‹ Œuvres de RabelaisChapitre 26 sur 45 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Comment on vestit Gargantua.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE

La prodigieuse quantité d'étoffes employées à habiller le jeune Gargantua^ ainsi que les diamants et autres parures qui ornent son habillement, ne sont mis ici que pour donner une idée du faste, de la profusion, et delà dépense énorme qu'occasione la toilette et l'entretien des princes.

«Les chapitres viii, ix, et x, dit Le Motteux, traitent au long de tout ce que Grandgousier ordonna touchant les habillements de Gargantua, touchant sa livrée, touchant ses couleurs, et des raisons qu'il eut d'ordonner qu'elles fussent blmic et bleu. L'attention du bon -homme Grandgousier à ces sortes de choses assortit {est daecord) avec ce que j'ai insinué au sujet du goût de Jean dAlbretipoxxv l'art héraldique, et pour toutes les dépendances de cet art. »

Tout est en effet blanc ou bleu^ dans la livrée de Gargantua : manteau , panache , damas , velours , estamet , etc. Mais ces deux couleurs sont celles de Louis XII, et de tous les rois de France, et non pas celles de Jean d'Albret, roi de Navarre : nouvelle preuve que Gargantua est PVançois I". On en verra bien d'autres dans ce chapitre.

Luy estant en cest eage , son père ordonna qu'on luy feist habillemens a sa livrée, laquelle estoit blanc et bleu. De faict on y besoigna, et feurent faictz, taillez et cousus a la mode qui pour lors couroit*. Par les anciennes pantarches^ qui sont a la chambre des comptes a Montsoreau ^, je trouve qu il feut vestu en la façon que s ensuyt.

' Cest-à-dire comme le remarque M. La Mesangère, à la mode espagnole, laquelle consistoit principalement en taillades, ou ouvertures ovales, faites aux habillements, pour donner passag^e à des boufFettes d*une étoffe différente.

" Le même se retrouve encore dans le prologue de la prognostication pantagruéltne. Liv. II, chap. x, et liv. III, chap. xlix, Rabelais a pré> féré pancartes. Pantarche et pancharte signifient la même chose, quoique l'origine de ces deux mots soit différente, pantarche ou pantatque venant de ««v et d'tifX^ , et pancharte du bas latin pancharta, tiré du grec t^etfXûifmiç. ( L. ) — « Panchartes. Il faut ainsi lire, dit l'auteur des Scolies alphabétiques, et non pantarches: ce sont donc pati" chartes, les titres anciens, généraux, et authentiques des droits, héritages, et seigneuries d'une grande maison. •* Pantarche est une corruption de pantarque, et pantarque en est une de pancarte^ par métatfaèse : il vient donc, ainsi que pancarte, du grec «vAvXtîiftiis -) et non pas de t^xi et ê^ÀfX^^ comme le dit Le Duchat. Cette étymologie est absurde, et le fait est impossible. Pancharta se trouve, comme le remarque Ménage, dansAnastase le bibliothécaire.

^ * Rabelais, plaçant la scène de son roman dans la Touraine et dans une partie des provinces circonvoisines , s'est avisé de mettre une ckambre des comptes à Montsoreau, petite ville et comté dans l'Anjou , sur la mière de Loire, par allusion apparemment à la qualité de comtes qtt'avoient les seigneurs de Montsoreau , maison si considérable vers le douzième siècle que Gautier de Montsoreau est quaKfié prince très chrétien dans un titre de ce temps-là, comme le remarque M. Ménage, page i53 de son Histoire de Sablé, après M. Pavillon, 4aos son Misteire de Robert d*Arbris$el. (L.) — Montsoreati est un

Pour sa chemise feurent levées neuf cens aulnes de toille de Ghastelleraud \ et deux cens pour les

bourg près de Ghuion, au confluent de la Loire et de la Vienne ; son château est bai{[né par cette dernière rivière. « Il est assez plaisant, dit Tabbé de Marsy, que Rabelais se soit avisé d'établir une chambre des comptes à Montsoreau, pauvre petite ville d'Anjou. Le Duchat prétend que c'est par allusion au titre de comté que porte cette ville. En ce cas l'allusion seroit bien froide. Pour moi, je crois que Rabelais n'a eu d'autre vue que de tourner en ridicule les petits bourgeois de cette petite ville, ou peut-être la chambre des comptes de Paris. »

^ C'est Chàtellerault , près de Chinon, ville sur la Vienne, située dans un pays fertile en lin, et par conséquent abondant en toiles. Rabelais habille son héros de toile de Ghâtelleraut, sans doute parceque cette ville est voisine de Chinon et de Lemé, où il place ses premiers exploits. Nous saisissons cette occasion pour faire remarquer que deux raisons ont pu le porter à faire de la Touraine, et en particulier du Cliinonnois, le théâtre des personnages de son Gargantua. La première, la préférence qu'il a dû accorder à sa patrie, par r amour qu'il lui portoit, et parcequ'il en connoissoit mieux les localités ; la deuxième , parcequ'en effet plusieurs de nos rois y ont résidé. Charles Vil a souvent habité, avec Agnès Sorel, les châteaux de Chinon et de Loches ; Louis XI , ceux d'Amboise et de Plessis-les-Tours ; et François I**^ , celui de Ghâtelleraut, sans parler de ceux de Blois et de Ramorintin, où il a également fixé sa résidence, ainsi que Louis XII, ni de celui d'Azay le Rideau, où nous avons vu la salamandre, qui étoit la devise de François I*"* , sculptée au-dessus de la porte. Louis XI, comme héritier de Charles, roi de Sicile, comte de Provence, avoit uni la vicomte de Ghâtelleraut à la couronne en 1482; elle vint ensuite à la maison de Bourbon, et François l" l'érigea en faveur de François de Bourbon, en duchépairie, en i5i4* Les biens de Charles de Bourbon, connétable de France, ayant été confisqués, ce duché fut de nouveau réuni à la couronne, en i538^ par ce même roi. Cest à Ghâtelleraut qu'il cé- -. lébra, en iS^i , les noces de Jeanne d'Albret, sa nièce, avec le duc de Glèves, avec un faste si extravagant, avec une si grande prodigalité, que pour combler le déficit qui en résulta dans ses finances,

coussons^ en sorte de carreaulx, lesquelz on naeit soubz les esselles. Et n estoit point fronsee ; car la fronsure des chemises^ nha esté inventée sinon

il établit la gabelle sur le sel. Cet impôt odieux occasiona des ré- ▼oltes, et de sanglants moyens de répressions, qui firent donner à i ces noces le nom de noces salées y d'où est venu sans doute à Ra- ' bêlais l'idée de celui de Pantagruel , le tout altéré, et de ceux de I^ypsodés et dAlmyroJeSy les altérés et les salés.

' Cest-à-dire pour les goussets des chemises. Bemier explique coussons par goussons : c'est le même mot que goussets; il n'y a de différence qu'en ce que gousson est un augmentatif, et gousset un diminutif « En Anjou, nous écrit M. La Mesangère, les ouvrières de campagne donnent encore à ce mot le sens dans lequel Rabelais l'a employé, m

^ C'est ce que dit Rabelais, liv. I, chap. lu, qu'une femme qui n'est plus ni jeune ni belle est du moins encore bonne à faire des chemises, froncées s'entend, ou à la mode nouyelle.. Ce qui est fondé sur ce que, du temps de Rabelais, on commença à froncer les chemises. Nam rugœ hœ, quidaliud sunt hoc tempore, quam nidi aut receptacuia pediculorum et pulicum ^ dit quelqu'un dans Vives , pour raison de ce qu'il ne vouloitpas suivre la nouvelle mode des chemises froncées. Or, comme pour froncer des chemises on se sert du cul de l'aiguille, Rabelais' borne à cette besogne les vieilles qui commencent a se rider ou kfronzWy comme on parle en Languedoc.

Perqué noun té marides , Jaoe, Hai! Qaoure té maridaras?

Caouque jour té repentira» Ran noun sies maridade.

As acabat de cordura.

Frounzinsses are »

dit une vieille chanson de ce pays-là, dont il est bien sur que Rabelai» savoit quelque chose du patois avant que d'y avoir jamais mis le pied. (L.) — Rabelais, qui, pour l'ordinaire, parle des modes avec tant d'exactitude, altère ici la vérité : à la cour de Louis XII, on portoit des chemises froncées -, mais le cynique écrivain avoit en tête une plaisanterie sur les lÏDgères. Note de M. La Mesangère.

depuis que les lingieres, lors que la poincte de leur aigueille estoit rompue , ont commencé besoigner du cul. Pour son pourpoinct feurent levées huict cens treze aulnes de satin blanc; et, pour les aguillettes 7 quinze cens neuf peaulx et deniye de chiens. Lors commença le monde attacher les chausses au pourpoinct^, et non le pourpoinct aux chausses : car c est chose contre nature 9, comme amplement ha declairé Ockam *®

' Ce sont les pièces orales qui ressortent des taillades. M. La Mesangère.

^ . Cet usage à^ attacher les chausses en pourpoinct se pratiquoit il n y a pas encore très long-temps, c'est-à-dire avant que Ton fît usage de bretelles. Les personnes dont les hanches neforraoient pas de saillie, faisoient coudre quatre boutons à leur veste et quatre anneaux à leur culotte, pour maintenir la culotte à une hauteur convenable ; ainsi, la culotte étoit attachée à la veste, et non la veste à la culotte. Quant à la forme du pourpoinct, nos vestes, lorsqu'elles ont des manches, correspondent à ce vêtement. Les premiers pourpoints tinrent lieu de cottes de mailles, et, pour qu'ils en fissent bien l'office, on les composa d'étoffe en plusieurs doubles, piquée; de là son nom depourpoinct, formé de pourpoindre. M. La M esangère.

^ £n effet, il n'est ni naturel ni possible d'attacher ou d'appendre une chose à une autre qui seroit plus basse qu'elle. ( L. )

'° La copie de la main de Rabelais portoit Olzam en vieux caractères, suivant lesquels, dans les manuscrits et dans plusieurs imprimés de ce temps-là, le k est fait comme Iz ; ce qui est cause que pas une dçs éditions que j'ai vues ne porte Okam, ou Ockam y qui est le vrai nom de ce docteur anglais, mais toutes Olkanty Olcam, ou O/zam. Ci-dessous, au ehap. xxxiii, les imprimeurs ont fait la même faute dans le mot Lubec, que dans l'édition de Nierg, i573, on lit Luhelz, au lieu de Lubek, comme ou lit dans celle de Dolet, i54a. Au chap. XL du liv. III, dans l'édition de i553, il y a Stolzom pour Stockholm, et au prologue du hv. IV, Ollzegen pour Ockeghem, tou-

sur les exponibles de M. Haulte chaussade ".

Pour ses chausses feurent levées unze cens cinq aulnes et ung tiers destamet blanc '^, et feurent deschicquetees en forme de colonnes striées et

jours par la même bëvne; et il n*y a pas jusqu'à ceux qui ont travaillé pour Henri Etienne à la meilleure édition de son Apologie d'Hérodote, qui est celle de 1 566, en 672 pa^es, qui, page 229 et page 628, n'aient bronché contre les mots kyrielle et lansqueneks, au lieu desquels ils ont mis Izirielle et lansquenelz. (L.) — Ockatn ou Occam, général des cordeliers, est un théologien scolastique anglois, disciple de Scot, qui fut le chef des nominaux, et qui s'acquit Une si grande réputation qu'on le surnomma le Docteur invincible , parcequ'il imagina de nouvelles subtilités pour mettre aux prises les champions de l'école. Il est mort en 1347? ^^ ^ laissé différents ouvrages, imprimés à Paris en 14769 ^^^ ^ ^ol. in-fel., et à Lyon en i49^) ^6^~ lement en 2 vol. in-fol. : le premier sous ce titre : Super quatros(sïc) lihros sententiarum annotationes; le deuxième sous celui-ci : Opuscula^ dialogi, summaria seu epitomata, cxxiiii capit. operis xc dierum. Quel dommage que les premières presses aient gémi pour de tels ouvrages ! Rabelais se moque ici de ce docteur en citant de lui un ridicule commentaire sur les exponibles , à peu près comme Molière cite Âristote au chapitre des chapeaux.

" Il y a bien de l'apparence que c'est d'ici qu'est pris le chapitre des chapeaux j que le Médecin malgré lui de Molière attribue à Âristote. A regard d* exponibles y terme du Parva logicalia de Petrus HispanuSj ce terme, autrefois si mystérieux pendant la barbarie des écoles, renfermoit la science à* exposer un même mot en mille manières, selon qu'on se voyoit plus ou moins pressé dans la dispute; et c'est par rapport au ridicule de cette prétendue science, qui s'enseignoit sérieusement dans le temps de la barbarie des écoles, que Rabelais lui attribue un maître d'un nom extravagant. ( L. ) - — En effet, par ce nom, il entend évidemment un faiseur de haut-de-chaussesy un tailleur de croupières.

'* D'étamine blanche. Ginguené expHque estamet par tricot, de Bfarsy par étoffe de laine. M. La Mesangère , que nous avons prié de

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crénelées par le derrière , affin de n'escbaufFer les reins. Et flocquoit par dedans la descbicqueture de damas bleu , tant que besoing estoit. Et notez qu'il avoit tresbelles grefVes '^ et bien proportionnées au reste de sa stature.

Pour la braguette feurent levées seize aulnes ung quartier d'icelluy mesme drap , et feut la forme d y celle comme d ung arc boutant, bien estachee'^ joyeusement a deux belles boucles d'or, que prènoyent deux crochetz d'esmail, en ung chasctin desquelz estoit enchâssée une grosse esmeraugde de la grosseur d une pomme d'orange. Car (ainsi que dict Orpheus, libro de lapidibus^ et Pline, libro ultimo) elle ha vertu erective et confortative du membre naturel. L'exiture V^ de la

faire des notes sur le costume de Gargantua, nous écrit que c'étoit avec des lés d'une étoffe tissée, ou avec de la peau, et non avec du tricot, cfae Ton faisoit les chausses du temps de Rabelais.

'^ C'est-à-dire de très belles jambes. Nicot rend grève de jambe par tibia y et traduit ^ui a belle grève par eucnetnusy en citant Budée. Ce mot grec signifie «jui a de belles cnémides ou guêtres, 6enè Ocreatus. Mais le mot grève a deux sens, celui de gras de jambe y c'est celui qu'il a ici, et celui de guêtres ou bottines. Les Espagnols disent greva dans le premier sens, et grevas -pour jambières, Brantôme, dans la vie de Catherine de Médicis, distingue la grève d'avec la jambe. Il dit que cette reine avoit la jambe et la grève très belle.

** C est-à-dire bien attachée.

'* Cest-à-dire sortie, saillie, avance; ce qui fait un meilleur sens i^'extiturey que quelques uns croient qu'on y dcvroit lire. (L.) — Vexiture de la braguette, c'est la fente ou l'ouverture de la culotte : exiture est traduit dans Duez par uscita, en italien ; dans Oudin, par ,$alida, en espagnol, la sortie , l'issue; il vient donc du latin exifus.

GARGANTUA. i8i

braguette estoit a la longfueur d'une canne '^, deschicquetee'7 comme les chausses, avec le damas bleu flottant comme davant. Maïs, voyans la belle brodure de canetille '^, et les plaisans entrelaz d'orfebvrerie '9 garniz de fins diamans, fins rubiz, fines tourquoyses,, fines esmeraugdes, et unions persicques ^®, vous l'eussiez comparée a une belle corne d'abundance, telle que voyez es anticquailles, et telle que donna Rhea es deux nymphes Adrastea et Ida, nourrices de Jupiter. Tousjours gualante, succulente, resudante, tousjours verdoyante, tousjours fleurissante, tousjours fructifiante, plene d'humeurs, plene de fleurs, plene de fruictz, plene de toutes délices. Je advoue dieu s'il ne la faisoit bon veoir. Mais je vous en exposeray bien dadvantaige au livre que j'ay faict de la dignité des braguettes^\ D'ung cas vous advertis,

'• Selon Du Gange, la canne, en fait d'aunage, est de huit empans, ou d'une aune et demie.

'7 TaiUadëe.

*■ Nos merciers vendent encore de la canetille, sorte d'agrément, qui a du rapport avec une plante aquatique dite canetille, parceque les jeunes Canards en sont friands. M. La Mesangère.

' ' * Quand on a, conune nous, sous les yeux les portraits du temps , on admire la justesse des descriptions de modes que fait Rabelais. M. La Mesangère.

'* Perles qu'on pèche dans le golfe Persique : unions,, du latin uniones^ perles.

" Ci-dessus, dans le prologue, l'auteur avoit déjà parlé de ce prétendu livre; et, au chap. viu du liv. HI, il veut que l'empereur

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que, si elle estoit bien longue et bien ample, si estoit elle bien guarnie au dedans et bien avitaillee, en rien ne ressemblant les hypocriticques braguettes ^^ d'ung tas de muguetz , qui ne sont plenes que de vent , au grand interest ^^ du sexe féminin.

Pour ses souliers feurent levées quatre cens six aulnes de velours bleu cramoysi, et feurent deschicquetez ^^ mignonnement par lignes parallèles, joinctes en cylindres uniformes. Pour la quarrelure d'iceulx feurent employées unze cens peaulx de vache brune, taillées a queues de merluz.

Pour son saye ^^ feurent levées dix et huict cens aulnes de velours bleu tainct en grene, brodé a lentour de belles vignettes ^^, et, par le milieu,

JustiDien, dans un traité de Cagotis tolleudis qu'il lui attribue, ait mis, dans le quatrième livre de ce traité, summum bonum in bragui" bus et braguetisH (L.)

'^ Les femmes, comme le remarque encore M. La Mesangère, ont imaginé à leur tour (en 1780) un vêtement hypocrite, qu'elles ont nommé le fichu menteur.

^^ CT est-à-dire au grand préjudice, comme portent quelques éditions peu scrupuleuses de rajeunir et d'altérer le style d'un auteur : interest est pris dans le même sens de dommage et préjudice en plusieurs endroits, entre autres dans la Chresme philosophale, « au grand dommaige et interest des paovres maistres es' arts, » comme l'a remarqué M. D. L.

*^ * Tailladés. Nous écrivons, ayant un portrait de François I*' sous les yeux. M. La Mesangère.

'^ Casaque militaire, surtout, manteau court; c'étoit le sagum des Gaulois, et le mot saye en vient.

'* On voit ici qu'autrefois les vignettes représentoient effective-

GARGANTUA. i83

de pinthes d'argent de canetille^7^ enchevestreesde verges dor^®, avecques force perles; par ce dénotant qu'il seroit ung bon fessepinthe ^^ en son temps.

Sa ceinture feut de troys cens aulnes et demie de sarge de soye, moitié blanche, et moitié bleue , ou je me suis bien abusé.

ment et proprement des vignes, mais que ce mot se disoit d'antres bordures que de celles des livres. (L.)

'' Les ornements faits avec des métaux tissés prennent quelquefois le nom de canetille : ordinairement la eanetille est de soie. Il s'agit ici de galons sur lesquels , comme sur des galons de livrée , étoient figurées des pinthes (pintes), armes parlantes. M. La Mesangère.

** Le mot verges est ici équivoque, et l'auteur disant tout d'une suite que ces pintes d'argent, enchevestrées de verges d'or, du saye du jeune Gargantua dénotoient qu'il seroit un bon fesse-pinte en son temps, on pourroit croire qu'il l'emploie dans la signification de verges à fesser; mais on se méprendroit, et par ces verges, autrement bagues nues, Rabelais entend différents cercles d'or en relief, qui partageoient extérieurement ces pintes en chopines et en demi-setiers ; ce qui se pratique encore sur les mesures d'étain et de plomb. (L.) — Par ce saye à verges (for, c'est-à-dire à raies ou rayures d'or, Tau* teur semble faire allusion aux virgata sagula des Gaulois,. dont parle Virgile. Dans le préambule d'une ordonnance que Henri II rendit en 1 549? on lit, selon M. Dulaure qui le cite , que les gentilshommes faisoient des dépenses excessives, poUr leurs habits, « en draps, en étoffes d'or et d'argent, pour filures, passements, bordures, orfé- ^eries, cordons, canetilles, velours, satins, ou taffetas barrés d'or on d'argent. »

'* Cest-à-dire un bon buveur. Duez rend ce mot par imbriacone, bevitore, en italien; Oudin, par bevedor, borracho, en espagnol. On dit, dans le même sens ^fesser ses poules, pour s'enivrer; et, dans nn sens analogue, un fesse-mathieu, pour un usurier, un fesse-miehe ou fesse-pain, pour un mange-pain, un mangiapane en italien.

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Son espee ne (eut valentianne, ni son poignard sarragossoys^®: car son père hayssoit tous ces indalgos bourrachous, marranisez^' comme dia-

^° Uune et l'autre auroient été peu conyenables à un enfant : les épées de Valence en Espagne et les poignards de Saragosse ayant la trempe excellente, et semblant ne pouvoir se manier que par les braves de ces deux villes, qui passent pour les plus adroits et les plus déterminés de toute l'Espagne. ( L. )

^' On appelle en Espagne hidalgos les Espagnols originaires ou citadins, qui, par leur naissance de parents vieux chrétiens, comme ils parlent, ont, entre autres privilèges, celui de porter l'épée et le poignard. Rabelais, qui ne savoit les langues que superfirielleroent, avoit écrit indalgos bourrachons au lieu de hidalgos borrachos. L'édition de i559 a seule bourrachons, mot francisé de borrachos: les autres, en changeant n en u, bourrachous. Or, comme les Espagnols, ennemis de l'ivrognerie, ont coutume d'appeler borrachos^ c'est-àdire bouteillons, ceux qu'ils veulent injurier, et particulièrement les François, appelés de même cra^au</$/r<incAo5 par les Flamands, à cause que les bots ou crapauds étoient, selon quelques auteurs, anciennement les armes de la monarchie, Rabelais, à cause de ce mot si fréquent dans la bouche des Espagnols, les appelle borrachons, de même qu'au prologue du liv. III il appelle liffreloffres les Allemands et les Suisses, parcequ'il semble, quand ils parlent, qu'ils ne disent autre chose que Hffre loffre. Et comme enfin il y a peu de bonnes maisons en Espagne qui puissent se vanter de ne s'être point mêlées par alliance avec les Mores anciens du pays, ou avec leurs descendants qui s'y tiennent encore cachés, de là vient que Rabelais ne fait pas de scrupule d'accuser aussi de marranisme la meilleure noblesse espagnole. (L.) — Indalgos est une corruption de hidalgos y pluriel de hidalgo, mot espagnol qui signifie noble, gentilhomme, et qui est contracté de hijo dalgo, qui se dit, dans le même sens, pour hijo dtalgo, fils de quelqu'un, c'est-à-dire légitime, par opposition à bâtard, enfant qui n'est avoué d'aucun père, qui n'a pas de père connu ou légal ; ainsi, dans l'origine, noble, chez les Goths et chez les Germains, étoit synonyme de légitime; et vilain, roturier, serf, synonyme de bâtard. Cest de là qu'est venu le nom latin Germani, dont

GARGANTUA. i85

bles; mais il eut la belle espee de boys, et le poignard de cuir bouilly, painetz et dorez comme ung chascun soubhaiteroyt.

Sa bourse feut faicte de la couille d'ung oriflant ^*

celui des Francs n*est qu'une traduction dans la lan(yue de ces peuples : ce nom tient à l'usage où ils étoient de ne reeonnoître comme nobles que les enfants légitimes , et comme légitimes que ceux dont la légitimité ayoit été éprouvée, en les exposant sur le Rhin. C'est de là aussi que par opposition est venu le nom des Esclavons et des hertziens. Borracho , en espagnol, signifie ivrogne. Marrano , dans la même langue, est un porc châtré, par allusion sans doute aux Mores et aux Juifs qui sont circoncis; en Italien, c'est un infidèle qui n'est pas chrétien. Cest en outre, en espagnol, une injure qui se dit à ceux qu'on accuse d'irréligion, comme les Mores et les Juifs; car, pour les fanatiques , n'être pas chrétien , c'est n'avoir pas de religion , ni même de probité; c'est être aussi immonde qu'un porc. On lit les marans espagnols y dans les Mémoires de la Ligue. En Espagne , dit l'abbé de Marsy, on appelle hidalgos les nobles d'ancienne race et issus de parents vieux chrétiens, sans mélange de juiverie. Rabelais, qui n'admet point des nobles de cette espèce, dit que ces prétendus hîdalgos^sont marranisez (de rac«. marrane ou morisque), comme diables. Borracho, ivrogne, est un terme fort injurieux chez les Espagnols, peuple sobre s'il en fut jamais. Ainsi ces mots, indalgos, bourrackous, marranisez , forment une cacophonie des plus plaisantent.

^* Ci-dessous encore, liv. III, chap. xvii, une couille de heMer plene de carolus nouvellement forgez. Ce qu'ici et plus bas, au chap. xvi, Rabelais nomme oriflant, par une corruption autorisée par nos vieux livres, c'est Y éléphant. Des bourses de ce prodigieusement gros animal, Rabelais fait une bornée à mettre l'argent que le jeune Gargantua portoit ordinairement sur soi ; et ce qui le porte à cela, c'est que, comme anciennement les particuliers faisoient leurs bourses de la peau qui enveloppe les testicules du bélier, il falloit qu'un géant et un grand prince comme Gargantua, eût une bourse incomparablement plus grosse^ puisqu'elle devoit être proportionnée aux riches-

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que lui donna her Pracontal, proconsul de Libye^^.

Pour sa robbe feurent levées neuf mille six cens aulnes moins deux tiers de velours bleu^^ comme dessus, tout pourfilé d or^^ en figure diagonale , dont, par juste perspective, yssoit une couleur innomee ^^, telle que voyez es coulz des tourterelles, qui resjouyssoit merveilleusement les yeulx des spectateurs.

Pour son bonnet feurent levées troys cens deux aulnes un quart de velours blanc , et feut la forme d'icelluy large et ronde à la capacité du chief. Car son père disoit que ces bonnetz à la marrabaise^7^ faictz comme une crouste de pasté, porte-

ses et à la taille de cet homme extraordinaire. ( L. ) — Cet usage des anciens, rapporté par Festus et par Pedianus, de faire leurs bourses à argent de la peau qui enveloppe les testicules du bélier, tient sans doute à la fable du bélier de la toison d'or, et à la croy.ance , encore aujourd'hui répandue parmi le peuple des campagnes, que là où il y a un trésor caché en terre, il y a un bélier dessus.

^^* L'ancienne maison de Pracontal est originaire de Montelimar en Dauphiné. Le sire Pracontal étoit probablement lieutenant de roi en ce pays ou dans la Provence. (L.) — Her signifie maître ou seigneur, du latin herus^ ou de l'allemand herr. La Libye doit être ici pour le Milanois. Voyez page 69 et 68.

^^* Cest bien là évidemment le manteau royal de France, qui est de velours bleu, parsemé de fleurs de lis d'or, qui semblent placées diagonalement quand il flotte sur les épaules.

" Profilé d'or.

^^ Sortoit une couleur qui n'a point de nom, ou plutôt qu'on ne sanroit nommer, parceque, dit M. La Mesangère, elle change suivant ses aspects. Yssir, sortir, en itahen uscirCy vient du latin exire.

^^ * Ci-dessous encore , liv. III , chap. TKii^je gaige quil est marra»

royent quelque jour mal encontre a leurs tonduz^®. Pour son plumartpourtoit une belle grande

bais. Un bonnet à la marrabaise, c'est-à-dire à la juive, et comme en portent les Espagnols, dont plusieurs passent pour une espèce de joifs et de mahométans cachés. Le Tocsain des massacres y pag. 90 : « Environ le mesme temps il s'esmeut une sédition à Paris contre les Italiens, que le peuple accusoit d'avoir tué plusieurs petits enfants, et prins de lem* sang : les uns disans que c*estoit pour baigner le duc d* Anjou, pour quelque maladie secrette, et les autres pour la roine mère. En somme, sous cette couleur, plusieurs Italiens furent pillez et outragez par la popnlasse, accusez d'estre marrabetSy c'est-à-dire juifs cachez , » car on sait qu'encore aujourd'hui les juifs sont soup* çonnés, assez communément, d'égorger d'année à autre quelque en* fant chrétien, à l'imitation de ces Italiens qu'un semblable soupçon fit passer pour marrabaisf vers le miheu du seizième siècle. A considérer le mot en soi, marrabais, dans les dictionnaires françois-espagnol et françois-italien d'Oudin, est interprété marrano, tpii signifie proprement un chrétien de race juive ou mahométane. Marrabais paroit un mot composé de Maurus et d'Arabs, parceque les Mores et les Arabes ont long-temps commandé dans une partie de l'Espagne ; et comme il y avoit beaucoup de juifs mêlés parmi eux , de là est venu que marrabais se prend pour mahométan et pour juif. Et parceque les Espagnols sont nommés injurieusement marranes et marrabais y comme s'ils tenoient du judaïsme, de là vient que, loroqa'au chap. xxii du liv. III on lit du poète Raminagrobis, « il est par dieu sophiste argnt, ergoté, et naïf , je gaige qu'il est marrabais y » il est indubitable que là Rabelais nous donne ce poëte pour aussi fin et madré que les Espagnols, qui étant, comme on sait, fort attachés à la scolastique, sont par conséquent grands et snbtils logiciens. (L.) — Marrabais est en effet la même injure que marrano y puisque Duez et Oudin l'expliquent par ce mot. Nous ajouterons que c'est le même mot que marabais, qu'on trouve dans ces deux lexicographes pour nom d'une espèce de petite monnoie, et qu'ils viennent l'un et l'autre par contraction de Maure et Arabe, d'où on a fait aussi mosarabe par le changement de l'r en s. Les Marrabais, Marabais, on Marrabets, sont donc les juifs espagnols, ou plutôt les

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plume bleue prinse d'ung'onocrotaP^ du pays de Hircanie la saulvaige , bien mignonnement pendente sus laureille droicte. Pour son imaige avoit, en une plataine ^^ d or pesant soixante et huict marcs, une figure d'esmail compétent : en laquelle

Espagnols qui descendent des Maures et des Arabes; delà ceux qui passoient pour tels à Paris étoient jadis outragés par la populace. An reste, comme le remarque de Marsy, Rabelais en veut moins ici aux juifs qu'à nos prêtres et à nos docteurs, qui portent des bonnets courts, carrés, et étroits, fort différents du bonnet large et rond que portoit le bon Gargantua.

^' Rabelais semble faire allusion ici à l'accident qui arriya à François V à Romorantin, en i52i. On sait que ce prince, un jour de carnaval, ayant assiégé et attaqué l'hôtel d'un de ses courtisans à coups de pelottes de neige, fut blessé au visage, d'un tison qui lui fiit lancé d'une fenêtre; et que ce fut pour cacher la cicatrice de cette blessure qu'il laissa croître sa barbe.

^^ Nom que les anciens donnoient au pélican, qui est appelé aussi grandgousiery comme le père de Gargantua. Cet oiseau aquatique a de très belles et grandes plumes, et a fe braire de l'âne quand il veut respirer; de là son nom grec, composé d'ôvor, âne, et ;|^fo7fltAoT, bruit, crepitaculum. Il ressemble au cygne; il est surtout remarquable par la vaste poche qu'il porte sous le bec. Voyez V Encyclopédie, au mot PÉLICAN. Peut-être, dit un des éditeurs de ijSa, que, par une plume d*onocrotal, il veut désigner quelque docteur de son siècle; cela est assez dans son goût. Cest ainsi qu'au liv. V, chap. vm, il dit: « aperçeumes ung vieil evesgaut a teste verde, accompagné d'un soufflegan et troys onocrotales. » On voit évidemment qu'il veut dire un évéque, un sufPragant et trois docteurs. Alors ces docteurs seroient pour lui des ânes on des butors; car, comme le remarque l'auteur de l'Alphabet, quelques uns disent que Tonocrotale est le butor, et son nom signifie qui a le braire de l'âne.

^° Pour patène ou bassin, du latin patena ou patina, du grec tarttûetin. On trouve plateinne dans nos glossaires, pour plaque de métal; platine de calice pour patène^ dans Oudin et dans Duez.

estoit pourtraict ung corps humain ayant deux testes, lune virée vers Faultre , quatre bras, quatre piedz, et deux culz; tel que dict Platon, in Symposioy avoir esté l'humaine nature a son commencement mysticq , et autour estoit escript en lettres ionicques, h A'rAnH ot zûteï tàkaicths^^

*' Il est bien étonnant, dit nn éditeur de 1753, que parmi tous les interprètes de Rabelais il n'y en ait pas un qui ait expliqué ce texte, et qu'ils aient tous supposé que tous ceux qui lisoient Rabelais sayoient le grec. Mais il est encore plus étonnant de trouver un passage de saint Paul dans cet endroit de Gargantua. Tout étoit égal à Rabelais, sacré, profane, Bacchus, saint Jean, etc. C*est bien de lui que le docteur séraphique pouvoit dire : « Presque point d'autetin qu'il ne dévorât, et dont il ne portât Fextrait dans sa tête; Moïse, Isaïe, Platon, Virgile, saint Paul, César, Origène, Barthole! n Cette peinture sur émail , enchâssée d'or, représentant deux corps humains , en regard, avec cette devise qui est un passage de l'épître première, cbap. xin, de saint Paul aux Corinthiens : H dyÂTti où (nlulei ietvltîçy c'est-à-dire Charitas non quœrit (quœ sunt) sua y ou sua ipsius: La charité ne cherche point ses propres intérêts ou son profit ; signifie que l'homme et la femme ne sont que deux moitiés d'un même tout. Platon, dans le traité que cite Rabelais, prétend en effet que l'homme, dans son origine, étoit androgyne, c'est-à-dire homme et femme ; qu'il fut ensuite partagé en deux moitiés, l'une mâle, et F autre femelle ; et que c'est pour cela que ces deux moitiés cherchent encore à se réunir dans une conjonction chamelle pour ne plus faire qu'un. La Genèse nous o£&e aussi la même fiction. Adam, dont le nom signifie V homme en hébreu , avoit été créé d'abord mâle et femelle : Ad inuÈginem. Dei ereavitillum y masculum etfeminam creavit eos. Dieu dit ensuite : Il n'est pas bon que l'homme soit seul, faisons-lui un aide semblable à lui; et, lui ayant envoyé un sommeil, il en tira une cÀte ou une moitié dont il fit la femme, qu'il amena à Adam; ce qui lui fit dire en la voyant : Voilà l'os de mes os, la chair de ma chair; l'homme quittera son père et sa mère et s'attachera à sa femme, et

igo LÏVRE I, CHAP. VIII.

Pour porter au col eut une chaisne d or pesante vingt et cinq mille soixante et troys marcz d or, faicte en forme de grosses bacces^^, entre lesquelles estoyent en œuvre gros jaspes verds engravez et taillez en dracons, tous environnez de rayes etestincelles, comme les portoit jadis le roy Necepsos^^. Et descendoit jusques a la boucque du hault

ils seront deux dans une seule chair, et erunt duo in cameuna. Peut- \ \ on trouver un rapprochement plus firappant? Est-ce la Bible cpi a copié Platon, ou Platon qui a copie la Bible?

^'* Du latin baccoy qui signifie |° baie, graine d* arbre, ou arbrisseau; 2° perle, parceque la perle ressemble à une olive : c'est dans ce dernier sens qu'il est pris ici ; 3° anneau de chaîne. Au lieu de bacces, il écrit bagues: liv. I, chap. lvi^ g arny de force bagues et boutons d'or; et liv. V, chap. xxxiv, bien verdoyons et tout chargez de bagues. Mais ce n*est qu'une variation de prononciation et d'orthographe. Bague vient également de bacca , ainsi que baguenaude , baguenaudiery et baguenauder. La chaîne d'or pesant vingt-cinq mille soixante - trois marcs que l'auteur destine au cou du jeune Gargantua, rappelle ces coUiers d'or, lourds et massifs, que nous offrent en effet les portraits et médailles de Louis XII, de François I**^, et autres princes de ce temps -là. Les grosses bacces de ces colliers étoient les gros grains ou pommettes qui les garnissoient.

^^ Cétoit un roi d'Egypte, grand astrologue, qui croyoit, selon Galien, liv. IX des Simples, que le jaspe vert qu'il portoit continuellement su^ lui, le feroit vivre longues années. Ausone dit de lui : Quique magos docuit mystena vana Necepsos; et Julius Firmicus, liv. VIII, Mathes. ; Nccepso jEgypti potentissimus imperator, optimus quoque eistronomus^ per ipsos decanos omniavitia valetudinesque collegil; ostendensy quant valetudinem quis decanus efficeret: quia

una natura ab aliâ vincitur, unusque deus ab altero divinus ille

NecepsOy ut remédia valetudinem inveniret manifestis tractati-

bus explicavit.

ventre^. Dont toute sa vie en eut lemolument ^^ tel que sçavent les medicins {jregeoys^^.

Pour ses guandz feurent mises en œuvre seize peaulx de lutins, et troys de loups guarous pour la brodure ^7 d'iceulx. Et de telle manière luy feurent faictz par lordonnance des cabalistes de Sainlouand^®. Pour les anneaulx (lesquelz voulut

** Cest-à-dire jusqu'au nombril. Boucque est ici sans doute pour boucle, et non pas pour bouche. On trouve bouqu/e, dans ce sens, dans le nouveau glossaire. En effet le nombril est comme la boucle du ventre, et c*est par une expression analogue qu'on dit 6ouc/er une cavale.

*^* Cet émolument est probablement Fembonpoint. En effet, Pline, liv. XXXVII de son Histoire naturelle, dit que la polissure de l'agate, on jaspe, engraisse; Achates politura pinguescit: Or, l'auteur vient de parler de la bedaine du jeune Gargantua. L'agate et le jaspe sont à peu près de même nature, puisqu'il y a des jaspes agates, et de» agates jaspées. (Voyez Y Encyclopédie, au mot agate.) L'histoire nous dit que François V étoit beau de figure, grand, et gros à proportion. «Il ( Louis Xn) disoit, en soupirant, du jeune François d^Angou- Icme (le vrai Gargantua) : Hélas! nous travaillons en vain, ce gros garçon gâtera tout. » Voyez Gamier, Histoire de France , tome 12, page 544.

^^ Tout ceci est pris de Galien , liv. IX de Simplic. , au chapitre intitulé Jaspis viridis, (L.) — Cest-à-dire les médecins grecs. Gré-' geois pourprée existe encore dans feu grégeois.

^' Pour bordure, par métathèse. Ménage en fait la remarque au mot broder.

^* Sainlonand est un prieuré situé sur la Vienne, à une petite lieue plus bas que Chinon. Ce nom vient de Idnentius, moine de Saint-Mémin d'Orléans, qui mourut là; et Rabelais traite de caba» listes les religieux de Saint-Louens, par la même raison que ciliés*sous, an chap. xv du liv. III, il appelle cabale monastique toute institation qui n'a pour fondement qu'un perpétuel et constant usage

son père qu il portas! pour renouveller le signe anticque de noblesse) il eut au doigt indice de sa main gauche une escarboucle ^9 grosse comme

des moines. (L.) — Saint-Louand ( c^est ainsi qu'il faut lire, et non Saint- Louaud) est un bourg d'Indre-et-Loire, à deux kilomètres de Chinon, et un prieuré, dont les habitants et les moines passèrent pour cabalistes. Il tire son nom d*un prieuré et d'une église consacrés à saint Louens, en latin LiventiuSy moine qui vivoit au septième siècle, selon l'abbé Ghastelain dans son Martyrologe universel, où il avoit écrit Linentius ( ce qui est sans doute cause de l'erreur de Le Duchat qui l'écrit de même) ^ nom qu'il a ensuite corrigé, dans son errata, en Liventius, qui doit être une corruption de lupentiuSy dérivé de lupus, loup. C'est peut-être le nom de ce saint Loup qui aura donné à ce saint et à ses moines la réputation de cabalistes, c'est-àdire de sorciers. Il n'en falloit pas davantage dans les temps d'ignorance.

^^ * Cette belle escarboucle, que l'auteur donne ici au jeune Gargantua, est évidemment encore une allusion à cette rose d'escarboucle, que portoit en effet François V au combat de Marignan. « Il portoit, dit Legendre, en parlant de François V% sur son casque ou armet une rose d'escarboucle, qui jetait un feu merveilleux. » Voy. Legendre, in-fol., tome i, pag. 6i4; voy. aussi M^eray, tomes, page 902 , qui dit la même chose. Voy. note 44*

^° Léunclaw, pag. 223 des Pandectes de l'histoire des Turcs, dit que séraph étoit une monnoie d'or égyptienne , ainsi nommée du soudan Melech Seraph, qui la fit frapper le premier. Ici, or de séraph, c'est comme qui diroit or de ducat, puisque le séraph, dont il est encore parlé liv. II, chap. xiv, et liv. III, chap. ii, est proprement cette monnoie turque qui répond au ducat d'Europe. ( L. ) — Or de serap/i, c'est-à-dire or poli et brillant, de l'hébreu zarap^, flamboyant, d'où vient séraphin; ou plutôt de l'italien seraffo^ saphir, par métathèse de saphirus; ce qui nous feroit croire i° que l'or de séraph est le même que l'or d'Ophir, Ophir ayant pu s'écrire par une h initiale qui se sera changée ens^ selon l'usage, dans saphirus et dans séraph; 2° que la monnoie d'or de ce nom, égyptienne ou turque, car Duez et Oudin disent que séraph est le nom d'une monnoie d'or tur-

GARGANTUA. igS

ung œuf d austruche , enchâssée en or de sera phe^® bien mignonnement. Au doigt médical^* dycelle eut ung anneau faict des quatre metaulx ensemble, en la plus merveilleuse façon que jamais feut veue, sans que lassier froissast For, sans que largent fouUast le cuyvre^^. Le tout feut faict par le capitaine Ghappuy s ^^ et Alcofribas son bon fac-

que, ponrroit bien être une monnoie d'or imaginaire, dont l'existence aura été supposée d'après une fausse étymologie de ce nom , et reçue ensuite par les compilateurs de dictionnaires comme réelle.

^' Cest le doigt le plus proche du petit doigt, le doigt annulaire, qui est nommé aussi digitus medicus, parceque les anciens avoient coutume de délayer les médicaments avec ce doigt. Galien dit dans son introduction à l'étude de la médecine : Médium, sequitur ^a-iifU9ùÇy medids dicatus, atque ab iis nomen sertitus. Au reste c'étoit encore à ce doigt y comme le remarque M. Pector, que la jeune épouse mettoit l'anneau conjugal, parceque l'on croyoit qu'il en partoit une veine qui alloit directement au cœur.

^* Ingénieuse manière d'exprimer qu'un métal faisoit valoir l'autre, dit M. La Mesangère.

*' Claude Chappuys, valet-de-chambre du roi François !*% et garde de sa bibliothèque, puis doyen de l'égUse de Rouen, après qu'il se fut fait ecclésiastique , ce qui a fait croire à La Croix du Maine que Claude Chappuys étoit de Rouen. Mais Gabriel Chappuys , qui en tête de toutes ses traductions se qualifioit Tourangeau, assure que ce Claude et lui étoient parents; et d'ailleurs Du Verdier-Vaupnvas, qui prétend que Claude Chappuys étoit de Touraine, est plus croyable cjue La Croix du Maine, puisque Rabelais, qui en étoit aussi, parle du même Claude Chappuys comme d'un homme de sa connoissance particulière. La Croix du Maine et Du Verdier-Vauprivas ont publié les catalogues de ses ouvrages. Marot le nomme dans son Épître de Fripe-Lippe à Sagon; et Salman Macrin, qui étoit, comme Claude Chappuys, valet-de-chambre du roi François I*"", page 124 de ses hymnes , liv. III , adresse quelques vers phalevques ad Clau-

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teur^^. Au doigt médical de la dextre eut ung agneau faict en forme spirale , auquel estoyent enchâssez ung balay en perfection ^^, ung diamant

dium Cappusiuxn ydecanum roihomagensem y où il le traite de son ancien compagnon et ami. (L.)-^Nous avons de Claude Chappuys, Tourangeau, entre autres ouvrages, un panégyrique de François r"", et le discours de la court (en vers); Paris, André Rosset, i543, in-8^. Dans le titre de ce discours, il se qualifie de libraire, c'est-àdire de bibliothécaire du roi.

'^ * AlcofribiiS'Nasiery c'est l'anagramme de François Rabelais y qui se nomme encore lui-même Alcofrihas sur la fin du trente-deuxième chap. du second livre de son roman. Il se qualifie ici le bon facteur de Gargantua, c'est-à-dire le fidèle historien des faits de ce prince. Aussi voit-on que, dans les vieilles éditions de ce roman, il l'intitule les Faictz etDictZy etc.; et André Du C^éne explique aiâsi, dans sa préface sur Alain Ghartier, le mot facteur^ que nos vieux livres emploient ordinairement dans la signification â^ historien. (L.) — Cest de lui-même que Rabelais parle ici, et Hv. I, chap xxi, ainsi que liv. U, chap. xxxrv, sous le nom ^ Alcofrihas^ auteur de ce hvre, n'ayant pas osé mettre son nom aux deux premiers livres de son roman, « apparemment, dit ailleurs Le Duchat, parceque, lorsqu'il les composa, il étoit moine de Saint-Mâur; ce ne fut que dans les suivants qu'il prit la liberté de se nommer après s'être sécularisé. « La qualité de bon facteur de Gargantua qu'il prend signifie Httéralement historien, ou narrateur des faicts.

'* De figure ronde, comme Rabelais > s'en explique ci -dessous, liv. rV, chap. XXXII, où il dit que cette figure est la seule qui soit parfaite. (L.) — Le balai, au plutôt balais^ est une sorte de rubis de couleur de vin fort paillet; et c'est sans doute de sa couleur de paille, palea en latin, qu'il tire son nom, car ce nom est un adjectif qui ne s'emploie, selon l'académie, qu'avec le mot rubis^ comme le prouvent en effet ces phrases qu'elle cite : Acheter ou vendre un rubisbalais; Un rubis-balais bien monté, ou bien mis en œuvre. On appelle figurément, selon le dictionnaire de Trévoux, balais, des boutons rou-

GARGANTUA. igS

en poiacte, et une esmeraugde de Physon ^ de pris inestimable. Car Han& Carvel, grand lapidaire du roy de Melinde ^7, les estimoit a la valeur de soixante-neuf millions huict cens nouante et qua-

ges qui Tien&ent sur le -visage des iTrognes ; et c'est peat-«tre pour cette raison que Rabelais en met un au doigt de Gargantua.

** * Cest-à-dire du fleuve Physon. Moïse dit que tout le pays qu'arrose le Physon est abondant en pierreries, perles, émeraudes, etc*, et le place dans le paradis terrestre. Ce n'est point encore sans mo* tif que Rabelais donne pour anneau au jeune Gargantua une esme^ raugde de pris inestimable. Voici ce que nous trouvons dans l'histoire : «Du i5 avril iSij, après Pâques, paiement d'une grande émeraude enchâssée en or, en un chaton... , achetée par François I"^ aooo livres tournois, aux héritiers de feu Louis de Grayille, en son vivant amiral de France.... » Article extrait du i66* titre, concernant l'histoire de France, au cabinet des manuscrits de la bibliothèque royale. Voyez note 49.

'^ * Cest Camelf et non Carvel, qu'on ht dans l'édition de Dolet , i54a, dans celle de i547, et dans celle de i553. U est vrai que de ce temps-là la figure de Vu consonne étoit la même que celle de Vu voyelle ; mais Caruel se trouve écrit Caruel avec deux points sur Tu en trois endroits de l'édition de iSSq, et même en cinq du Rabelais de 1626, liv. m, chap. xxviii. Ainsi Caruel pourroit bien être la bonne leçon, et non Carvel y qui est. celle que La Fontaine a suivie. L'état maritime de Mélinde , que les Portugais découvrirent sous la conduite de Vasque de Gama au commencement de l'année i49^9 est situé en Afrique, à trois degrés de latitude méridionale, et il est riche particulièrement en escarhoucles et en rubis. Cest la raison pourquoi Rabelais donne au roi de Mélinde un grand lapidaire, qu'oA prend pour estimer les pierreries de Gargantua. Mais, comme il n'y a pas d'apparence. qu'on soit allé chercher si loin un lapidaire pour évaluer les bijoux de notre héros, je croirois bien plutôt que, par le roi de Mélinde, Rabelais a entendu le roi de France. A l'égard de Hans Carvel y par le conte que l'auteur fait de lui, liv. III, chap. xxviii, je ne doute point que ce ne fût quelque Picard, gros financier, qui

tre mille dix et huict moutons a la grand' laine ^* : aultant lestimarent les Fourques d'Augsbourg ^9.

deyint fort jaloax d'une jeune personne qu'il avoit épousée, sans faire réflexion qu'il étoit trop -vieux pour elle. ( L. )

^^ Ces moutons, qui reviennent encore au chap. lui suivant, et liv. m, chap. II, étoient une monnoie d'or fin, du poids de trois deniers cinq grains trébuchants; elle valoit douze sols six deniers d'argent fin ; et elle fut appelée de la sorte parcequ'à un de ses côtés étoit représenté Jésus-Christ, sous la figure de V agneau^ avec ces mots autour : Agnus Dei, qui tollîs peccata mundi, miserere nobis. Elle commença sous le règne de saint Louis, et dura jusqu'à celai de Charles VIII. (L.)

^^ Marchands riches et très renommés dès la fin du quinzième siècle. Ils étoient d'Augsbourg, et ils y avoient exercé leur trafic; mais, dès Tan i5io, ils possédoient des terres considérables dans le diocèse de Constance; et ce fut aussi vers ce temps-là que l'empereur Maximilien I*^ les honora du titre de barons. Rabelais parle d'eux dans la première de ses épitres frahçoises; et c'est à cette occasion que MM. de Sainte-Marthe expliquent l'origine de cette famille, dans leurs observations sur ces épitres. Leur vrai nom est Foucker, et ils sont aujourd'hui comtes de l'Empire. (L.) — Les Fourques dtAugshourg étoient de riches joailliers ou lapidaires qui commerçoient à Augsbourg, en Allemagne, où ce genre de commerce étoit établi dès le temps de Charlemagne. Voyez les Mémoires de V Académie celtique^ n** i3, pag. 129. Cest par métathèse qu'on a dit en françois Fourque pour Foucre, comme on a dû dire d'abord Foucre pour Foucker ou Fugger : c'est ainsi que de nos jours nous avons fait Klèbre de Kléber; c'est ainsi que plus anciennement on a fait ministre de minister, et nombre d'autres mots semblables. Ces riches négociants prêtèrent des millions à Charles-Quint, et brûlèrent un jour ses reconnoissances devant lui, dans des aromates, après lui avoir donné un grand festin.

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