‹ Œuvres de RabelaisChapitre 29 sur 45 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

De Tadolescence de Gargantua.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE

Ce que Rabelais dit ici de Fenfance de Gargantua, et surtout de Fardre que donna son père de lui faire passer son temps à boire, manger, et dormir, est une satire delà manière dont on élève la plupart des enfants des princes. Tous les commentateurs sont d'accord sur ce point, a L'onzième chapitre, dit Bernier, est une satyre contre les mauvaises habitudes des princes qui n'ont pas été bien élevez, contre les sottises et badineries qu'on apprend à tous les enfans dès le berceau, n C'est aussi l'opinion de Voltaire : l'éducation de Gargantua, dit-il, et le chapitre des torche-culs, sont une satire de l'éducation qu'on donnoit aux princes. u Si vous voulez, dit Guinguené, avoir une idée de ce que Rabelais trouvait de ridicule dans l'éducation de son temps^ et de celle qu'il auroit voulu mettre à la place, lisez ce chapitre et le suivant.... Après ce trait plaisant ( celui où il est dit que Gargantua passoit son temps à boire , manger, et dormir; à manger, dormir, et boire; à dormir, boire et manger,) vient une longue énumération des passe-temps du bambin. Ce sont quatre pages d'absurdités et de niaiseries. Si je disais , par exemple, il avait passé sa minorité à battre le tambour^ à sonner du cor y à faire de petits jets et eau

avec des tuyaux de plume , à prendre des moineaux avec des pieS'pièches , j^aurois Pair de copier Rabelais parlant du petit Gargantua. Point du tout : c^est une note sur Louis XIII, datée de 1617 , trouvée à la Rastille le jour des révélations, c'est-à-dire le jour de sa prise. ( V. Mémoires sur la Bastille , tome I. ) »

u De savants commentateurs , dit un membre distingué de FUniversité, dans une analyse manuscrite du roman de Gargantua et de Pantagruel f qu'il nous a communiquée , ont cru reconnoitre dans le tableau de l'adolescence de Gargantua tous les défauts que montra François l" avant de monter sur le trône, et leurs conjectures paroissent assez bien fondées. Rabelais le peint en effet comme un jeune bomme insouciant ^ étourdi , libertin , dépensier ; enfin comme le peignoit Louis XII, lorqu'il disoit: Nous avons beau faire, ce gros garçon gâtera tout, n

u Rabelais, dit de Marsy, qui a ci-'dessus ébaucbé le portrait de Louis XII dans la personne du vieux Grangousier, commence à peindre ici François P^ sous les traits de Gargantua, enfant folâtre , évaporé , et déjà même vieux. Notre auteur les a peints l'un après l'autre tels qu'ils étoient , et tels que l'bistoire les représente. Louis XII était un prince modéré , prudent , appliqué aux affaires , pacifique > modeste, économe, plein de tendresse pour ses peuples, dont il fut appelé le père , exempt des vices et même des foiblesses de la royauté.

u L'histoire nous donne une idée beaucoup moins avantageuse de François I". Ce prince eut à la vérité des vertus ; il fut magnifique , généreux , plein de franchise. Il aima les arts: il eut une intrépidité héroïque, mais toutes ces belles qualités furent ternies par de grands défauts. Louis XII le connoissoit bien : prévoyant les maux que son humeur inconsidérée devoit causer à la France: Ce gros garçon, disoit-il, gâtera tout. En effet ce prince ne connut

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jamais, ou ne connut que fort tard , Fart de rég^ner. Il n'eut dans sa jeunesse ni dig^nité ni maintien. Soldat à l'armée plutôt que général , folâtre et badin dans sa cour jusqu'à Fenfantillage, d'une familiarité excessive avec ses favoris, mauvais politique, ennemi du travail, en proie à ses favoris ou à ses maîtresses. Ces défauts éclatèrent principalement dans sa jeunesse; et je trouve que l'enfance de Garg^antua les retrace , au moins en partie , d'une manière assez sensible. £n reprenant (dans led notes) le texte de ce chapitre, on y découvrira plusieurs rapports avec le caractère que je viens de tracer : dans la suite nous trouverons d'autres convenances plus sensibles... L'ingénieuse satire, enveloppée sous ces allégories, en apparence n'a rien que de trivial et de bas, si on en excepte quelques portraits naïfs , qui , toute allusion à part , ont sans contredit leur prix et leur agrément ; mais c'est mal entendre notre auteur que de se borner ici au sens de la lettre : et c'est par là qu'ont péché tous les commentateurs de Rabelais, qui n'ont pas même soupçonné que ce chapitre renfermât une allégorie.

Gargantua, depuis les troys jusques a cinq ans, faut nourry et institué en toute discipline convenente, par le commandement de son père ; et celluy temps passa comme les petitz enfans du pays, c'est assavoir, a boyre, manger et dormir; a manger, jdormir et boyre; a dormir, boyre et manger.

Tousjours se vaultroit par les fanges, se ma^aroyt' le nez, se cbaufFouroy t ^ le visage, acculoyt

' Au sens propre , se masquoit le nez , se le ronvroit d*un masque, de l'italien moscansre ou masêherare, masquer, mascara ou maschera, 1. l'S

ses soliers, baisloyt souvent aux mousches^, et cou-

royt voulontiers après les parpaillons ^, desquelz

mascpie , moscarato on tnascherata, mascarade; mascarone^ un^os vilain masque , un mascaron en architecture ; d'où les rois mores on mages ont étë nommes en vieux franc ois les rois machurez. Duez traduit mojcarer par mascherare; et Oudin par disfrazar, pour disfraçar, masquer, déguiser. Mais mascaroyt est pris ici dans le sens figuré , et signifie , comme le remarque très bien M. Guizot , se noircissoit le nez avec du charbon : on dit encore, dans les patois méridionaux, mascarat pour noirci.

■ Cest-à-dire se noircissoit le visage. On ne trouve pas chauffouP' rer dans aucun de nos glossaires ; mais chauffour, d'où il vient , est composé de chaux et de foar^ et s'est dit pour four à chaux, comme nous l'apprend P^icot; et on en a fait chauffourt^e , que Duez traduit, dans le sens figuré, par imbroglio, et Oudin par amhroUo , embrouillement. Il n'y a donc pas de doute que chauffourrer a le sens que nous venons de lui donner; il est confirmé quelques lignes plus bas, où on lit que Gargantua, qui ne se plaisoit que dans le mal^ ratissoit le papier, chauffourroit le parchemin. ^ Bâilloit souvent aux mouches.

^ * Cest-à-dire couroit après les papillons légers auxquels on a souveht comparé les François , dont son beau-père , Louis XII, étoit roi. On recherchoit les hérétiques pour les brûler; car Rabelais entend ici par le mot de parpaillonSf au sens propre, les papillons, au sens figuré, les nouveaux hérétiques qu'on brûloît sous François I"^, comipe des papillons à la chandelle. Il dit <pie le père de Gargantua en tenoit l'empire pour la même raison qu'il fait, chap. m, le père de Gargamelle roy des Parpaillos , c'est-à-dire parceque Louis XII avoit été excommunié par le pape Jules II , et son royaume mis en interdit. On ne trouve pas parpaillon , dans nos glossaires , dans le sens de papillon; mais Duez traduit ce mot par parpaglione^ et Oudia par mariposa, qui signifient tous les deux papillon, l'un en italien, l'autre en espagnol. Quoique parpaillot ait la même origine que parpaillon , et qu'il n'y ait de différence entre eux que du sens figuré au sens propre, il ne faut pas les confondre; car ces deux lexicographes traduisent ^ar;pa»//ot par huguenot, hérétique; et c'est dans

son père tenoy t lempire. Il pissoyt sur ses soliers , il chioy t en sa chemise , il se mouschoit a ses manches, il mourvoit dedans sa souppe: et palrouilloy t par tout ^, et beuvoit en sa pantoufle , et se frottoyt ordinairement le ventre d ung panier. Ses dentz aguisoit d ung sabot, ses mains lavoyt de potaîg;e, se pignoit d'ung goubelet, sasseyoit entre deux selles le cul a terre , se couvroyt d ung sac mouillé, beuvoyt en mangeant sa souppe, mangeoyt sa fouace sans pain, mordoyt en riant, rioyt en mordant, souvent crachoyt au bassin, petoyt de gresse, pissoyt contre le soleil, se cachoyt en leaue pour la pluye, battoyt a froid, songeoyt creux, faisoyt le succré, escorchoyt le regnart, disoyt la patenostre du cinge ^, retournoyt a ses moutons, tournoyt les truyes au foin, battoyt le chien devant le leon , mettoyt la charrette devant les beufz, se gratoyt ou ne lui demangeoyt point, tiroyt les vers du nez, trop embrassoyt et peu es-

ce seils qae Rabelais Femploie chapitre m, où il faut écrire par conséquent parpaillots et non parpaillons^ comme le veut Le Duchat.

' Patouilloit partout. Nicot remarque qu'on a dit patrouiller pour patouiller : patouiller, dit-il , est touiller avec la pâte ; car il est composé de ces deux-là : aucuns y entremeslent une r, patrouiller.

* Cest-à-dire murmurer entre ses dents , comme fait le singe en grondant et remuant les babines : c est ainsi que ce proverbe est expliqué dans les Curiosités dtOudin, dans le dictionnau'e de Le Roux et dans celui de Trévoux. Dire les patenostres du singe, c'est, dit Ondin, claquer des dents, de colère ou autrement, gronder, grommeler.

traignoyt, mangeoyt son pain blanc le premier 7^ ferroyt les cigalles, se chatouilloyt pour se faire rire , se ruoit tresbien en cuisine , faisoy t gerbe de feurre ® aux dieux, feisoyt chanter magnificat a matines 9 et le trouvoyt bien a propous, mangeoyt choulx et chioyt pourrée'®, congnoissoyt mousches en laict ' ' , faisoy t perdre les pieds aux mousches, ratissoyt le papier, chaufFourroyt le parchemin , guaignoy t au pied , tiroy t au chevrotin , comptoy t sans son hoste ' ^, battoyt les buissons sans prendre les oizillons'^, croyoit que nues feussent paelles d arin , et que vessies feussent lanter-

^ * Cest ce que François V fit eo Italie , où il débuta par la bataille de Marignan, et finit par celle de Pavie.

* Cest-à-dire leur offroit une gerbe de paille , au lieu d'une {j^erbe de blé.

^ Faisoit tout à contre-temps, n'avoit aucun ordre.

'** La poirée autrement pourrée, est une herbe potagère notoirement différente du chou. Ainsi c'est pour marquer que le jeune Gargantua faisoit tout de travers , qu'il est dit qu'il chioit poirée quand il avoit mangé des choux. (L.)

" Ci-dessous encore, liv. m, chap. xxii, « apprenez moi a congnoistre mousches en laict. » Gonnoître mousches en lait, comme od parle , c'est savoir discerner le blanc d'avec le noir. Gette expression proverbiale est du poète Villon, dans la dernière de ses balades. (L.)

' * * Tout cela , dit de Marsy, nous peint au naturel l'inconsidération de François T'.

' ' * G'est le personnage , dit de Marsy, que firent faire à François I" le pape , les Vénitiens , les princes d'Allemagne , et Henri VIII , qui l'engagèrent dans plusieurs expéditions dont il fit tous les frais et dont ils retirèrent tout le profit. « Il mettoit la nappe , dit Brantôme , et il n'étoit pas de l'escot. »

nés '^, tiroyt d'ung sac deux moultures ' ^, faisoy t de Tasne pour avoir du bren '^, de son poing faisoy t ung maillet, prenoyt les grues du premier sault, vouloyt que maille a maille on feist les haubergeons'7, de cheval donné tousjours reguardoyten la gueuUe'^, saultoyt du cocq a l'asne, mettoyt entre deux verdes une meurre'^^ faisoy t de la terre le foussé, guardoyt la lune des loups. Si les

'* Cest-à-dire croyoit qae les nues fussent des poêles d'airain. Ces deux proverbes sont du même poëte Villon :

Toasjours trompeur autruy engeaultre , Et rend vescies pour lanternes.

Du ciel une paesle d'arain.

Des nttes une peau de veau.

" * Cest François r% qui foula , dit de Marsy, extraordinairement le peuple , rendit les charges vénales , et épuisa la France. '^ Cest-à-dire pour avoir du son.

'' Ce vers est de JoinviUe :

Plusieurs raisins procèdent de bourgeons , Et maille a maille feit on les haubergeons.

Haubergeon est le diminutif de haubert^ cotte de maille à manches et gorgerin , selon Nicot.

'* On voit que du temps de Rabelais on ne disoit pas comme aujourd'hui la bouche dtun cheval. Ce chapitre au reste se trouve enflé de quantité de proverbes que je n'ai vus que dans l'édition de i553, celle de Dolet, 1642 , n'en contenant que très peu, mais qui représentent parfaitement bien l'enfance de Gargantua, au lieu que la plupart des autres sont ici hors d'œuvre. (L.)

'* Cest-à-dire mettoit tout confusément une chose bonne parmi de mauvaises, dépareilloit et bigaroit tout. Ce proverbe est très ancien : on le trouve dans les fabliaux des douxième et treizième siècles, notamment dans celui intitulé de YHerberie. Il e«t aussi dans Oudin, dans Lit Roux, etc.

23o LIVRE I, CHAP. XL

nues tomboyent, esperoyt prendre les alouettes, faisoyt de nécessité vertus , faisoyt de tel pain souppe, se soucioyt aussi peu des raiz comme des tonduz. Tous les matins escorchoyt le regnard ^°, les petitz chiens de son père mangeoyent en son escuelle , luy de mesmes mangctoy t avecques eulx. Il leur mordoyt les aureilles, ilz lui graphinoyent ^ ' le nez , il leur soufïloy t au cul , ilz luy leschoyent les badigoinces^^. Et sabez quey hil-

ao

Cest-à-dire rendoit gorge , et vomisSoit ce qa'il avoit mangé. Ce proverbe se dit encore d'un ivrogne , dans ce sens.

** Us lui égratignoient le nez. On trouve graphigner, dans Nicot, traduit par lacerare ; graffignery dans Duez, par sgraffinare y sgraffiare ; dans Oudin, par grafinary aranar, rascunar; et graffineure, dans Duez, par sgraffiata et sgraffiatura. Outre que ceci, dit de Marsy peut passer pour une critique de Textrême familiarité de François \" avec ses favoris; c'est, à mon gré, une allusion manifeste à une aventure assez tragique qui lui arriva. Un jour qu'il folâtroit avec déjeunes courtisans fort bien désignés ici par le nom de parpaillons, c'est-à-dire papillons , et qu'on se lançoit fort familièrement de part et d'autre des pelotes de neige et toutes les choses qu'on trouvoit sous sa main , Montgomery lui jeta à la tête un tison , et lui fit une blessure si profonde, que les chirurgiens furent obligés de lui couper les cheveux pour le panser. «Depuis, dit Etienne Pasquier, il ne porta plus longs cheveux, estant le premier de nos roys qui, par un sinistre augure , dégénéra de cette vénérable ancienneté.

^^ Cest-à-dire les babines, les b.ajoues, les jeues basses et pendantes, de l'italien batti^ qui signifie qui bat, en composition etguaii' ciay les joues : on trouve, dans Duez, hattersi la guancia^ se battre la joue, pour se repentir de quelque chose, expression tirée de ce que le repentir rend la joue pendante. On a dit aussi badigoines et badingoinces : il lui jeta toute la croûte aux badingoinces, (Hist. comique de France, liv. III. )

GARGANTUA. a3i

lots ^^? Que mau de pippe vous byre^^, ce petit paillard'^ tousjours tastonnoyt ses g^ouvernantes cen^^ dessus dessous, cen devant darriere, harry^7 bourriquet: et déjà coininençoyt exercer sa

Cest-à-dire, et sayez-Tous quels fiUots c'ëtoient? Hillot doit être une variaote de notre mot fillot y diminutif de^î/s^ par le changement de r/en h y ordinaire aux Gascons et aux Espagnols; il est expliqué par Talet, serviteur, domestique, dans le glossaire de M. Roquefort, qui le fait venir mal à propos êi ilotes y nom que les Lacédémoniens donnoient à leurs esclaves. Voyez les notes du chap. xl du liv. III.

*^ Puissiez-vons tomber ivres morts.. Imprécation usitée en Languedoc et en Gascogne, où l'on appelle mau-de~pipe Tivresse, parceque c*est le vin de la pipe ou du tonneau qui la produit. (L.) — Littéralement, que le mal de pipe ou de tonneau vous vire, vous jette à Tenvers. Puisque vous aimez le vin, que le vin ne peut-il vous corriger!

*' * A ce trait, dit de Marsy, il est encore aisé de reconnoître François I*', très digne de Tépithète que Rabelais donne à son petit Gargantua:

Sic oculos , sic ille manus , sic ora ferebat.

'^ Cest comme on lit dans l'édition de Dolet, i543, et dans celle

de 1 553,- et non pas sens Ce qui fait voir que ceux-là pourroient

bien avoir raison, qui par ces termes entendent ce que dessus dessous y ce que devant derrière. Autrefois on disoit cen pour ce; et à Metz, où Ton conserve quantité de nos vieux mots, le peuple dit voilà cen que cest y pour voilà ce que c*est. (L.) — Le Duchat se trompe très certainement pour l'orthographe et la signification de cen : c'est notre mot sens, pris pour côté , comme on l'écrit aujourd'hui : c'est ainsi que Rabelais l'écrit chap. xii, où il eût dû cependant écrire cen pour l'équivoque, plutôt qu'ici. Voyez chap. xii, note 3i.

^' Termes dont on se sert en Languedoc, dit Le Duchat, pour eiciter les ânes à marcher. Merlin Gocaie, dit, dans la huitième de ses macaronées :

Non tibi substigans asinom pronanciat ari.

Harryy ou ari^ est en effet un cri qu'on fait, en Languedoc, aux

braguette. Laquelle ung chascun jour ses gouvernantes ornoyent de beaulx boucquetz , de beaulx rubans , de belles fleurs , de beaulx flocquars : et passoyent leurs temps a la faire revenir entre leurs mains, comme ung magdaleon^® dentract.

ânes pour les faire avancer; il répond à celui de aie! de nos charretiers : les Italiens disent aussi arri, que Duez rend -par. hare, harry, hay, hay-avant, et ajoute tjue c'est le cri du muletier pour chasser ses mulets et sommiers (bétes de somme, ou qui portent la charge sur le dos ); les Espagnols disent harre dans le même sens, d*où ils ont fait ^arrear ou harriar, harasser, chasser, tourmenter; harrear asnoy menacer les ânes, et les hâter de paroles ou les piquer; harria, une troupe d'ânes; harrier'oy un ânier qui la conduit, un muletier qui la touche et la chasse. Cest aussi de ce mot que nous avons fait harier^ qu'on trouve dans Nicot, traduit par urgere, molestare; harer les chiens après le loup, qu'il rend par concitare, instigare canes in lupum; harasser et haro, et même le nom de la ville de Castelnaudary (château neuf d'Ary), où se fait encore la procession de l'âne.

^^ Rouleau Centrait ou dientracty sorte d'onguent. Les auteurs latins barbares ont dit magdaleones; d'autres, plus corrects, magdalia au neutre; les Grecs, ^ety^toJeUy et /ÂctyJ'AxiJ'iç au féminin. Le tout dérivé de fAxcmy pétrir, parcequ'on pétrit cet onguent pour lui donner la forme de cylindre. Entract ou entrait est fait d^intractum, parcequ'on le tire pour l'étendre et pour l'arronilir en long. ( L. ) — Un magdaléon est un rouleau d'emplâtre , ou un onguent cylindrique ; c'est ainsi que ce mot est exphqué par Nicot, par Duez, par Oudin, par le dictionnaire de Trévoux, et par Ducange, qui cite des passages des médecins grecs et romains, où cet onguent est nonuné magadalium, magdaliolum ^ magdaleo, magdalia; entre autres celui-ci de Sextus Empiricus, c. 20 : Cœtera vino optimo madefacta simul in mortario colliges, ex quibus trochisci vel magdaliae yient. D'où il résulte que ce mot est synonyme de 'r^o;^KXoc, mot plus connu aujourd'hui, diminutif de tftiX^ç^ roue, et signifiant ^a$a7/z«5 in orbiculum confectus. On trouve dans Nicot faire un magdaléon, cylindrum finger«ï.< On trouve aussi entract, dans 0«din, pour espèce

Puis s esclafFoyent ^^ de rire quand elle levoit les aureilles, comme si le jeu leur eust pieu. L'une la nommoit ma petite dille ^°, laultre ma pinne ^'

d*oiiguent, et entrait dans Oudin et dans Duez, qui l'expliquent par enchâssé, emboîté, enclavé, enchâtoné. Mais ce qui précède ces deux mots dans notre auteur, fait voir qu il leur donne un sens libertin , que tout lecteur entend aisément.

*' Encore au chap. xx suivant, Ponocrates et Eudémon s'esclaffèrent de rire. S'esclaffer de rire, pour éclater de rire, est un mot du Languedoc et du Dauphiné. ( L. ) — On ne le trouve dans aucun lexico{];raphe, excepté dans M. Rocquefort, qui Fa sans doute pris ici. Il vient de l'allemand schlapp, italien schiaffo, soufflet.

^* Dille, au sens propre, n'est qu'une variante de douille y tube de fer qui reçoit la hampe d'une arme ou d'un instrument : ils viennent donc l'un et l'autre du latin tubulus. On ne trouve dille que dans le dictionnaire de Trévoux, qui l'explique par douzil ou.fausset par lequel on tire du vin. Quant au sens figuré où il est pris ici il s'entend de reste.

^' Le Roman de la Rose, au feuillet 4^, verso, de l'édition de 1 53i , emploie ce mot dans la signification de testicules :

Je voy sonvent que ces nourrices , Dont maintes sont baudes et nices , Quand leur enfant tiennent et baignent , Et les manient et applainent , Les couilles nomment autrement.

Fa au feuillet suivant :

Femmes ne les nomment en France , Mais ce vient par accoustumance. . .

Chascnne qui les va nommant , Les appelle ne say comment , Bourses , harnois , piches , et pin$s , Comme si ce fussent espines , Mais quand ilz les sentent joignants , Pas ne les tiennent pour poignans.

P inné y au titre 69 de la loi des Allemands, semble être pris pour une

laultre ma branche de coural ^^, laultre mon bondon , mon bouchon , mon yibrequin , mon poussouer, ma teriere, ma pendilloche^^ mon rude esbat roide et bas , mon dressouer, ma petite andoille vermeille y ma petite couille bredouille ^^.

sonde. Pinnoy instrumentum chirurgicum quo vulnera tentantur, dit Du Can(]fe, en son glossaire latin, au mot pinna. (L.) — Pinne doit venir du latin pénis ^ qui a le même sens, et qui doit venir luimême du latin penna , penne de plume. Penil doit en être le diminutif ou venir de penicillum y petit pinceau , qui est au reste un diminutif de pénis ou de penna.

'* Cest ainsi que Dindenault dit àPanurge, liv. IV, chap. v : « Je luy ( à sa femme) porte de mon voyaige une belle et d'unze poulcées longue branche de coural rouge, pour ses estreines. » Cette branche de coural rouge, d'unze poulcées longue rappelle le Sesquipedalis mentula de Martial.

^' Ceci est de l'édition de i553. — Mon rude esbat roide et bas, est une paronomasie ou jeu de mots.

^* Autrefois le mot couille n'étoit pas obscène. On le lit au feuillet 43 b. du Roman de la Rose, et l'ancien traducteur de TExamen des esprits Ta toujours employé sans scrupule. Les ennemis d'Érasme trouvoient mauvais que, dans son colloque Adolescentis et scortiy il eût introduit une fille de joie traitant de mea mentula son amant; mais Érasme s'en justifie dans son De colloquiorum uti' litate. « Unica vox, dit-il, commovit quosdam, quod impudica puella blandiens adolescenti vocat illum suam mentulam, cum hoc apud nos vulgatissimum sit etiam honesti Maronis. » A plus forte raison donc des nourrices, parlant entre elles , pouvoient-eUes dire sans façon, ma petite couille bredouille , en apostrophant cette partie de leur nourrisson. Bredouille peut être de bis-rotula, ou de rotundula. (L.) — Cette étymologie de bredouille est ridicule; et ce n'06t pas d'ailleurs ici le lieu de donner des étymologies, à moins qu'elles ne soient très certaines, qu'elles n'éclaircissent le sens, et qu'elles n'exigent pas de discussion^ L'important est de déterminer ce que 6redouille signifie quand il est accolé avec le mot qui le précède. Or,

Elle est a moy, disoit Tune. C'est la mienne, disoit l'autre. Moy, disoit l'aultre, n'y aurai je rien? par ma foy je la coupperay doncques. Ha coupper, disoy t l'aultre , vous luy feriez mal : madame , couppez vous la chose aux enfans? Il seroit, monsieur sans queue ^^. Et, pour s'esbattre comme les petitz enfans du pays , luy feirent ung beau viro-

let^^ des aeles d'ung moulin a vent de Mirebalays^7.

bredouiller si{];nifiant balbutier de U langue, articuler mal les mots, parcequé la langue n'est pas libre, cela suffit, ce nous semble, pour faire entendre dans cpiel sens Rabelais Tentend ici. Ajoutons qu'on dit, selon Trévoux, qu'un homme est sorti bredouille d'une dispute, d'un bal, pour dire qu'il en est sorti sans avoir pu y disputer ou y danser, et par suite confus, honteux.

^^ Manque dans l'édition de i555 de F. Juste, et dans celle de Dolet, 1542, quoiqu'il se trouve dans celle de la même année 1642 de F. Juste. (L.)

^^ A l'imitation et sur le modèle de ceux que les autres enfants font de deux morceaux de carton larges d'un doigt, et longs comme une carte à jouer. Ils les attachent l'un sur l'autre à angles droits au bout d'un bâton avec une épingle, et courent en cet état contre le vent qui fait tourner ou virer cette petite machine comme un moulin à vent. (L.) — Le virolet est un petit moulin de cartes pour les enfants; mais l'auteur donne ailleurs à ce mot une toute autre signification. Voyez liv. lU, chap 11.

^' Le Mirebalais est un pays très montueux du Poitou, qui doit par conséquent être bien pourvu de moulins à vent.

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