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CHAPITRE XII

Des chevaulx faictices ' de Gargantua.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

ET SOMMAIHE DE CE CHAPITRE

L'auteur, par les propos plaisants et grivois qu'il met dans la bouche de Gargantua enfant^ annonce déjà dans le jeune prince qu'il veut peindre un amateur précoce de propos joyeux et d'aventures g^alantes. Il fait voir aussi au commencement de ce chapitre que tous les termes de manège et d'équitation lui sont familiers.

Brantôme qui a vécu sous François P' et sous Henri II paroît avoir calqué ce qu'il écrit du goût de ce dernier^ pour les chevaux , sur ce chapitre des chevaux factices de Gargantua :

Dès son jeune âge^ dit-il, il avoit toujours fort aimé cet exercice des chevaux; aussi l'a-t-il continué... J'ai ouï conter à MM. Carnavalet et Sipierre , grands- écuyers , qu'un jour l'empereur ayant envoyé son grand-écuyer vers le roi, lui-même fit voir tous ses grands chevaux , etc. Ce grand écuyer ayant vu et entendu tout cela s'en ébahit et admira, etc. » Voyez ses Hommes illustres, pa g. 96.

Les éloges que les seigneurs de Fr an crêpas et de Mouillevent donnent au jeune Gargantua, pour les platitudes

Faits à fantaisie. (L.)

dont il les a régales, sont une allusion bien fine aux flagorneries que les courtisans prodiguent aux enfants des rois comme aux rois , quelques absurdités qu'ils puissent dire. Le chapitre xii, dit Bernier, nous dépeint un petit sagouin mal élevé, qui ne pense qu'à ses plaisirs et à la débauche, et en qui la malice a déjà suppléé à l'âge, ce qui arrive encore plus fréquemment parmi les grands que parmi le peuple , quand le gouverneur est de ceux dont le satirique a dit : Quis custodiet ipsos custodes? Certain prince souverain, mais encore sous la régence d'une mère et sous la vue d'un gouverneur, s'étant échappé une nuit, et ce père gardien s'étant réveillé par le retour du prince , qui revenoit doucement au gîte, il lui demanda d'où il venoit de coucher : avec une belle fîlle , dit le pupille. Une belle fille , dit le gouverneur : oh ! puisque vous êtes de cette humeur, je vous en livre demain une encore plus belle. Quis custodiet ipsos custodes?

Puis, afïin que toute sa vie feust bon chevaulcheur, Ion luy feit ung beau grand cheval de boys, lequel il faisoyt penader^, saulter, voltiger, ruer et dancer tout ensemble ; aller le pas , le trot, ientrepas, le gualop, les ambles, le hobin^, le

" Dans le langage du Languedoc, dit Le Duchat, c'est donner du pied. Dans le dictionnaire françois-italien d'Antoine Oudin, c'est se mirer dans ses plumes comme le paon. Ici penader doit se prononcer pantuier^ et se dit d'un cheval qui marche fièrement comme fait le paon lorsqu'il regarde sa queue et se contemple dans ses plumes. On dit aujourd'hui 5e pavaner y qui vient aussi de paon, par le latin pavo.

^ Cest-à-dire l'allure du cheval ccossois, nommé hobin. Je ne sais, dit Le Duchat, si ces hobins, qu'on veut origmairement avoir été con-

traquenard ^j le camelin ^ et lonagrier ^. Et luy faisoit changer de poil comme font les moynes de courtibaulx7, selon les festes; de bailbrun, d'ale-

duits des A sturies en Irlande, seroient les mêmes chevaux dont la race se seroit depuis répandue de là dans l'Ecosse; mais il est sûr qu'autrefois on a appelé hobins, haubins, et aulbins, certains chevaux d'Ecosse, dont l'allure est plus douce encore que l'amble des chevaux ang^ois. M. de La Noue dit que le haubin est proprement un cheval d'Ecosse ; et au premier chapitre du roman de Perceforest, où il est dit déjà que le haulbin vient d'Ecosse, ce royaume est appelé jiilbanie. De sorte qu'il y a beaucoup d'apparence que nos vieux Gaulois n'ont appelé ce cheval haubin , haulbin y ou hobin^ que parceque nous le tirions d'Ecosse. (L.) — Hobin, qui est rendu par asturco, equus tolutarius ( cheval d'Asturie qui va l'amble , l'entre-pas ), dans Nicot, pourroit bien venir plutôt de hober, que Nicot rend par bouger, moveri, et tenir à hobereau, nom d'un oiseau de proie.

^ Ëntrepas qui est un train ou amble rompu, qui ne tient ni du pas ni du trot, mais approche de l'amble. On nomme alissi traque' nard le cheval qui a cette allure, comme on le verra plus bas.

^ Le pas du chameau y du latin camelus.

^ Un pas vite et menu comme celui de l'âne sauvage, dont le nom latin, fait du grec oVa^^oc, est onager. (L.)

' Courtibaut, fait de curtum tibiale, est. une sorte de tunique ou dalmatique ancienne, qui s'apelle encore de ce nom en Berri, dans la Saintonge et dans la Touraine. Les moines en changent selon les fêtes, et on nomme ainsi cet habit, parcequ'il ne passe le genou que de quelques doigts. (L.) *— Et luy faisoit changer de poil, comme font les moynes de courtibaulx, selon les festes , ne signifie donc pas, ainsi qu'un interprète l'a cru, comme font les moines de ï abbaye de Courtivaulx en Màconnois. Il ne s'agit pas ici d'une abbaye, mais d'un vêtement, et puis courtivaulx a une autre origine que courti' baulx : il vient de courtils vaulx. L'auteur veut dire seulement que Gargantua faisoit changer de poil à son cheval de bois, comme les moines changent de courtibaulXy c'est-à-dire de tuniques ou dalmatiques, selon les fêtes.

zan , de gris pommelé , de poil de rat , de cerf, de rouen, de vache, de zencle^, de pecile^, de pye, de leuce '°.

Luy mesme, dune grosse traîne", feit ung cheval pour la chasse ; ung aultre d ung fust de pressouer, a tous les jours : et, d'un grand chesne, une mule avecques la housse, pour la chambre. Encores en eut il dix ou douze a relays, et sept pour la poste : et tous mettoit coucher auprès de soy. Ung jour, le seigneur de Painensac*^ visita

' De Çdyxx» ou Çayxkùf faix , à cause des taches en manière de faulx qu*airoit ce cheval. (L.)

' Du grec 4roix/\o( , varius, Cëtoit un cheval de plusieurs couleurs, et dont les poils ëtoient tellement mêlés, qu*il étoit difficile de distinguer les blancs d'avec les noirs et le roux d*avec le bai. De varius on a dit cheval vair dans la même signification. ( L. )

'" Blanc. Du grec Xtuxot. (L.)

' ' Traîne y selon Monnet, est le synonyme de traîneau^ qui est un assemblage de quelques pièces de bois en carré sans roues, qui sert à traîner et à transporter des ballots. ( L. ) — Monet dit seulement : traîne y c'est un train à trayner; Budée le rend par traha : ainsi traîne n*est point ici le synonyme de traîneau, dans le sens d*nn assemblage de bois en carré pour traîner; il signifie en cet endroit un gros bâton, un soliveau, et c'est le sens que Rabelais lui donne plus bas, où /tvter remplace traîne : « Les chargeant d'ung gros livier, je vous donne, dist il, ce phryzon, il est bon petit chevallet. m

'* De ce nom, qui d'abord paroit forgé à plaisir de pain-en-sac , étoit le sire de Pennensac, sénéchal de Toulouse en i452. Voyez VHîstoire de Charles Fil, mal attribuée à Alain Chartier. (L.) — Il est évident que par ces noms de pure fiction, le seîgneur de Paînen^ sac, le duc de Francrepas^et le comte de Mouillevent, l'auteur a voulu 8*amuser des airs vains et fanfarons des seigneurs de son temps, à la cour de France. Il appelle le premier Paînensac, soit à cause de sa

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son père en gros train et apparat , auquel jour Festoyent semblablement venuz veoir le duc de Francrepas, et le comte de Mouillevent. Par ma foy, le logis feut un peu estroict pour tant de gens , et singulièrement les estables : dont les maistre d'hostel et fourrier dudict seigneur de Painensac, pour sçavoir si ailleurs en la maison estoyent estables vacques'^, sadressarent a Gargantua, jeune guarsonnet, luy demandans secrettement ou estoyent les estables des grands chevaulx '^, pensans que voulentiers les enfans decellent tout. Lors il les mena par les grands degrez du chasteau , passant par la seconde salle en une

richesse, soit parccque le jeune Gargantua lui a mis son pain en son sac, par ses gentillesses d'esprit; le second Francrepas y c'est-àdire qui a ses repues franches; et le troisième Mouillevent, ou homme plein de vent et de gloriole. Ces noms sont évidemmment calqués sur ceux de Taillei)ent, de Baillevent, et de Pennensac, du grand Testament de Villon, strophe 3o, et pages 2 et 22 de ses Repues franches.

'^ C'est-à-dire vides, vacantes, du latin vacuus. (h.)

' * J'ai dit ailleurs qu'apparemment cette étable des grands chevaux étoit ce qu'on nomme aujourd'hui chez le roi la grande écurie, Cest ce que confirme Brantôme dans ses Hommes illustres françois, tome 2 , page 387 , où, parlant d'un grand prince qui étoit de la maison de Guise, il dit que ce seigneur avoit d'ordinaire sa grande écurie de dix ou douze pièces de grands chevaux. Cest apparemment aussi de la distinction qu'on faisoit autrefois en France entre les grands chevaux et les moindres ou moins forts que vient la distinction qui s'y fait entre gendarme et chevau-lëger, entre grosse et petite gendarmerie, entre les gardes -du-corps et la cavalerie légère. (L.)

grande galerie, par laquelle entrarent en une grosse tour, et, eulx montans par d'aultres degrez, dist le fourrier au maistre d'hostel: cet enfant nous abuse, car les estables ne sont jamais au hault de la maison. C'est, dist le maistre d'hostel , mal entendu a vous: car je sçay des lieux a Lyon, a laBasmette'^, a Chaisnon'^ et ailleurs, ou les estables sont au plus hault du logis : ainsi peult

'* Cest un couvent à demi-quart de lieue au-dessous d'Angers, dans le creux d'une montagne. René d'Anjou, roi de Sicile, duc d'Anjou et comte de Provence, le fit bâtir en 1 4&i pour les Gordeliers, sur le modèle de la Sainte -Baume de Provence, appelée de la sorte du latin barbare balma; et il le nomma Baumette , comme n'étant <{u'un diminutif de la Sainte-Baume , que les Provençaux croient bonnement avoir servi de retraite à la Magdelaine. Anciennement on nommoit hasme cette précieuse liqueur qu'aujourd'hui on appelle baume de balsamum. Ce qui a donné lieu au changement qui s'est fait de la Baumette de l'Anjou en Basmette. ( L. ) — Cest à la Basmette que Rabelais fit ses études avec le jeune du Bellay, depuis cardinal, et on y montre encore la chambre de Rabelais.

'^ Rabelais nomme ainsi Chinon^ de Caino^ qui est le nom de cette ville dans Grégoire de Tours. Voyez Hadrien de Valois^ page ii4 de sa Notice des Gaules, au mot Caino. (L*) — Cest ce qui a lieu en effet k Chinon, patrie de l'auteur : cette ville étant en grande partie bâtie sur le coteau de la Vienne, au haut duquel est le château ; c'est ce qui a heu en particuUer pour la cave paincte ou la maison de Innocent le pâtissier , qui appartenoit à Rabelais, et dont il parle dans le chapitre xxxv du cinquième Uvre. « Pour aller de cette maison (d'Innocent le pâtissier) dans la cave paincte, dit l'auteur de l'ancien Alphabet de Rabelais, au lieu que l'on descend ordinairement es caves, il faut remonter en celle-là par autant de degrés qu'il y a de jours en l'an, puisqu'elle est beaucoup plus haute que la maison, et dans le plus haut du chasteau de Chinon qui couvre toute la ville. »

a42 LIVRE I, CHAP. XII.

estre que derrière y ha yssue au luontouer '7. Mais je le demanderay plu8 asseurement. Lors deioanda a Gargantua : Mon petit mignon , ou nous menez vous? A Fçstable, dist il, de mes grands cbevaulx. Nous y sommes tantoust, montons seuUement ces eschallons. Puis , les passant par une aultre grand salle, les mena en sa chambre > et, retirant la porte , voici , dist il , les estables que demandez : voila mon genêt'®, voila mon guildin'», mon lavedan*®, mon traquenard^', et, les chargeant dunggros livier, je vous donne, dist il, ce phryzon ^^ ; je Tay eu de Francfort, mais il sera vostre,

'7 Comme dans toutes les maisons situées sur la eroupe ou tout au pied d'une montagne. Là, au-delà des ëcuiies, il y a un chemin aise qui mène à un endroit où l'on peut monter à cheyal, et pourfoivre de plain-^ied son chemin. (L.)

' ^ Le genêt ^ de l'espagnol ginete , est un chenal d'Espagne. (L, )— ^ « Le genêt est un cheval léger ou de légère taille, dit Oudin dans son Dictionnaire espagnol; e'est aussi le cavalier même qui chevauche à la genette, et qui combat avec la lance et l'ëcu : c'est une sorte de cavalerie arabesque , maintenant commune eu Espace. »

'^ Un guilledin est un cheval hongre anglois qui va l'angle, et qui est très vite à la course. Guilledin vient du mot anglois geldin, qui a le même sens , et ^i est le participe présent de to gefd^ châtrer. (L.)

*^ On appeloit lavedans une espèce d'excellents qhevaux qu'on tiroit autrefois du pays de Lavedan en Gascogne^ (L.) — Lauedan, dit Valois, equis generom nomen oUtn suum dédit ^ in gyrwn ver^ soiitis , etiam inter currendwn. Monstrelct nous apprend, vol. I, chap. Lxi, que « ces chevaux sont terribles et accoustumez de virer en courant. »

*' Cheval qui va l'amble. Voyez la note 4*

** he frison, car c'est ainsi que Rabelais auroit dû écrire ^ est on

il est bon petit chevallet , et de grand poine *^: avecques ung tiercelet d autour, demie douzaine d'hespaignolz^^, et deux lévriers, vous voila roys des perdris et lièvres pour tout cest hiver. Par saint Jean , dirent ilz , nous en sommes bien ; a ceste heure avons nous le moyne ^^. Je le vous nye, dist

gros et pesant cheval du pays de Frite. Cette sorte de chevaux vient en France ordinairement par Francfort, où l'on en voit beaucoup pendant les foires. (L.)

*^ Fait à la latine, coaime nous disons un homme de peine.

** Épa(vneuls. On nomma ces chiens d'abord espagnols, parceque la race nous en est venue d'Espagne. C'est ce que nous apprend Ma* thurin Cordier, dans son Uvre De cor. serm. emendatione, chap. xv, note i3, édition de i539. H est encore à remarquer que pour exprimer la nation même , le nom diespaigneul est plus ancien chez nous i^ecehnê^ espagnol. L'Histoire du duc de Bretagne, Jean IV, p. 787 du tome a de l'Histoire de Bretagne de Dom Lobineau.

Le roi grand chevauchée envoie Aux Espaigneux, qu'il leur donna.

Et plus bas :

Les Espaigneux n'osèrent pas Descendre à Saille ne à Baaz. ( L. )

Monnel écrit epagnol. « Cest, dit-il, une certaine manière de chiens de poil blanc taché et court, ayants la teste grosse, le corps moyen et la queue espiée (en épi), que aucuns appellent epagneuls. Us sont ainsi appelés parceque la race en vient d*Espaigne.n

*' A cette heure en tenons-nous, ou nous sommes présentement bien attrapés. Cest ce que vouloient dire le fourrier et le maitredliètel par cette façon de parier qui, entre les pages et les écoliers, 9*entend ordinairement d'une malice qui se fait à un dormeur, en lui attachant à l'orteil une ficeUe, que celui qui couche avec lui, feignant de dormir aussi, tire par-dessus la quenouille du lit, ce qui l'oblige à se lever bientôt. Le jeune Gargantua qui ignoroit ce proverbe , et qui croyoit qu'on vouloit dire que le moine frère Jean des Entom-

il. Il ne feùt troys jours ha céans *^. Devinez icy duquel des deux ilz avoyent plus matière, ou de soy cacher pour leur honte, ou de rire pour le passe temps. Eulx en ce pas descendens tous confus, il demanda : Voulez vous une aubeliere^7? Qu'est ce? dirent ilz. Ce sont, respondist il, cinq estroncz pour vous faire une muselière. Pour ce jourd'huy, dist le maistre d'hostel, simous sommes roustiz, ja au feu ne bruslerons, car nous sommes lardez a poinct, a mon advîs. O petit mignon, tu nous as baillé fein en corne ^® : je te voirray quel-

meures ^oit actuellement au logis de Grandgousier, nie qu*il y soit, et soutient qu'il y a trois jours qu on ne Fy a vu. (L.) — On appelle moine un fer chaud renfermé dans un étui, qu'on met dans le lit des personnes qui couchent seules pour les réchauffer : c*est de cet usage sans doute que yient le proverbe avoir le moines ou bailler le moine ^ et le nom de moine donné à ce chauffe-lit. Le jurement par saint Jean doit 8*entendre de Jean des Entommeures.

'^ Cest-à-dire il n a pas été trois jours ici : il faudroit donc lire a céans.

'^ Ne seroit-ce pas proprement une espèce de licou ou de muselière composée de cinq pièces d'un cuir blanc comme le cuir de cheval? (L,) — AuJbelièrey qu'on trouve écrit aussi aubilière, aubiliaire, doit venir de hober^ mouvoir, ou plutôt de hobelliery cavalier qui monte le cheval nommé hobin ; et ce dernier mot du grec î^r^roç cheval, d'où le breton ebeul^ poulain, petit cheval.

*® Fœnum habet in cornu, longe fuge ( Hor. sat. 4> ^v. i ), crioiton dans Rome contre les railleurs et les médisants; et cette façon de parler venoit de ce que lorsqu'un bœuf étoit vicieux , le maître de cet animal devoit lui attacher aux cornes une poignée de foin pour signal d'éviter sa rencontre. Le maître-d'hôtel se fait une pareille idée de Gargantua, et le voyant si corrompu, tout enfant qu'il est, lui dit qu'il en sait assez pour devenir un jour pape. L'opinion com-

^ GARGANTI^ 345

que joui^ape. Je Fentendz, dist il, ainsi : mais lors vous serez papillon ^^^ et ce gentil papeguay sera un papelard tout faict. Voyre, voyre, dist le fourrier. Mais, dist Gargantua, devinez combien y ha de poihctz d agueille en la chemi se de ma mère ? Seize, dist le fourrier. Vous, dist Gargantua, ne dictes Fevaiïgile ^® : car il y en ha sens devant et sens

mane des bonnes gens ëtoit que le pape savoit tont , d*où ils conclnoient que la science étoit le (prand chemin de la papauté. La fable de la papesse Jeanne, et les exemples de quelques prêtres, tant séculiers que réguliers, aidoient à cette croyance. Vraiement vous estes docte y dit Verville, chap. xxvn de son Moyen de parvenir; vous estes en danger dtestre un jour pape. Thomas Naogeorgus n y a pas entendu raillerie lorsqu'il a dit dans une satire contre Jean de la Case : « Quippe hoc sanctorum mérita e£fecére paparum ut vulgo insigni jam de nebulone feratur :

Tarn malus est , neqaam , Chris tique inimicoc , et 08<m:, Ut fieri possit papa. » ( L. )

Tu nous as baillé fein en corne ^ c'est-à-dire tu t*es moqué de nous ; tu es un futé compère : il faudra se défier de toi.

*^ Cest-à-dire quand je serai pape, vous serez un petit pape; et ce bel oiseau sera un papelard ^ un hypocrite : ce sont, comme l'on voit, des jeux de mots sur le nom de pape et sur le pape.

^° Cest-à-dire vous ne dites pas un mot d'évangile; vous mentez. Patelin dit au drapier qui se défendoit de lui accroire son drap , sur ce que, pour en aller recevoir le prix chez Patelin, il faudroit qu'il se détournât de ses affaires :

Hé ! votre bouche ue parla

Depuis , par monseigneur saint Gille.

Que ne disait pas évangile?

C'est très bien dit , vous vous tordriez. ( L. )

Accroire f dont se sert ici Le Duchat, est un vieux mot qui signifie confier. Accroire^ dit Monnet, c'est fier, mettre sous la foy d'au-

QBar

darriere ^ ' , e t les conap tastes trop mal . QBànd ? dist le fourrier. Alors, dist Gargantua, qu'on feit de vostre nez une dille pour tirer ung muy s de merde ; et de vostre gorge ung entonnouer, pour la mettre en aultre vaisseau, car les fonds estoyent esvcntez^\ Cor Dieu^^, dist le maistre d'hostel, nous avons trouvé ung causeur. Monsieur le jaseur, Dieu vous guard de mal, tant vous avez la bouche fraische ^^.

truy, comme accroire quelqu* argent , credere pecuniam. D*où l'on voit que Le Duchat écrit non seulement très mal en françois, mais qu*il se sert d*un françois plus ancien que l'époque à laquelle il écri- "voit : ce qui vient de ce qu'il étoit un des François réfugiés à Berlin, par suite de la révocation de l'édit de Nantes; et de ce que les descendants de cette colonie, qu'on appelle à Berlin la Colonie françoise y parlent encore presque le même françois que leurs pères. Cest ce qui nous a porté à corriger souvent son style, à le rajeunir, pour n'être pas obligé de faire des notes sur ses notes. Si nous en avons fait une ici, c* étoit pour profiter de cette occasion d'en prévenir le lecteur. Ainsi quand Le Duchat dit: A tel feuillet tourné, nous substituons verso au mot tourné.

^' Équivoque de cent, que Gargantua sembloit dire, à sens y impératif du verbe sentir. (L.) — Il y en a sens devant et sens derrière. Jeu de mots fort ancien sur le mot sens côté, et le mot cent y centum, qui veut dire qu'il y avoit à cette chemise des points d'aiguille par devant et par derrière. Le mot sens est ainsi écrit ici , et prouve qu'il faut récrire de même plus haut. Voy. chap. xi, note 26.

^' Par cette métaphore Gargantua reproche au fourrier sa fatuité, et c'est dans la même signification que ci-dessous, Uv. Il, chap. I, Rabelais dit de lui-même que la réponse qu'il prépare à ses lecteurs les contentera, ou qu'il a le sens mal gallefreté y c'est-à-dire le cerveau éventé ou mal soudé. (L.)

** Cest notre jurement corhieu ou corbleuy qui vient de corps dieiiy qu'on a dit au lieu de par le corps dieuy dans la farce de Patelin.

GARGANTUA. a47

Ain^ descendens a g^and haste, soubz larceau des de^z laissarent tomber le gros livier qu'il iear avoit chargé. Dont dist Gargantua : Que diantre vous estes maulvais chevaulcheurs ! Votre courtault ^^ vous fault au besoing. S'il vous falloit aller d'icy a Cahusac ^^, qu aymeriez vous mieux , ou chèvaalcfaer ung oyson , ou mener une truye

'* On dit d*un clieval qui écume , ou qui jette de la ba'Ve , tfa% a la bouche fraîche. Auquel sens, c'est comme si Ton disoit ici artt jeune Gargantua : Quel bavard vous êtes! on, Que vous dites de sornettes! Guillemette au drapier dans la Farce de Patelin ,

Hé Dieu , que vous avez de bave!

Au fort, c'est toujours vostre guise.

Souvent frais signifie reposé, prêt à travailler, en état de bien faire. Bouche fraîche en ce sens est une bouche prête à en dégoiser. Gueule fraîche, dans un autre sens, se dit d'un gourmand qui a toujours Tappétit ouvert. (L.)

^* Courtault^ dit Nicot, est un cheval, qui a crin et oreilles coupées, n paroit qu'on donnoit aussi ce nom à un chien à qui Ton avoit coupé les oreilles et la queue, et que c'est de là qu'on nomme encore courtaut de boutique, un commis marchand, un garde-boutique. Rabelais parle ailleurs du chien courtault qui ébranle la roue d'Ixion et garde les enfers.

^^* Terre dans l'Agénois, appartenante pour lors à Louis baron d'Estissac. Il est encore parlé de Cahusac, liv. IV, chap. lu. (L.) — n y a trois autres terres de ce nom en Languedoc, mais ce doit être celle de l'Agénois, pour deux raisons : la première, parcequ'elle est la moins éloignée de Cognac, où François I", le vrai Gargantua, est né, et d'Angoulême, où il a pris ses premiers ébats; la seconde, parcequ'elle appartenoit à la famille de Geoffroy d'Estissac , évéque de Maillezais, patron de Rabelais, qui lui a écrit les seules lettres que nous ayons de lui, et qu'il désigne ailleurs, à ce qu'il paroit, par le nom de la lanterne de la Rochelle.

en laysse? j aimeroys mieulx boyre ^7^ dist le fourrier. Et ce disans entrarent en la salle basse, ou estoit toute la briguade, et racontans ceste nouvelle histoire , les feirent rire comme ung tas de mousches ^^.

^' Le pauvre homme nosoit plus répondre directement depuii qu*il avoit été si souvent attrapé par le jeune Gargantua. (L.) — Il y a dans Rabelais, dit un des éditeurs de i75i, à l'occasion de ce passage, des endroits excellents pour les arlequins : combien de chapitres qui sont vraiment le cacata ckarta de Catulle!

^' Rire d'un bruit confus, comme les mouches bourdonnent quand elles sont dans leur force, au temps de la canicule.

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