‹ Œuvres de RabelaisChapitre 25 sur 45 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Comment le nom feut imposé à Gargantua, et comment- il

humoit le piot.

ET SOMMAIBE DE CE CHAPITRE

Ce chapitre n'est qu'une continuation du précédent^ et présente la même moralité. L'enfant de Gargamelle fut nommé Gargantua^ et naquit en criant, ^ boire! On voit aisément que les noms de Grandgousier^ de GargameUe, et de Gargantua, ont tous une signification commune. On dit encore gargamelle pour grande avaioire, et gargote pour gosier.

Le bonhomme Grandgousier, beuvant et se rigouUant' avecques les aultres , entendit le cry horrible que son filz avoit faict entrant en la lumière de ce monde, quand il brasmoit* deman-

' Se divertissant, tenant de joyeux propos.

' Cest-à-dire quand il crioit ou brailloit. « Bramer y dit Nicot, c^est crier énormément. Il vient de J^fi/MÊ, id est resono , fremo , in vocem erumpo. Le Languedoc et nations adjacentes en usent ordinairement, disans bramary qu'ils attribuent proprement au braire des asnes, et par métaphore à tout cry hautain. L'espagnol en use aussi pour crier,

i66 LIVRE I, CHAP. VIL

dant a boyre, a boyre, a boyre* dont il dit: que GRAND TU AS, (supple) le gousier! Ce que ouyans les assistans, dirent que vrayement il debvoit avoir par ce le nom de Gargantua^ y puisque telle avoit

disant bramar; mais l'italien en use pour désirer (avec passion). » En français on dit encore, le cerf brame, comme on dit, le loup hurle, le chien aboie.

^ * Pour cela le nom de Gargantua. On sent bien ^e Tétymologie que Rabelais donne ici de Gargantua n'est qu'une plaisanterie, ainsi que celle qu'il donne, chap. xn, du nom de la Beauce. Gargantua est pour notre mythologie ce qu'étoit l'Hercule pantophage, pamphage, polyphage^ buphage^ adépkage des Grecs , dont aucun aliment ne pouvoit remplir ni rassasier le vaste estomac ; ce qu'étoit le dieu Manducus des Romaiiis. Son nom est ainsi que celui des deux monts Gargan, dont un est en Italie, et l'autre près de Rouen, où l'on montre l'empreinte de ses fesses, un dérivé augmentatif de mépris de l'espagnol ^rar^fanto, du vieux français gargante, qui s'est dit pour ^ar^ate, gorge, gosier, d'où on a fait aussi en français, dans le même sens ^gargamelley composé de gorge et de gamelle , gargote, gargoter, gargotier , gargouille, gargouiller, gargouillement, gargouillis, gargariser, gorgoyer, faire des gorges chaudes, gargonner etjargonner, ^Rvler jargon , gourgosser, parler de la gorge , carcan , coHier qui serre la gorge , etc. , etc. ; en espagnol, gargantez, gourmandise; garganton, gourmand, goulu, glouton ;^ar^antoneria, gourmandise, etc. ; en italien, yar^afto,^argattone^ gosier; gargandilla , collier de femme, etc. Garganta ou gargante, gargate, primitif de Gargantua , est dérivé lui-même du latin gurges^ d'où les Italiens ont fait ^or^o, gouffre, et gorgia, gorge; les Espagnols, gorja, gosier ^ g orgueta, gorgerette, gorgoritas, gargouillements; les Français, gourgue, qui s'est dit pour gouffre, et gorge, qui n'en est qu'une variante. Nous avons dit, dans le sommaire du chap. IV, que par ces noms de Gargantua et de Grandgousier il nous sembloit que Rabelais avoit voulu faire allusion au titre de duc d'Angouléme et de Valois que portoit François I"^, et à celui de duc de Valois qu'avoit Louis XII, en jouant sur les mots engouler et avaler, ou avaloir. Nous ajouterons, poui» confirmer

esté la première parolle de son père a sa naissance, a rimitation et exemple des anciens Hebrieux. A quoy feut condescendu par icelluy, et

cette conjecture, que c'est ainsi que Clément Marot, contemporain de Rabelais, joue, dans ces yers d'une complainte de madame Louise de Savoye, mère du roy (François I*''), sur les noms dlAngouléme^ êiAmhoisey de RemoranHn^ et de Congnac, viUes où François V et sa mère ont fait de longs et fréquents séjours :

CoNGNAG s'eo coigiie en sa poitrine ble«me : Remorantin la perte remémore :

Aniou fait you : Angoulesmb est de mesme : Amboise en boit une amertume eitresrae : Le Maine en meine an lamentable bruit : La pauvre Toutre, arrosant Angoulesme, A son pavé de truites tout destruit, etc.

Bemorantin , ou plutôt Romorantin , venant par contraction de Ruau Morantifiy nom du ruisseau sur lequel cette ville est située, Cognac de CondatCy Amboise d*Amhaciay et Engoulesme dilnculismay anciens noms latins de ces trois villes, il est évident que Marot n a pas pu prétendre donner sérieusement la véritable origine du nom de chacune d'elles; qu'il n'a saisi, à la manière de Rabelais, que le rapport du nom avec la perte qu'il déplore. Rabelais, qui n'ignoroit pas sans doute ces vers, à l'époque où il écrivoit, puisque Louise de Savoie est morte en 1 532 , et qui aimoit ces jeux de mots, a donc bien pu songer au titre de duc d'Angouléme et de Valoisy ainsi qu'à la taille et aux prodigalités de François r% quand il lui a donné le nom de Gat" goHtua; et au titre de duc de Valoir y quand il a donné à Louis XII le nom de Grandgousiery ou grande avaloircy et par suite le nom de Gargamelle à Anne de Rretagne, qui étoit sa seconde femme, et la mère de Claude, femme de François V. Le nom de Grandgousier n'a pas été non plus inventé par Rabelais, c' étoit celui qu'on donnoit autrefois et qu'on donne encore aujourd'hui au pélican, à cause de sa grande poche ou avaloire ; c'est ainsi qu'on appeloit le dragon de Poitiers, la Grande geule y et le prince de la sottise, Engouieuent. Voyez Dulaure, tom. II, pag.3i , et III, pag. 4^6.

i68 LIVRE I, CHAP. VIL

pleut tresbien a sa mère. Et, pour lappaiser, luy donnarent a boyre a tirelarigot , et feut porté sus les fonts, et la baptisé, comme est la coustume des bons christians.

Et luy feurent ordonnées dix et sept mille neuf cens treze vaches de Pautillé et de Brehemond ^ pour l'alaicter ordinairement ; car de trouver nourrice suffisante n estoit possible en tout le pays, considéré la grande quantité de laict requis pour icelluy alimenter. Combien qu aulcuns docteurs scotistes ^ aient affermé que sa mère Falaicta et qu elle pouvoit traire de ses mamelles quatorze cens deux pipes neuf potées de laict pour chascune foys. Ce que n'est vraysemblable. Et ha esté la proposition declairee mammallement scandaleuse ^, des pitoyables aureilles7 offensive, et sentent de loing hérésie.

^ La carte du Chinonois, dans le Rabelais réformé de Bemier, met Poulie sur la Vienne, à une lieue de Chinon, et Brehemont sur la Loûre, à trois lieues de Chinon, dont dépend ce village. Là se font des fromages que Didier Ghristol, traducteur français du Traité de Platine de Obsoniis, a si fort estimés, que, dans sa traduction imprimée en 1 5o5 , quoique Platine ne parle point de ces fromages , il n a pas laissé d'en faire une mention expresse et fort honorable ; en quoi il a été suivi par Bruyerin ou de la Bruyère-Champier, lib. XFV de Re cibaria , cap . viii. ( L. ) — Pautillé et Brehem ont sont en effet deux villages du Chinonois, renommés par leurs bons pâturages, auxq^ek Rabelais fait l'honneur d'avoir allaité le prince.

^ Trait de satire contre la doctrine extravagante de Scot.

^ * Rabelais se moque de quelques assemblées modernes , et de certains docteurs de son temps qui avoieiit condamné, en termes très

En cest estât passa jusques a un g an et dix moys, onquel temps, par le conseil des medicins, on commença le porter, et feut faicte une belle charrette a beufe par Tinvention de Jehan Denyau ^. Dedans y celle on le pourmenoit par cy par

forts et pareils à ceux qu'il emploie ici, des propositions de peu d'importance, pour ne pas dire ridicules. Il pourroit bien même avoir particulièrement en vue Tanathème prononcé par les universités de Louvain et de Cologne, et ensuite par le pape Léon X, en i5ao, contre les propositions de Luther, lesquelles, de Taveu même de ses adversaires, nétoient pas toutes également hérétiques ni capitales. On peut voir là-dessus le deuxième livre de Sleidan, et le premier de l'histoire que Fra Paolo a faite du concile de Trente. ( L. ) — Proposition mammallement scandaleuse, c'est-à-dire selon M. D. L., qui offense la pudeur des mamelles; mais mammallement pourroit bien si^ifier prodigieusement, d'une manière outrée. Le même éditeur croit que cet adverbe a été forgé burlesquement par Rabelais ; cela pourroit éU'e , mais il n'est point impossible qu'il ait été employé dans le langage de la théologie scolastique : on trouve l'adjectif mammal, d'où il est formé, pour mammillaire^ dans Oudin et dans Duez.

^* Pieuses oreilles. Ci-dessous encore, au prologue du livre V, comme vous pouvez... pitoyablement croire, c'est-à-dire pieusement. Le Songe du verger, chap. lxviii : // appert que nous devons piteablement croire et de bonne foy : ce que la version latine de ce livre , chap. Lxix, a rendu par pie credendum. Ainsi le grammairien Joannés Baptista Pius est appelé par Geoffroi Tory, dans son Champ fleuri, Jean-Baptiste le Pitoyable. (L.)- — Cest-à-dire offensant les oreilles pieuses : termes dont se sert la cour de Rome dans les anathèmes. Cest un sarcasme, dit Ginguenédans son Autorité de Rabelais, contre les décrets de la Sorbonne, qui, sur le moindre prétexte, déclaroit alors hérétiques, et livroit pieusement un homme aux fagots de la justice.

' Ceux de cette famille sont depuis parvenus aux emplois de la robe : cinq ont été conseillers au parlement de Bretagne. Jacques Denieau, ou Deniau, conseiller au présidial de la Flèche, étoit en

la joyeusement ; et le faisoit bon veoir, car il portoit bonne troigne et avait presque dix et huict mentons, et ne crioyt que bien peu; mais il se concbioyt a toutes heures : car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses^, tant de sa complexion naturelle, que de la disposition accidèntale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale '®. Et n'en humoyt goutte sans

1634 procureur général du roi dan^ l'odieuse commission chargée de faire le procès au malheureux Grandier, curé de Loudun ; et un autre de la même famille étoit juge de Poitiers dès environ l'année i58o. On lit dans la Gente poitevin rie , réimprimée en 1610 à Poitiers :

E Tallebot d'in appelly,

E mé le va faire ally

A Poeters, devant Douynea.

Il yavoit encore, de nos jours, une famille de ce nom dans le dé^ parlement de la Sarthe. Peut-^tre, nous écrit M. Ëusëbe Sahrerte, le Denyeau de Rabelais étoit-il un médecin de la cour, qui conseiUoit la gestation, en forme d'exercice aux malades un peu riches , et dont notre philosophe se moque. Boileau, satire X, vers 4' 3 , nomme Denieau , médecin de la faculté de Paris :

Courtois et Denieau , mandés à son secours , Lui sauront bien ôter cette santé d*athléte.

® * Nous n'avons pu découvrir si François I*', notre Gargantua , fut sujet dans son enfance a se conchier; mais ce fut cette incommodité qui termina sa vie ( en i547 )• * ^^ roi (François V^ ), étant au châ- « teau de Rambouillet, fut aggravé de longue maladie, laquelle se «termina en flux.de ventre. » Voyez la Chronique àc BéUefdrét, pag. 48^9 verso.

'° Le vin, qui, dans les pays chauds, se fait ordinairement en septembre. ( L. ) — Cependant , dit un des éditeurs de 1 762 , en Provence, qui est une province très méridionale, on ne le recueille qu'en oc-s

cause. Car, s'il advenoit qu'il feust despit, çourroussé, fasché, ou raarry ; s'il trépignait, s'il plouroit, s'il cryoit, luy apportant a boyre Ion le re-^ mettoit en nature", et soubdain demouroit coy et joyeulx. Une de ses gouvernantes m'ha dict, ju* rant sa fy '^, que de ce faire il estoit tant coustumier qu'au seul son des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme s'il goustoit les joyes de paradis. En sorte que elles, considerans ceste complexion divine, pour le resjouir au matin, faisoyent devant luy sonner des voyrres avecques ung coulteau, ou des flaccons avecques leurs tou-

tobre; et en Bourgogne, au cOBtraire, où il fait moins chaud qu'en Provence, on le recueille en septembre. Cest qu'en Provence on peut laisser le raisin jusqu en octobre sans craindre la gelée, et non pas en Bourgogne.

' ' On lui rendoit sa gaieté naturelle. Rire est le propre de l'homme , dit Rabelais dans le dizain qui précède le prologue du premier livre. (L.)

'^ On pourroit croire, au premier aperçu, que cette expression iÏQniûe jurant sa foi ; mais Ménage, qui cite ce passage, prouve très bien, au mot fiquette, (faefy est ici jpour fique, pris dans un sens obscène, dans cehii àefica en italien ; que les Italiens jurent de même cazzo et potta, et que les Grecs se sont servis du mot de figue en la même signification. Le Molza, dit-il, dans son Capitoh délie fiche, remarque que les femmes de la Provence ont coutume de jurer de la

sorte:

Perè in provenxa, in quei paesi lieti , 11 giurar per majiga è an sagramento Che usan le donne , oCid' ogni buon s'acqueti.

Mais, il n'est pas sûr, nous écrit M. Eusébe Salverte, que le capitolo soit de Moka : dans un recueil assez rare, imprimé à Bénévent en 1737, il est placé parmi les ouvrages d'autort incerti.

pons '^, ou des pinthés avecques leurs couvercles. Auquel son il sesguayoit , il tressailloit, et luy mesme se bressoit'^ en dodelinant ^^ de la teste, monochordisant ^^ des doigtz et bary tonnant '7 du cul.

'^ Couvercles. Cette harmonie de pintes ëtoit un joli commencement d'éducation pour un jeune prince.

'^ Par métathèse, pour se berçait. On disoit autrefois hres et hresseau pour bers et berceau.

''^ Dodeliner si^ifie remuer, et vient ou de Titalien dodolare, ou du mot français enfantin dodo y parcequ'on remue le berceau des enfants afin qu'ils fassent dodo. Ce verbe dodeliner, qui eftt de l'Anjou revient encore liv. I, chap. xxii, et au chap. xxxvi du liv. III. (L.)

'^ Remuant les doi^s, comme pour jouer de l'instrument appelé par les anciens monochorde, parcequ'il n avoit qu'une corde. Le monochorde des modernes a conservé le même nom, quoiqu'il ait plusieurs cordes, parcequ'elles sont à l'unisson. (L.)

'^ L'Art de rhétorique, cité par Borel, a dit barytoniser. Jean le Maire de Belges , en sa Description du temple de Vénus , a écrit barritoner.

Là maint gosier barritonant bondit , Qai lay prononce , on ballade accentae , Vire lay vire , ou rondel arondit.

Il faut écrire barytoner, c'est-à-dire donner un ton,- un accent grave ^ctfunanh. Gargantua formoit l'accent aigu avec ses doigts, et le grave avec son cul. ( L. ) — Cest-à-dire qu'il accompagnmt cette belle musique des accents graves de son derrière. Bar^toner signifie, selon le glossaire de M. Roquefort, se remuer beaucoup, se déhancher en dansant; et barytoniser, chanter, jouer des instruments :

Pan oncques mieux ne barytonisa Diapason au son de ses musettes.

Cest le sens qu'en effet barytoner a dans cet endroit ; mais sa signification primitive est celle du mot grec ^fu*rtnh , gravi sono ef ferre.

d*où il a été formé ; et c'est aussi celle qu*il a dans cet auti*e passage de Jean le Maii*e, en sa seconde épître de l'amant vert :

Lune partie en bas barytona,

Et l'autre après en haut contre entonna.

Page 1