CHAPITRE IX
Des couleurs et livrée de Gargantua.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CHàPITRE.
Ces couleurs et leurs sig^nifications mènent loin Fauteur, ({ui finit par s^élever contre les rébus et les calembourgs en Yog^e de son temps, comme du nôtre : u qui sont, dit- « il , homonymies (^(/uwo^tie^) tant ineptes.... après la restiu tution des bonnes lettres, n
Le blanc et le bleu , qui étoient les couleurs de Gargfantua, sont les couleurs de l'écu ancien de France, puisque le rouge, qu'on y a ajouté depuis, ne fig^ure que la couleur du revers de l'écu doublé de gtieule ou de roug;e , à moins qu'on ne suppose que cette doublure forme une espèce de retroussis qui borde le tour du parement de l'écu. «Les couleurs blanc et bleu, dit Voltaire sur ce chapitre, désirent évidemment la livrée des rois de France, n
Les lis en champ d'azur qui composent l'écu , sont encore le blanc et le bleu, ou plutôt, en langage héraldique, l'argent et l'azur, qui signifient: le premier, la candeur, la sincérité, la franchise, caractère distinctif des Francs; le second , la majesté royale. De là le nom de bleu de roi donné à cette couleur.
u II ne se peut rien voir de plus docte, dit Bernier, que ce qui se lit au sujet des couleurs de Gargantua; mais avec
igS LIVRE I, CHAP. IX.
tout ce que Rabelais dit là de ces couleurs, pourquoi n'y a-t-il fait aucune mention du blanc et du clairet (vm blanc et vin rouge en Touraine et Biesois ) , qui sont de si bonnes couleurs pour un bomme de cabaret? car pour la couleur d'amitié, il a eu raison de ne la pas mettre avec celles d'un aussi bon et aussi franc gaulois que son Gargantua , tant elle est trompeuse, et tant le monde est plein de Joabs et de Judas. Quoi qu'il en soit, il ne faut pas oublier ici au sujet de Gargantua, pour égayer un peu la matière, que Gui Patin, grand copiste de Rabelais, mais aussi déclaré contre l'antimoine minéral qu'il étoit grand antimoine-claustral, ayant appris qu'un partisan ( de l'antimoine ) nommé Gargan^ étoit mort après avoir pris le vin antimonial, il nomma le médecin qui le lui avoit ordonné Gargan-tua, allusion et étymologie laquelle vaut bien celle que Rabelais nous donne de Gargantua,» On voit que le jeu de mot sur Vantimoine n'est pas nouveau.
Les couleurs de Gargantua feurent blanc et bleu , comme cy dessus avez peu lire. Et , par icelles, vouloit son père qu'on entendist que ce luy estoit une joye céleste. Car le blanc luy signifioit joye, plaisir, délices et resjouyssance; et le bleu , choses célestes. J entends bien que , lisans cesmotz, vous vousmocquez du vieil beuveur, et reputez l'exposition des couleurs par trop indague ' et abhorrente : et dictes que blanc signifie
' Indague, dishonesto, torpe, brutto^ dit le dictionnaire françoisitalien d'Oudîn. Le mot indague ^ dans la signification la plus vraisemblable, se dit proprement d'un homme qui, dans un pays comme
fby; et bleu, fermeté. Mais, sans vous mouvoir, courroucer, eschaufer, ni altérer (car le temps est dangereux) , respondez moy, si bon vous semble, Daultre contraincte ne useray envers vous, ni aultres quelz qu'ilz soyent, SeuUement vous diray ung mot de la bouteille.
Qui vous meut? qui vous poinct? qui vous dict que blanc signifie foy; et bleu, fermeté? Ung (dictes vous) livre trepelu ^, qui se vend par les
rEspagne, où les çentilshommes portent la dague y paroîtroit en pu* blic sans dague au côté; et c*est ^e là qu*en France on le dit d*UB homme décontenance et de manvaise grâce. Mais ici Rabelais remploie pour exprimer une chose qui fait de la peine au sens commun. (L.) — Indague est un adjectif qui a signifié en effet, au sens propre, qui est sans dague , et qui ensuite s* est dit, au sens figuré, d'un homme du commun mal mis et mal vêtu, ou décontenancé, parceque c*étoit alors la mode de porter la dague au côté; de sorte que, dit le grand dictionnaire de Trévoux, celui qui sortoit sans dague, étoit appelé indague y c'est-à-dire sans ajustement, sans grâce et sans contenance : ainsi indague signifie ici sansgrtice, Borel, qui explique indague par déshonnéte, honteux, dit qu'il se prend aussi pour un homme décontenancé. Le dernier éditeur de Rabelais se trompe donc, en expliquant cet adjectif par maniéré, recherché, trop subtil ; il le confond avec le substantif indague y qui signifie recherche subtile, et qui, ainsi ciplindaguery rechercher, vient du latin indagare; ce qui est bien différent. De Marsy explique indague par inepte, Téditeur de i^Sa par impropre : il falloit au moins dire inconvenant, * Ci-dessous encore, liv. DI, chap. xx, ce vieux et trepelu Terpsion; et au chap. xxviii du même livre, c. gogueluy c. farfelu y c. trepelu. Un livre trepelu y c'est un livre mal bâti. Dans ce temps-là un trepelu y c'étoit un homme mal coiffé, comme cpii diroit entrepelu, ainsi qu'on a dit treluircy et qu'en Rourgogne on dit trevoir pour entrevoir. On a dit aussi trepelu dans la même signification, et ce mot s'est pareillement dit des choses et des personnes : mais toujours
bisouarts^ et porteballes, au tiltre te Blason des couleurs. Qui l'ha faict? Quiconques il soit , en ce
en mauvaise part, soit d'un homme de peu, ou d'une chose du néant, ou de trupety ou tripety comme on parle en Lorraine. (L.) — Trepelu est traduit dans Duez par un meschino^ un mendico; dans Oudin, par brivion^ cpii si{piifie un gueux, un coquin, un hélltre, qui mendie des bribes de pain. Le Roux, dans son dictionnaire comique, l'explique par sot, mauvais, i^orant; M. Roquefort, par moisi, gâté, parceque, dit-il, ce qui est moisi, est plein de poils; et tons les deux citent ce passage de Rabelais, pour justifier leur explication. Nous pensons nous que trepelu est pour trèspeluy ou trèspoiluy comme très tous pour tous tous: Vous estes très tout forcené, lit-on dans Patelin; comme tartuffe pour tretruphey de très et trupher, variante de tromper; tréou très vient du grec'Jpic ter: c'est ainsi qu'on dit en ^eclçtfffjitixcLf ter beatus, et que Rabelais dit lui-même triscaciste pour trois fois mauvais, de ^ftç et de KoxtalùÇy superlatif de uoMot mauvais. Trepelu est donc un adjectif qui signifioit, dans le sens propre, qui est trois fois poilu, et dans le sens figuré, mesquin, de peu de valeur, de peu de prix; c'est dans ce dernier sens que Rabelais le prend, puisqu'il parle d'un livre de la bibliothèque bleue, que vendent les porte-balles, les colporteurs. Ce qui semble encore le confirmer, c'est qu'on trouve dans les Curiosités d'Oudin qu'on dit, il est bas de poil y pour il a fort peu d'argent ; il a laissé du r^oil, pour il a. fait de grandes dépenses; le poil lui reluit, pour il est gras, il est bien nourri. Selon l'éditeur de 1752, il y a apparence qu'ici Rabelais a voulu faire un jeu de mots, et qu'il a voulu dire très peu lu. ^ Ci-dessous encore, au chap. v de la prognostication pantagruéine, bisouarts..., laquays, nacquets, voyrriers, estradiots. Ceux qu'on nomme bisouarts sont proprement les habitants des montagnes du Haut-Dauphiné, et particulièrement ceux de la vallée du Rourgd'Oisans. Comme le pays ne leur fournit pas de quoi subsister, et qu'an contraire ils courroient risque d'y mourir de faim, pendant dix mois de l'année qu'ils y sont assiégés par les neiges, ils sortent de leurs montagnes avant l'hiver, et se répandent en différentes provinces, où, entre autres marchandises, ils vendent de petits livres, à feuilles brochées, tels que des almanachs, des Jeans de Paris, des
ha esté prudent qu'il n'y a poinct mis son nom. Mais, au reste, je ne sçay quoy premier en luy je doibve admirer, ou son oultrecuydance , ou sa besterie^. Son oultrecuydance, qui, sans raison, sans cause, et sans apparence, hà ausé prescripre, de son authorité privée , quelles choses seroyent dénotées par les couleurs : ce qu'est l'usance des tyrans, qui veulent leur arbitre tenir lieu de raison, non des saiges et sçavans, qui, par raisons manifestes, contentent les lecteurs.
Sa besterie, qui ha existimé que, sans aultres démonstrations et argumens valables, le monde reigleroit ses divises par ses impositions badaudes^. De faict (comme dit le proverbe, a cul de foyrard tousjours abunde merde), il ha trouvé quelque reste de niays du temps des haultz bonnetz^, lesquelz ont eu foy a ses escriptz. Et selon
Pierres de Provence, le Blason des couleurs, et autres semblables. I f^aldesiy dit Mënage dans ses Origines italiennes, au mot bizogo, ritiraH nelle valli del Delfinato, chîamansi oggi Bizi e Bizordi. Voilà tout juste nos hisouartSy et on leur a donné ce nom, à cause qu'ils sont communément vêtus d'une grosse bure de couleur bise. Au jugement de Rabelais le Blason des couleurs^ livre qui par parenthèse a pour auteur un quidam qui se faisoit nommer Sicile, hérault d'armes du roi d'Aragon, ne devoit se débiter c[ue par les hisouarts^ {Ij.) — jIu tiltre pour intitulé,
^ Sa présomption ou sa bêtise.
' Rabelais se trompoit s'il croyoit que l'auteur du Blason des couleurs fut Parisien. Il se disoit de Mons en Hainaut. (L.)
' Par ces hauts bonnets, l'auteur entend ces grands et ridicules bonnets qui ont précédé les grands chaperons, qui étoient encore
iceulx ont taillé leurs apophthegmes et dictiez, en ont enchevestré muletz 7, vestu leurs pages , escartelé leurs chausses , brodé leurs guandz , frangé leurs lictz, painet leurs enseignes^ composé chansons ; et (que pis est) faict impostures et lasches tours clandestinement eqtre les pudicques matrones. En pareilles ténèbres sont comprins ces glorieux de court, et transporteurs.de noms, lesquelz, voulens en leurs divises signifier espoir, font pourtraire une sphère; des pennes d oiseaulx pour poines® : de lancholie, pour mélancholie; la lune bicorne, pour vivre en croissant; ung banc rompu, pour bancqueroutte; non, et ung halcret^, pour non dur habit; ung lict sans ciel, pour un licentié. Qui sont homonymies '® tant ineptes, tant fades, tant rusticques et barbares
en usage en i565. Y oyez Y Apologie d* Hérodote, chap. xxtiii. Dans le siècle de Rabelais, la mode des hauts bonnets fut fort décriée : celle des chaperons, qoi lui succéda, devint avec le temps tout ans» ridicule.
^ Alors on faisoit entrer ju8({ue dans les harnois les livrées de sa maîtresse, comme le prouve le cinquième des arrêts d* amours de Martial d'Auvergne, qui mourut vers la fin du quinzième siècle : En possession et saisine, quil ne doit point aux harnois de ses chevauix porter la livrée d'elle, ( L. )
^ Ce rébus, et celui d'une sphère pour exprimer l'espoir d'un amant, étoient encore en vogue entre quelques courtisans, du vivant de Des- Accords. (L. ) — Pennes est pour ailes, et poines pour peines.
^ Sorte de cuirasse ou cotte de maille de fer.
'** Qui sont des équivoques, des choses du même nom, des jeux de mots : du grec o/uwva/x/dt, équivoque.
GARGANTUA. io3
que l'on debvroit attacher une queue de regnard ' * au collet, et fiiire ung masque dune bouze de vache a ung chascun d'iceulx qui en vouldroyent doresnavant user en France, après la restitution des bonnes lettres.
Par mesmes raisons ( si raisons les doibz nommer, et non resveries) feroys je paindre ung penier, dénotant qu'on me fait peiner. Et ung pot a moustarde, que c'est mon cœur a qui moult tarde ". Et ung pot a pisser, c'est ung officiai '^. Et
' ' Façon de parler prise de Tusage des anciens, <{ui traitoient de la sorte ceux cpi'ils vouloient faire passer pour ridicules. Veteres, dit le Scaligerana, au mot cornard, iis quos irridere volebant, cot' nua dormientihus capiti imponebant^ vel caudam Yulpis, vel quid simile. (L.) — Cest ainsi qu'on Ut, liv. II, chap. xvi : « Leur attachant de petites queues de regnard, ou des aureilles de lierres par derrière. »
' * Cette allusion , qui pourroit bien être venue de Rabelais, a depuis été attribuée à certain prédicateur, duquel on dit qu'ayant un jour fait une gageure , qu'il oseroit bien, tout en chaire, crier par trois fois moutarde y il commença son sermon par ces mots : moutarde y moutarde ^ à chacun desquels ayant fait une pose , il dit tout d'une suite : moult tardent les pécheurs à se repentir, (L.) — « Cest en effet, dit M. D. L. s'il faut en croire Tabourot, aux deux mots moult tarde y que celui de moutarde doit son origine. Il rapporte que, en i382, Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, par reconnoissance des secours qu'il avoit reçus des Dijonnois , leur permit de faire sculpter an-dessus de la porte de leur ville ses armes et sa devise. Or, cette devise étoit moult ne tarde : le mot du milieu se trouvoit dans le pli du ruban qui portoit la devise, de sorte qu'on ne lisoit bien que moult tarde; comme les Dijonnois faisoient dès-lors un grand commerce de sénevé préparé pour la cuisine, on donna plaisamment à cette branche d'industrie le nom de moult-tarde ^ d'où moutarde. »
2o4 LIVRE I, CHAP. IX.
le fond de mes chausses, c'est ung vaisseau de
petz. Et ma braguette, c'est le greffe des arrestz '^.
Pour prouver que cette origine est un conte invente à plaisir, faute de connoître la yéritable, c'est que le nom de la moutarde vient très certainement du latin musium ardenSy moût ardent; et que c*est aiiisi que les Bretons appellent Feau-de-vie, dans leur langue, gwin ardanty vin ardent.
'^ Ci-dessous encore, au chap. xxi suivant, pissant donc plein officiai; car c'est officiai qu'on lit dans l'édition de Dolet, 154^9 et dans celle de 1 547 •> ^^ ^^^^ burinai qu'il y a dans les autres. Ofji-r cialy pour pot de chambre, vient de ce que ce vaisseau est officieux et rend service à quiconque en a besoin, comme ces officiales ou appariteurs ainsi nommés, dit Isidore, ideo quod prœsto sint ad obse^ quium. (L.) — Voyez une seconde note sur ce mot, chap. xxi.
'* On lit dans l'ancien dictionnaire latin-françois, intitulé Voeahularius familiaris exsumma Januensis, Huguicione et Papia excerptus y imprimé en petit in-folio , lettre gothique, sans date et sans nom de lieu: « Graphius, phii, greffe, t. Stilus in quo scribitur in cera, et dicitur à graphia, phiae. Et graphium, phii, idem, greffe. Item au mot stilus. Stilus, li. i. Grafium, greffe^ et dicitur à sto, stas, quia stat in cera, et quidquid longum est et erectum dicitur stilus à stando. » Greffe ou style est donc proprement tout ce qui est long, droit, et élevé en haut. Or, comme d'autre côté on appeloit arrest cette pièce du hamois, où Thomme d'armes affermissoit sa lance, convenons que Rabelais ne pouvoit guère finir sa tirade plus gaillardement que par ces deux équivoques. (L.) — « Arrest y dit M. D. L., est cette petite cavité du hamois, dans laquelle l'homme d'armes arrétoit sa lance. Ainsi ces deux mots réunis, et formant équivoque, rendent bien la définition que Rabelais vouloit donner de sa braguette, ou plutôt de ce qu'elle contenoit. » he greffe des arrestz, équivoque grossière, dit de Marsy, sur laquelle Le Duchat s'est appesanti, suivant sa coutume Voilà, ajoute-t-il, des ordures toutes
crues, pour servir de commentaire à une équivoque qui avoit au moins une sorte d'enveloppe. De Marsy auroit raison, si cette équivoque s'entendoit sans explication. On appeloit autrefois, dit l'auteur des notes alphabétiques de 1 762 , le style qui marque les heu-
GARGANTUA. 2o5
Et ung estronc de chien, c'est un tronc de céans, ou gist Famour de m'amye.
Bien aultrement faisoyent on temps jadis les saiges de Egypte, quand ilz escripvoyent par lettres qu'ils appelloyent hieroglyphicques : lesquelles nul nentendoit*^ qui nentendist, et ung chascun entendoit qui entendist la vertu, propriété, et nature des choses par icelles figurées.
Desquelles Or us Apollon '^ ha en grec composé
res dans un cadran, greffe y de graphius: seroit-ce de là que M. de La Motte auroit appelé un cadran, un greffier solaire y expression néologique et si critiquée par Tabbé Desfontaines?
' ^ Il faut lire, cooune dans l'édition de Dolet, 1 54a : « Lesquelles nul n entendoit qui n' entendist, et ung chascun entendoit qui entendist. » Cest l'édition de Pierre Estiart, Lyon, 1571, qui a fait cette omission; et de toutes les suivantes, je ne sache que celle de 1626 où elle ail été réparée, à cela près qu'au lieu d'un chacun on y lit en chacun. Mais, et dans l'édition de Dolet, i54a, et dans celle de i6a6, la ponctuation est vicieuse. Pour la rectifier il faut une Tirgnle après entendait y et une autre après entendist, ( L. ) — Le texte de Le Duchat porte : lesquelles nul n^entendoit, qui n entendoit la vertu : il a tort, ce nous semble, de préférer la leçon de sa note à celle qu'il a adoptée dans le texte, et qui paroit une variante de F autre; ce seroit un monstrueux galimatias que de les admettre toutes les deux à-la-fois dans la même phrase. Il faut que Dolet, Le Duchat, et les autres éditeurs, ne l'aient pas plus entendue que si elle étoit en effet en langage hiéroglyphique. Nous nous sommes cependant soumis avec Téditeur de 1820 à leur autorité.
'^ Horus ApoUo, Horapollon, ou UorapoUe, est un grammairien qui professa les belles-lettres à Alexandrie et à Constantinople, sous Théodose-le-Grand, et auquel on attribue un ouvrage intitulé Explication des hiéroglyphes, qui est donné pour avoir été écrit d'abord en égyptien, et traduit ensuite en grec, mais qui est évidemment
iîo6 LIVRE I, CHAP. IX.
deux livres, et Polyphile '7^ au songe d'amours , en
ha dadvantaige exposé. En Fiance, vous en avez
d'un savant du quinzième siècle. Bien fou seroit celui qui y chercheroit TexpUcation des hiéroglyphes. Aide Manuce est le premier qui ait publié cette version grecque ; Mercerus ou Mercier en a donné deux autres éditions, l'une en i548, l'autre en i55i. Trebatius de Vicence en a donné une version latine à Baie, en i5i8. Ainsi cet ouvrage étoit très connu du temps de Rabelais, et devoit alors avoir une grande importance à cause de son titre ambitieux. Moreri prétend que c'est le Pharaon dont Joseph expUqua les songes, et qui reçut, dit-il, avec tant de bonté le patriarche Jacob. M. A. M., dans un article du Journal des débats, écrit ce nom Hora^PoUo ; mais c'est sans doute une faute typographique, car il est composé de Horus Apollo y par contraction.
'7 Voici le titre de ce hvre : Hypnerotomachia Poliphili, ubi omnia non nisi somnium esse docet, atque ohiter plurima scîtu sanè quant digna commémorât. 11 fut imprimé pour la première fois à Venise che? Aide Manqce^ l'an i499) iu-fol. Vossius le Père, qui, dans ses historiens latins, lib. 3, a dit sur la foi de Balthasar Boniface que c'a été à Trévise, l'an 1499) s'est trpmpé et pour la date et pour le lieu. Il est vrai qu'au bas du dernier chapitre on Ht ces mots qui sont la clôture de Touvrage : «Tarvisii cum decorissimis Poli» amore, lorulis distineretur misellus Poliphilus. mccgclxvii, cal. maii. » Mais, outre que cette date n'est point conforme à celle que rapporte Vossius, il est visible qu'il ne s'agit là que du temps de là composition, celui de l'impression étant marqué diÉtis le fbuillet suivant : « Venetiis, mense decembri mid, in âedibus Aldi Manutii, » au bas de Terrata. Plusieurs connoissent ce hvre par les traductions françoises qu'en ont faites, à plusieurs années l'un de l'autre, Jean Martin et Béroalde de Verville ; mais l'original italien est assez rare. Leonardo Grasso de Vérone l'a fait imprimer, et c'est un chef-d'oeuvre de Timprimerie pour la beauté du papier, des caractères, et des figures. L* auteur s' étoit caché, et il avoit eu ses raisons, quoiqu'il paroisse, par les épigrammes et les vers c^i sont au commencement du Uvre, que son nom n' étoit pas inconnu à ses amis. Il est même nommé dans une octave itatienne, que Mathieu Visconti de Bresse a ajoutée k
quelque transon en la divise de monsieur lad*»
une préface latine a la louanf;e de cet ouvrage. En voici les deux derniers vers , que Rabelais n avoit très certainement pas vus , puisque dans ses notes sur son liv. IV il appelle cet auteur Piètre
Colonne.
Mirando poi Francisco alta Colomna ,
Per cal phama immortal de voi rissona.
Cet ouvrage est purement erotique, et les épisodes dont Fauteur a voidu Tembellir regardent uniquement l'ancienne architecture, et une philosophie platonicienne assez mal entendue. H y a aussi inséré quelques inscriptions hiéroglyphiques, hébr«ques, grecques, arabes, et latines; mais si peu heureusement imitées de F antique, que Rabelais a eu tort de s'exprimer d'une manière à faire prendre pour une exposition des faiéroglypliiques plus ample que celle d'Horus, le Songe de Poiiphiley'qjui n'en est tout au plus qu'un supplément destitué d'autorité. En général, on ne peut rien voir de plus pédantesque que ce livre. Tout l'ouvrage ne contient qu'un songe d'une longueur prodigieuse, où l'auteur, sous l'emblème de sa vie, a voulu tracer un modèle des accidents auxquels souvent les hommes sont exposés par leur choix, ou par leur mauvaise conduite. Son nom est désigné p«r les lettres initiales des chapitres du livre, qui étant rassemblées font ces mots, Poliam Frater Franciscus Columna peramavit. Il paroit par là que l'auteur étoit moine ; et l'on connoît par pluûeurs endroits de l'ouvrage que sa maîtresse étoit une religieuse appelée Lucretia Mauruy et qu'elle descendoit d'un Calo Mauro nommé originairement LeUo Mauro y de l'ancienne famille LeHa de Trévise. Polia est un nom romanesque, d'où François Colonne, amant de cette belle, a pris le nom de Poliphile; et Rabelais^ qui a écrit Polyphilcy pourroit faire douter qu'il eût vu le livre, si d'ailleurs il ne paroistoit pas clairement qu'il l'a imité dans sa description du jeu des échecs. La maîtresse de Poliphile lui avoit été cruelle au commencement; mais elle se radoucit dans la suite. Us étoient l'un et l'autre de Trévise; et quelques épigrammes, qui sont à la fin et au commencement de l'ouvrage, font conjecturer que la prétendue Polia étoit morte quand le livre fut imprimé. Outre la beauté des planches, et peut-être , pour le temps , une connoissance assez rare de l'archi-
2o8 LIVRE I, CHAP. IX.
mirai '^, laquelle premier porta Octavian Auguste. Mais plus oultre ne fera voile mon esquif entre ces
lecture, il ny a rien qui doive fort porter les curieux à rechercher cet ouvrage, qui, jusqu'à présent, n'a été recommandable que par les chimères de Jacques Gohori, le premier qui y chercha la pierre philosophale. (L.) — François Colonne, donùnicain, né à Venise, mort en i5io à l'âge de plus de quatre-vingts ans, est l'auteur de ce roman singulier, soûs le nom de Poliphilcy qui signifie amant de Politty autre nom romanesque de sa maîtresse, qui étoit une religieuse appelée Lucretia Maura. Hypnerotomachia , qui est le titre de ce livre, est un mot grec composé duTrnSi sommeil, fpoc, amour, et /âÂx^ 9 combat, et signifie par conséquent le combat de l'amour et du sommeil. Il a été traduit en firançois, i° par Jehan Martin, Paris, i56i , in-folio; a° par Béroalde de Verville; 3° tout de nouveau par J. G. Legrand, architecte, et imprimé à Paris en i8o4, en 2 vol. in- 18. Les alchimistes, dit le dernier éditeur de Rabelais, le croient rempli d'allégories relatives au grand oeuvre. On trouve une semblable allusion dans le roman d'Athénagoras, du vrai et parfait amaur^ par Marin Fumée de Genillé; et en général, cette interprétation, toute ridicule qu'elle est, est en même temps si facile, que nous avons entendu un vieil adepte soutenir que le roman de Rabelais renfermoit tout le secret de la pierre. Cet enfant, disoit-il, qui coûte la vie à sa mère, est l'emblème de notre soleil, qui ne peut s'élever sur l'horizon que par la destruction des premiers principes. Le nom de Pantagruel rappelle cet adage, sine sole et sale nihil. Enfin, le mot de la dive bouteille désigne à-la-fois et le sujet et les admirables qualités de la bénite pierre, unique et véritable panacée 1
*^ * Au chap. XXXIII suivant, où Rabelais parle encore de la devise de Fempereur Auguste, il dit positivement que cette devise éxoiifes' tin a lente; et dans ses remarques sur son quatrième livre, on voit que M. l'amiral avoitpris la même devise, dont le corps étoit, comme de celle d'Auguste, une ancre, instrument très poisanty et un dauphin y poisson legier sur tous animaux du monde. Cependant il est bien sûr que l'ancre entortillée d'un dauphin, avec les paroles /esft'na lente, fut proprement la devise de l'empereur Tite, celle d'Auguste ayant été, comme le remarque H. Etienne, terminus fulmini con-
çouflfres et guez mal plaîsans. Je retourne faire
junctusy avec les mêmes jparoles festina lente. Mais, sans nous arrêter à cette faute, qui avec plusieurs autres fait pourtant voir que très souvent Rabelais écrivoit de mémoire, la question est de savoir qui est proprement Famiral à qui il domie cette devise. Ménage, dans les notes marginales de son Rabelais , veut que ce soit M. d'Annebant ; mais comment cela se peut-il , puisque ce sei(pieur ne fut fait amiral de France qu'environ quatorze ans après le temps auquel Rabelais composa le premier livre de son roman? Et n'y a-t-il pas toute sorte d'apparence que l'amiral dont il veut parler, c'est M. de Brion Philippe Chabot, fait amiral en 1626, et mort seulement en 1543. Du reste, M. de Brion avoit choisi la devise de l'ancre et du dauphin, apparemment pour marquer son emploi sur la mer, et son attachement particulier à la personne de monseigneur le dauphin, k qui il étoit redevable de cette dignité. ( L. )
Le Duchat a tort de reprendre Rabelais d'avoir dit que la devise d'Auguste étoit feslina lente; Suétone, dans la vie de cet empereur (n^ 35), l'assure positivement: Crebrà illajactabat, dit-il, ^Ttû^t C(A^iat. Or^feUina lente n'est que la traduction de cette devise grecque. De plus il dit (n*' 5o) : u In diplomatibus, hbellisque et epistolis signandis , initio sphinge usus est ; mox imagine magni Alexandri ; novissimè suâ , Dioscoridis manu sculpta, quà signare insecuti quoque principes perseveraverunt. » Ainsi Rabelais ne citoit point ici de mémoire, ou au moins avoit très présent alors le premier passage. Quant à l'amiral dont il veut parler, que non seulement Ménage, mais Bernier prétendent être d'Annebaut, que Le Duchat et M. D. L. prétendent être Chabot, pourquoi ne seroit-ce point plutôt l'amiral Bànnivet , qui est bien plus célèbre sous ce nom de Yamiral que Chabot et 'd*Annebaut; qui en outre étoit un favori de François V\ et d'une an> cienne famille du Poitou , province qui touche au Chinonois ; qui enfin avoit fait bâtir un château magnifique à la vue de Châtellerault, près Chinon, château dont Rabelais fait mention sous le nom de Boniuety liv. I, chap. lui, mais qui ne fut point achevé, parceque l'amiral fut tué à la bataille de Pavie en i5a5? D'ailleurs Paradin dit que Chabot avoii la basle de vent à jouer pour devise ; et l'ancre et le dauphin ne dévoient pas être la devise particulière de cet amiral.
scale *^ au port dont suis yssu. Bien ay je espoir den escripre quelque jour plus amplement; et monstrer tant par raisons philosophicques, que par authoritez receues et approuvées de toute ancienneté, quelles et quantes couleurs sont en nature , et quoy par une chascune peult estre designé, si Dieu me saulve le mouUe du bonnet ^°; c'est le pot au vin , comme disoit ma mère grand.
Nous n'ignorons pas cependant que M. de Marsy a adopte ropinion de Le Duchat, et Ta corroborée : «Le Duchat, dit-il, prétend avec plus de fondement qu'il s'agit ici de Brion, fait amiral en iSsô, et qui en faisoit les fonctions dans le temps que Rabelais ëcrivoit. Ce terme du texte, monsieur l'admirai y sans autre désignation, semble supposer qu'on parle d'un homme actuellement en place. » Le lecteur jugera entre nous.
'9 Mouiller au port dont je suis sorti. L'escale, en terme de marine , est une arrivée ou mouillage dans un port pour éviter la tempête ou les ennemis. (L.) — Faire scale ^ c'est poser Yéchelle à terre, pour aborder; c'est prendre terre : du latin scala, échelle.
*** Le vin monte à la tête , et tête vient de testa y qui veut dire un pot. Au chapitre viii du livre III on lit : « Sauve , Tévot , le pot au vin, c'est le criion. » Cest-à-dire la tête, que les Poitevins appellent crujoriy c'est-à-dire petite courge y ou petite cruche y quands ils veulent exprimer une tête mal faite. (L.) — Cette plaisanterie fait allusion au mot latin testa y qui signifie cruche, pot de terre , et au mot françois teste, qui est le véritable moule du bonnet.