de laquelle on vient de parler, fut de son temps violemment soupçonnée d'avoir employé les maléfices envers le roi Charles VI, et d'avoir enfin voulu l'empoisonner pour faire régner son mari, frère de ce roi. (L.) — Ainsi Le 'Duchnt reconnoît lui-même Louis XII dans ce qui est dit ici de Grandgousier ; tandis que Le Motteux qui voit , sans aucune sorte de raison, Jean d'Albret, roi de Navarre, dans Grandgousier, se prévaut de ce passage : « On conçoit facilement , dit-il , pourquoi Jean d'Albret devoit craindre li bouconi de Lombard^ c'est-à-dire les poisons d'Italie , lorsqu'on se rappelle combien le pape étoit son ennemi. On sait qu'il fut excommunié par Jules II ; et que ce fut en conséquence de cette excommunication qu'il perdit la Haute-Navarre , usurpée par Ferdinand , roi d'Espagne. » Mais Louis XII fut également excommunié , et son royaume mis en interdit par ce pape. « Louis XII, dit de Marsy, avoit raison de se défier du boucon, c'està-dire du poison de Lombardie, soit qu'ayant porté la guerre dans l'état de Milan , il craignît l'humeur vindicative des Lombards , qui s'étoient essayés sur plus d'un François pendant le séjour que nous fîmes dans leurpays ; soit qu'il se souvînt que Valentine de Milan fut soupçonnée d'avoir employé le^poison contre Charles VI, pour mettre sur le trône le duc d'Orléans , son mari , frère de Charles. » Avaler le boucon , c'est être empoisonné.
^ La Brenne est un petit pays marécageux de la Tour aine et du Berry, dont les deux lieux principaux sont Chàtillon-sur-Indre et Saint-Michel en Brenne. On sait que la Touraine est le pays de l'auteur, et qu'il en fait le champ de bataille de ses héros.
^ * Ceci est de vérité historique. Louis XII étant né en 1462, avoit trente-sept ans quand il épousa , en i499 f -^^^^^ic ^^ Bretagne , sa se-
GARGANTUA. io3
belle gouge et de bonne troigne^. Et feisoyent eux deux souvent ensemble la beste a deux dos "°,
conde femme ; tandis qu'il avoit cinquante-deux ans quand il ëpousa Biarie, en i5i4' Gnrgatnelle est donc Anne de Bretagne. Ce nom annonce une femme de grand appétit ; ce* qui est encore conforme à fhistoire. « Dans le Languedoc, dit Le Duchat , Gargamelle et grande gamelle se disent d*une femme de mauvais air, et proprement d'une femme qui tend un grand cou ; ce qui donne lieu de croire que gargamelle, dans la signification de gorge ou gosier, pourroit bien être une corruption de grande gamelle. Gargouille même , sur ce pied-là, en seroit une autre de grande gueule ; mais , à dire le vrai , gargamelle y -pour gorge, gosier, qui est la signification propre, est un mot burlesque. Gargante, en espagnol, signifie la même chose, à quoi Gargantua et Gai^gamelle font allusion. Les Grecs ont leur yftfy^fiiù^ (gurgulio , guttur) ; et tous ce^ mots , de même que Xegurges des Latins, le gorgo des Italiens, \a gargouille des François, etc. , ont été fermés par la ressemblance du bruit que fait le gosier quand on se gargarise , et la gargouille par où coule Feau. »
' * Ce roi des Parpaillos , père de Gargamelle , est François II , duc de Bretagne , qui , d* après le portrait que fait l'histoire de ses mœurs dissolues , mena constamment une vie peu orthodoxe , donnant dans Texcès des femmes et du Tin , et qui entra d'ailleurs dans tous les partis qui troublèrent la France pendant son règne ; ce qui étoit plus que suffisant pour lui faire donner, par Rabelais , le nom de Parpaillon , c'est-à-dire d'hérétique et Ae paillard, qu'on prodiguoit alors à toute espèce d'ennemis ; comme le prouve ce vers d'Antoine Arena , dans son poème, de GuerrA genuensi , contre les hérétiques :
Taies paillardi deberent este bridati.
Mais c'est sans doute parceque ce duc de Bretagne avoit été excommunié, que Rabelais l'appelle le rot des Parpaillos: en i47^9 ^^ pape lui donna r absolution pour toute excommunication antérieure, et y joignit le privilège de ne pouvoir être excommunié même par les papes 1 Quel bon temps 1 Le Duchat, chap. vi de la Progn. , pense que c'est le roi de France ; de Marsy croit que c'est Henri VEII : mais il n'étoit pas encore excommunié ; mais Marie étoit sa sœur, et non sa
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joyeusement se frottans leur lard, tant qu elle engroissa d'ung beau filz, et le porta jusques a Funziesme moys.
fille ; mais Gargamelle étant Anne de Bretagne, le roi des Parpaillons, ou des Parpaillos, ne peut être que François II , duc de Bretagne , son père. Parpaillon signifioit , dans le sens propre, un papillon qui se brûle à la chandelle; au figuré, un hérétique, que Ton brûloit alors comme des papillons. « On lit , dit Le Duchat, parpaillos, pour parpaillots y dans Tédition de François Juste, 1 535, et dans celle de Dolet, 1543, toutes deux de Lyon. Il faut lire parpaillons avec les autres éditions, d'autant plus que toutes généralement, au chap. xi suivant, ont parpaillons. Le parpaillon, le parpaillot des Gascons, et le parpaillol de ceux du Languedoc et de l'Auvergne, c'est le papillon.» Le fait est que ces mots se disoient alors indifféremment ■pour papillon et pour hérétique. « Ce mot, dit très bien Ménage, a été fait de l'italien farfalla , qui l'a été du grec ^^kka qui signifie cette sorte de papillons qui volent autour des chandelles. » Mais l'origine qu'il donne ensuite de ce sobriquet, ainsi que Borel, n'est qu'une historiette imaginée à plaisir.
^ * L'histoire nous peint en effet Anne de Bretagne, la vraie Gargamelle, comme une des belles et vigoureuses personnes de son temps. « Elle avoit toutes les grâces de l'esprit et du corps , » dit Mézeray, Vie (fAnne de Bretagne., tom. II. Le Duchat prétend qu'on doit lire belle gouge et de bonne troigne, et non pas belle gorge. « Gouge ^ dit-il, dans nos anciens auteurs, se dit d'une femme et d'une fille, quoique proprement ce soit la garce d'un soldat, comme goujat en est le valet. En Languedoc, tout garçon, valet ou non, s'appelle goujat, comme toute fille, servante ou non, s'appelle ^ou^e. Mais ^ou^e, dans l'usage le plus commun, se dit d'une fille ou d'une femme de mauvaise vie. De goujat, autrefois g oujart., on a fait gouge ^ de gouge le diminutif ^fowine, et goier l'amant d'une gouge, gougier, gouier, goier. » t •
'** * Tout le monde entend cette expression rabelaisienne, iqui est encore aujourd'hui populaire, et qui est d'ailleurs clairement expliquée dans ce passage du chap. xxxi du hv. V: « J'y veids (dans des tapisseries) des bestes à deux dos, lesquelles me sembloyent joyeuses
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Car aultant, voyre dadvantaige , peuvent les femmes ventre porter, mesmement ' ' quand c'est quelque chief d'oeuvre , et personnaige qui doibve en son temps faire grandes proesses. Comme dict * Homère que l'enfant duquel Neptune engroissa la nymphe ", nasquit l'an après révolu , ce feut le douziesme moys. Car (comme dict jiulus Gellius, lib. III) ce long temps convenoit a la majesté de Neptune, affin que en icelluy '^ l'enfant feust formé a perfection. A pareille raison Jupiter feit du-
a merveilles et copieuses en culetis, plus que n'est la motacille, avec sempiternel remuement de cropions. » Voici la preuve qu'elle est relative à Louis Xn et à Anne de Bretagne. « Louis XII, dit Brantôme, n'estant encore que simple duc d'Orléans, aimoit Anne de Bretagne, et en estoit aimé ; on peut croire qu'ils se le prouvèrent forteoient dès qu'ils furent unis (peut-être même auparavant, voyez pag. 96). » y oyez Brantôme^ tom. II, pag. 2 et 8; et Gamier^ tom.-XXI, pag- ^o. «L'un et l'autre (Louis XII et Anne de Bretagne) s'aimoient si fort, qu'ils ne pouvoient se séparer», dit Legendre, in-fol., pag. 694.
Il existe encore, dit M. Trébuchet, qui cite les Monuments de la monarchie fîrançoise de Montfaucon, des lettres en vers latins de Louis XII et d'Anne de Bretagne, qui expriment l'amour de ces deux époux. Une des lettres de la reine commence ainsi : « Une épouse tendre et chérie écrit à son époux, encore plus chéri, l'objet à-lafois de ses regrets et de son estime , conduit par la gloire loin de sa patrie. Amante infortunée, il n'est pour elle aucun instant sans alarmes. Quel malheur af&eux d'être privée d'un prince plus amant qu'époux ! n
" Principalement, maxime.
'* Cet enfant est Cycnus, que la fable dit être fils de Neptune et d'une nymphe marine ou néréide. Voy. le Dictionnaire de la fable ^ au mot Ctcuds.
' ' Afin que dans ce terme.
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rer quarante huit heures la nuyct qu'il coucha avecques Alcmene. Car en moins de temps n eust il peu forger Hercules '^, qui nettoya le monde de monstres et de tyrans.
Messieurs les anciens pantagruelistes ont conformé ce que je dy '^, et ont declairé non seuUement possible, mais aussi légitime lenfant nay de femme le unzieme moys après la mort de son mary.
Hippocrates, lib. de alimento.
Pline, lib. VII, cap. v.
Plante, in Ciste llaria.
Marcus Varro , en la satyre inscripte le Testament y alléguant lauthorité d'Aristoteles a ce propos. Gensorinus'^, lib. de die natali.
Aristot. , lib. VII, cap. m et iv de natura animalium. Gellius, lib. III, cap. xvi. Servius, in EcL iv, exposant ce mètre de Virgile ;
Matri longa decem, etc.
l^ Ceci est pris de Diodore de Sicile, auliv. IV de sa Bibliothèifue, pag. i5i, édit. de Rhodoman. (L.)
'^ Ont parlé conformément à ce qae je dis, se sont conformés à mon dire. Gratian du Pont, sieur de Drusac, dans ses Controverses des sexes masculin et féminin, au feuillet i3a, verso, du deuxième livre de mon édition, s^exprime de même :
D'autres docteurs un tel dire conforment , '
Par les exemples que comme verrez forment. ( L. )
De Marsy a donc tort d'expliquer conformé par confirmé.
'* Aux chap. VII et XI. On peut voir, sur la même matière , L. Joubert, en ses Erreurs populaires, part. I, liv. m, chap. ii. (L.)
Et mille aultres folz, le nombre desquelz ha esté
par les légistes acreu ^ff, de suis . et legiL L intes^
tato,$.fin.
Et in authenU de restit. et ea quœ parit in undecimo
mense.
D abundant en ont chaffouré leur robidilardicque
loy "7 : Gallus.ff. de lib. et posthum, et L septimoff.
de stat. homin.y et quelques aultres que pour le
présent dire n'ause.
Moyennant lesquelles loys les femmes vefVes peuvent franchement jouer du serrecropiere^^ a tousenviz, et toutes restes '9, deux moys après le
'' Chaffourety c'est ici barbouiller, griffonner. Robidilardicque est un mot forgé à plaisir par allusion à rohety c'est-à-dire dérober, et au grand chat, que Rabelais, chapitre dernier du quatrième livre appelle Ao</(7arc/u$, rongelard. Ainsi les gens de robe, décrits, liv.V, chap. XL VI, sous le nom de chats-fourrés^ semblent prendre ici celui de Robidilards^ parceque, dégraissant les plaideurs comme ils font, ils dérobent véritablement et rongent le lard avec tant d'avidité', qu'il n y en a pas un d'entre eux après qui on ne put crier, comme dans la ballade de Marot : Prenez-le , il a mangé le lard. (L.)
'• Cette façon de parler revient encore, liv. II, chap. v et xvn. n est naturel aux femmes de serrer le croupion dans l'action vénérienne, pour peu qu'elles y prennent du plaisir. Les femmes de métier sur-tout n'y manquent jamais; d'où l'on a dit Jouer du serre^ croupière, pour exprimer la lubricité de la femme daBS l'action. Antoine Oudin a donc employé une expression trop générale, lorsque, dans son dictionnaire françois- italien, il a rendu jouer du serrecroupière ^arfar Vatto venereo. Et quand il explique une serre-croupière par puttana , il auroit mieux fait de ne point ajouter secondo alcuni. (L.)
'• Ci -dessous encore, au chap. V, voici trippes de jeu , goudebiU laux dtenvy. A tous enviz , c'est*à-dire à qui mieux mieux. De renvier
io8 LIVRE 1, CHAP. III.
trespas de leurs marytz. Je vous prie par grâce , vous aultres mes bons averlans^**, si d'icelles en trouvez que vaillent le desbraguetter^', montez dessus et me les amenez. Car, si au troisiesme moys elles engroissent , leur fruict sera héritier des defïîincts. Et, la groisse congneuê ^^, poulsent hardiment oultre, et vogue la galee^^, puisque la panse est pleine.
Gomme Julie , fille de l'empereur Octavian , ne
ou envier, termes de jeu, qui signifient enchériry surpasser. (!-•) — Babelais , ainsi que le remarque le dernier éditeur, emploie ici le plu* riel restes au féminin, comme le latin reliquiœ, dont il est la traduction. Il emploie aussi le singulier au même genre , liv. II, chap. xxix : la reste du sel.
*° Le terme à!averlany qui ordinairement dénote un débauché, et qui, dans le Poitou, où on le prononce averlin, est une injure; ce terme, dis-je, au chap. IX du quatrième liv. de Rabelais, se prend en deux endroits pour lourdaud; mais il s* entend proprement de certains paysans wallons , qu'en Lorraine on appelle auerlins, en retenant l'aspiration et la terminaison allemande; et ce sont des routiers, habitants du village de Haver, dans le duché de Limbourg, gens lourds et grossiers encore plus que les autres de leur sorte. Ils font en France un grand trafic de chevaux, sous prétexte d*y apporter ou voiturer des marchandises de leur pays , et c'est à quoi Rabelais fait ici allusion. (L.) — Duez et Oudin exphquent averlan par débauché, bon compagnon ; et c'est le sens que ce mot a ici.
** Si vous en trouvez qui méritent qu'on abaisse la braguette; ce qui ne s'entend que trop.
^^ Et la grossesse une fois connue. Groisse est un mot du Languedoc ; et Laurent Joubert, qui étoit de ce pays-là, l'a employé dans le troisième livre de ses Erreurs populaires, en parlant de la grossesse des femmes. (L.)
' ' Pour vogue la galère.
sabandonnoit a ses laboureurs, sinon quand elle se sentoit grosse , a la forme que ^^ la navire ne reçoit son pilot que premièrement ne soit callafatee et chargée.
Et si personne les blasme de soy faire rataconniculer ^^ ainsi sus leur groisse , veu que les bestes sus leurs ventrées n endurent jamais le masle masculant, elles respondront que ce sont bestes, mais elles sont femmes, bien entendentes les beaulx et joyeux menuz droictz de superfetation : comme jadis respondit Populie ^^, selon le rapport de Macrobe, lib. II, SatumaL Si le diavol ne veult quelles engroissent^7, il fauldra tortre le douzil, et bouche clouse ^®.
** De la même manière que.
'' De se faire caresser. « On appelle, dit Le Duchat, tacon^ à Metz, le gras-double; et à Genève, c'est une pièce de vieux cuir, de l'italien Uiccone , qu'Antoine Oudin dit signifier un bout à un soutier. Mais ici, dans le verbe rataconniculer, qui signifie proprement rapiécer un soulier, il y a une allusion ou à cuniculus, ou à deux monosyllabes c. et c. »
*^ Voici le passage de Macrobe, auquel Rabelais fait allusion: Miranti cuidam quid essety quapropter aliœ bestiœ nunquam tnarem desiderarent^ nisi cum prœgnantes vetlentfieri, respondit Populia : Bestiœ enim sunt. Macrob. , Satumal. , lib. II , cap. V, in fine.
*^ Si le diable s'oppose à ce qu'elles engrossent.
"Il faudra membrum torquere, vaginâ clausa; ce qui ne s'entend encore que trop. Voici au reste la remarque de Le Duchat qui expliquera la phrase plus clairement. On disoit autrefois tortre pour tordre y comme benistre qij'on lit pour bénir y liv. IV, chap.xxvii; et le douzil y c'est le fausset d'un tonneau. Rabelais veut dire que passé le troisième mois de veuvage d'une femme , il ne faudra plus
no LIVRE I, CHAP. III.
avoir de pmautés avec elle , si on ne veut bien courir le risque du scandale qui pourra s'ensuivre; et il appelle cela tortre le douzil, par une métaphore prise de ce qu'après avoir goûté le vin d*un muid, on y met pour boucher le trou un fausset qu'on rompt en le tordant.