CHAPITRE XVI
Comment Gargantua feut envoyé à Paris, et de Tenorme jument qui le porta : et comment elle deffeit les mousches bovines de la Beauce.
COiMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE
Rabelais monte son béros sur une énorme jument, présent fait à Grandgousier par le prince Fayotes, quatrième roi de Numidie. Cette jument piquée et barcelée par les mouches et les taons de la forêt d^Orléans en abbat tous les arbres à grands coups de queue. Gargantua, en ayant admiré Feffet , dit : Je trouve beau ce', de là le nom du pays de Beauce,
Ce conte fait allusion à la passion dé François P' pour Diane de Poitiers, qui étoit la femme de Louis de Brézé, seigneur de Fayoles, quatrième grand-sénéchal de Normandie, et qui obtint, entre autres dons du roi (d'après la tradition) , l'abbatis à son profit de tout ou partie des forets de la Beauce. Ce pays , que Gargantua traverse pour Tenir à Paris, est en effet celui par lequel François I" a dû passer pour venir de Cognac, où il est né, et où il a été élevé dans sa première enfance.
C'étoit l'opinion commune avant nous que la grande jument étoit la duchesse d'Étampes. L'auteur de V Alphabet , Bernier, Le Duchat, l'abbé de Marsy, et même Le Mot-
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teux, l'ont adoptée, faute d'avoir fait attention que cette grande jument avoit été envoyée par Fayoies , quart roy de Numidie, qui est évidemment Louis de Brézé, mari de Diane de Poitiers , et seigneur de Fayoies.
u Le chapitre xvii, où il est parlé de la jument qui porta Gargantua à Paris , est fort injurieux, dit Bernier, au moins suivant l'opinion commune , à la mémoire d'une madame d'Estampes % si les femmes tiennent à injure ce qu'on en a pensé ^ car enfin ce nom ne se trouve point parmi ceux des puta di chronica de ce temps-là, non plus que le don de quelques arpents de bois en la forest d'Orléans à cette maîtresse. Quant au chapitre suivant , où il est fait mention des cloches de Notre-Dame que le roi fit racheter aux chanoines pour acheter de leur prix des pandeloques à cette dame, en vérité si cela est vrai, il ne faut plus douter de bien d'autres choses qu'on a dites de ce prince dissipateur? mais pour le nom de jument y on le donnoit alors aux femmes qui faisoient l'amour tambour battant. »
u Cette jument énorme, monstrueuse, grande comme six éléphants, destinée à servir de monture au géant Gargantua, dit l'abbé de Marsy, est j^nne de Pisseleu, duchesse d'Etampes, maîtresse de François I". Rabelais la fait venir d'Afrique, pays fertile en monstres, pour nous donner à connoître quel étoit le caractère de cette femme. On pourroit croire que par ce Fayoies, quart roy^ c'est-à-dire tétrarque de Numidie , qui envoie à Grandgousier cette belle jument, Rabelais a eu en vue quelque seigneur décoré d'un grand gouvernement, qui avoit produit madame d'Etampes à la cour : on pourroit, dis-je, soupçonner cela, si Brantôme, Mézeray, et d'autres écrivains, ne nous appre*
' Marie Hurant, fille de Jac(pies Huraut, sieur dç la Grange, et de Ghivemi, épouse de Louis d'Estampes, seigneur de VallenceY, goaverxieur et bailli de Blois eu iSao.
GARGANTUA 3o3
noient que ce fut Louise de Savoie, mère de François I"", qui la produisit elle-même à son fils en Guyenne, au retour de sa prison d'Espagne. Au reste la Savoie n'est pas mal désignée ici par la Numidie (sans doute parceque la Maurienne en fait partie) ; et le nom de quart roy convenoit fort bien alors aux ducs de ce petit état, qui ne jouoient pas un grand rôle dans le monde. Il est remarquable que Rabelais fait aborder sa jumeiit au port âHOlonne en TaU mondois: c'est là en effet, ou du moins c'est fort près de là que se fit l'entrevue de François \" et de mademoiselle de Pîsseleu. Enfin c'est le bon homme Grangousier qui destine lui-même cette monture à son fils, et qui approuve qu'il s'en serve : u Voici, dit*il, bien le cas pour porter mon « fils à Paris, n Tout cela se rapporte aux démarches que fit en cette occasion Louise de Savoie , qui , connoissant l'humeur voluptueuse de son fils , ne fut pas fâchée de lui donner une maîtresse de sa main. Mademoiselle de Pisseleu étoit une des filles attachées à cette princesse. »
ttje soupçonne, continue-t-il , quelque malice dans le portrait que Rabelais fait ici de cette fameuse jument. Cette taille démesurée qui égale en grandeur six orifians, ces aureilles pendantes^ ce poil iostadey c'est-à-dire brûlé, cette petite corne au cul y etc. , tout cela, dis-je, pourroit renfermer plusieurs allusions malignes. Peut-être que la duchesse étoit d'une grandeur ou d'une grosseur démesurée: peutnêtre qu'elle étoit excessivement brune ; peut-être qu'elle avoit quelques défauts secrets: l'éloignement des temps, et le silence des historiens, ne permet à cet égard que des eonjectares. Pour ce qui est de l'horrible ravage que fait la jument avec sa queue, abattant bois à tords, à travers, cela fait allusion (selon l'auteur anonyme de \ Alphabet francois, qui n'étoit pas fort éloigné du siècle de Rabelais,) à une grande coupe que la duchesse fit faire dans une forêt de la Beausse, qu'elle abattit entièrement. Ce que Rabelais ajoute
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que Garçantaa u y print plaisir bien çrand , sans toutefois a sans vanter,» est, à mon g;ré, un trait inimitable. »
L'auteur de V Alphabet^ au mot Gargantua^ parle de l'allusion à la duchesse d'Étampes, comme d'une chose qui étoit publique dans le temps où il écrivoit. u Tout le monde sçait, dit-il^ que cette jument est madame d'Estampes, maistresse du roi , qui est la mesme qui fit abattre les forests de Beausse; à laquelle le roi voulut donner un collier de perles, et faire quelques levées sur les Parisiens, lesquels ne vouloient point payer : en sorte que le roi, et madame d'Estampes aussi , les menaça de vendre les cloches de Nostre-Dame pour acheter son collier. »
M. Eusébe Salverte trouve cette allusion si forte, qu'il est surpris que Rabelais se la soit permise. Ce qui pourroit favoriser principalement l'opinion que la g^rande jument est Anne de Pisseleu, c'est qu'après avoir porté Gargantua à Paris , ce géant compisse les Parisiens. Mais cette observation que nous faisons nous-mêmes à l'appui d'une opinion que nous rejetons est bien foible en comparaison des preuves dont nous appuyons la nôtre.
Le Motteux qui voit Henri d'Albret dans Gargantua est ici bien embarrassé, et auroit bien dû reconnoitre qu'il se trompoit, plutôt que de chercher à s'excuser sur le manque de livres et de temps, a Quoique Gargantua , selon moi , dit-il , ne soit pas François P% j'avoue que Rabelais auroit bien pu vouloir nous divertir en nous faisant reconnoitre occasionellement une pareille aventure, si elle étoit véritable. Mais ce qui me fait beaucoup douter qu'il ait eu réellement ce dessein, c'est que François I" s'étant fait lire l'ouvrage de Rabelais pour juger des clameurs que ce livre avoit excitées , il l'approuva : ce qui ne seroit apparemment pas arrivé, si lui-même eût été mis en jeu d'une manière si visible. L'histoire du collier et des cloches m'a tout l'air d'une fable, et je ne la trouve attestée nulle autre part.
GARGANTUA. 3o5
Que la jument tpii 's^escarmouche avec sa queue soit une maîtresse de Garg^antua, à la bonne heure; mais Henri dAlbrety qui est toujours mon Garg;antua^ n'a voit-il pas quelque maîtresse aussi bien que François I"? Je n^ai au reste ni tous les livres, ni tout le temps qu'il me faudroit pour déchiffrer cette énigme. Mon libraire, qui me presse, m'accorde à peine quinze jours pour faire mes recherches. » Belle excuse! Le temps ne fait rien à l'affaire.
En cestemesme saison, Fayoles", quart roy de Numidie, envoya du pays de Africque a Grandgou-
Ce Fayoles, quatrième roi de Numidie , est Louis de Brëzé, quatrième grand-sénéchal de Normandie, de son nom, et grand-veneur de France, qui, depuis l'époque de son mariage avec Diane de Poitiers jusqu'à sa mort, la céda toujours complaisamment au roi François r*". Ce nom de Fayoles que lui donne l'auteur vient de ce que la seigneurie de Fayoles en Auvergne, comme celle de Varennes, petite ville près de Moulins, faisoit partie des domaines des seigneurs de Brézé. Il fait venir la jument de la Numidie, i** parceque les che- Taux numides ont toujours été des montures très renommées ; 2^ parceque la Numidie est en Afrique, pays qui, comme le dit l'auteur, apporte toujours quelque chose de nouveau, d'après ce proverbe ancien, quid novij ou quid monstri fert Africa? 3** sans doute aussi à cause de la conformité qu'offrent entre eux les noms de la Numidie et de la Normandie^ province également renommée par ses haras. Voyez, le Dictionnaire des Gaules de d'Expilly, au mot Fayoles.
Louis de Brézé n'étoit que le troisième sénéchal de Normandie, de son nom; comme Louis XI, le voyant sans enfants mâles, avoit, par l'acte de donation qu'il lui en avoit faite, substitué à son frère Jean de Brézé les biens et les dignités de sa maison, l'auteur en profite pour donner ce Louis de Brézé conmie le quatrième sénéchal de Normandie, et pour mettre en défaut la sagacité du lecteur. Le premier |;rand-«énéchal d'Anjou, de Poitou, et de Normandie, de cette fa-*
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sier une jument ^ la plus énorme et la plus grande que feut oncques veue, et la plus monstrueuse
mille, étoit Pierre de Brézé, le deuxième, Jacques de Brézé, le troisième Pierre, fils aîné de Jacques de Brézë, le quatrième, Louis de Brézé. V. Moreri. Cest Pierre de Brézé qui disoit à Louis XI, monté sur une petite haquenée, « que, quelque foible que partit cette monture , elle étoit poiirtant la plus forte qu on pût trouver, puisqu'elle portoit seule sa majesté et tout son conseil. » Jacques de Brézé son fils, grand-sénéchal de Normandie, épousa en 1462 Charlotte , fille naturelle de Charles VII et de la belle Agnès Sorel , et aussi galante que sa mère. Il la surprit couchée avec son veneur, et les poignarda tous deux, en i470- H fut condamné à cent mille écus d'amende, pour le paiement desquels il abandonna toutes ses terres. Peut-être aussi que Louis de Brézé étoit un des quatre barons de sa province, €u un des quatre vassaux de Tévéque.
Quart rojy signifie le quatrième roi ou gouverneur de province, comme le quart livre ^ le quatrième livre. Selon Le Duchat, et l'éditeur de 1752, quart roy, répond à tétrarque^ mot grec qui signifie, celui qui commande à la quatrième partie d'un royaume ; il est pris ici pour un gouverneur de province ; et Fayoles est peut-être celui à qui Jean Bouchet àdressoit ces vers :
Va y lettre , va pour moi porter paroUe A monseigneur monsieur de la Fayolle.
Le Duchat dit qu'il ne connoit point ce Fayoles, à moins qu'il ne fût delà maison de Melet, dont il y avoit, en 1687, un Bertrand de Melet de Fayoles, sieiu* de Nenfvy. Les interprètes de Rabelais, dit l'éditeur de 1 762 , prétendent qu'il veut désigner ici un certain courtisan, ami de la duchesse d'Angoulême, mère de François V'^ qui produisit à la cour Anne de Pisseleu , depuis duchesse d*Étampes ; que ce fut la duchesse d'Angoulême qui la présenta elle-même à son fils, en Guyenne, à son retour d'Espagne; que la duchesse d*Ëtampes est la grande jument ; que l'histoire des bois coupés et des cloches enlevées, est vraie, et très vraie.
Par cette grande jument , Rabelais doit entendre la monture du roi, de même que par les estables des grands cheyaulx, il enflend la
(comme assez sçavez que Africoue apporte tousjours quelque chose de nouveau; : car elle estoit
grande écurie da roi. Cette fameuse jument, d'un fardeau -vraiment énorme pour la France, et qui avoit les pieds fenduz en doigtZy est, conmie nous Tayons déjà dit, Diane de Poitiers, que Fhistoire, et les monuments du temps , prouvent avoir été une des maîtresses de François I**".
« François I"^ n'accorda la grâce de Jean de Poitiers, père de « Diane , qu'après avoir pris d'elle ce qu'elle avoit de plus précieux.. . » MézEBAi, Abrégé chronologique y tom. IV, pag. 5 20.
« Le plus grand scandale vint de ce qu'on ne doutoit pas qu'elle «(Diane de Poitiers) ne se fût abandonnée aux désirs de Fran- « çois I*', pour sauver la vie à son père, et ainsi l'on ne voyoit pas « sans indignation, qu'une fenmie, qui avoit servi successivement « de concubine au père et au fils, eût la principale autorité dans le « royaume. » Batle, au mot Poitiebs ( Diane de ).
« Elle ( Diane ) le demanda ( Henri II ) au roi ( François V ) pour
• son chevalier Ceux qui ne jugeoient pas le nouveau commerce
« qu'elle lia avec Henri, aussi pur et aussi respectueux qu'on se le
« fignroit s'indignoient de la monstrueuse complaisance du père,
« et du peu de délicatesse du fils. On jeta sur le lit de Henri un éciït « qui contenoit la malédiction de Jacob, contre son fils Ruben. » Garbier, Vie de Henri II y tom. XXVI, pag. 3.
« La syndérèse ( la conscience ) eut beau lui reprocher ( à Henri U )
• que c'étoit un double crime d'avoir eu conunerce avec la maîtresse « de son père; la honte même d'aimer, toute' surannée qu'elle étoit, «cette Diane impudique, qu'on appeloit pour cela : Diana regum « venatrix, (par allusion sans doute à son nom de Diane et au titre « de grand-veneur de son mari), ne servit de rien, et on ne recon- « nut que trop, aux dépens de ce prince infatué, que
Qaisquis amat ranam , ranam pntat esse Dianam.
Bebhieb, Rabelais réformé, pag. 409.
Voici cependant encore, à l'appui de notre opinion, trois vers latins, que le cardinal du Bellay, ami intime de ce prince, avoit inscrits sur la façade de son beau château de jSaint-Maur-des-Fossés.
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grande comme six oriflans ^, et avoit les pieds fenduz en doigtz, comme le cheval de Jules Gesar,
Le nom de Diane y est inséré adroitement, en tête des divinités chéries de François I"^:
Hune tibi , Francisée , assertas ob Palladis artes , Secessum , vitas si forte palatia , gratae Diana et Charités et sacravére Camœnae.
Voyez la traduction de ces vers dans les notes du chap. lii.
Diane étoit née sur la fin de i4999 ^^ Jean de Poitiers, seigneur de Saint-Vallier ; elle fut placée fort jeune auprès de la comtesse d*Àngouléme, mère de François ^^ Elle épousa, le 39 mars i5i4, Louis de Brézé, comte de Maulevrier. Elle devint la maîtresse du roi en i5:»3, et perdit son mari en i53i. Cinq ans après, Henri II, fils de François I''', se sentit épris des charmes de Diane, qui étoit dans sa trente-septième année. En i54B, Henri fit don à Diane de l'usufruit du duché de Valentinois. Après la mort tragique du roi, arrivée le 10 juillet i559, elle se retira dans sa terre d'Anet, où elle mourut le a6 avril i566, laissant de son mariage avec Louis de Brézé, deux filles, dont Fainée, Françoise, épousa Robert de La Marck, duc de Bouillon, et Tautre, nommée Louise, fut mariée à CSlaude de Lorraine, duc d*Aumale.
Tous nos monuments sont pleins de la passion de Henri II pour elle; mais un des plus curieux, est une lettre inédite, publiée par M. Gail, dans laquelle Henri et Diane réunissent leurs écritures et l'expression de leurs sentiments pour le connétable Anne de Montmorency, alors prisonnier: Diane a commencé la lettre, le roi Ta continuée, Diane l'a terminée; tous les deux l'ont signée ainsi: Fos ansyensetmylleursamysy Henry, Dianne. Y oyezle fac-similé. Cependant il existe une médaiUe symbolique, sur laquelle la nouvelle Diane est représentée parée des attributs de l'ancienne, foulant aux pieds l'Amour, avec cette légende : Tai vaincu le vainqueur du monde entier.
UOriJlan est l'éléphant, c'est ainsi qu'on le nommoit dans oe temps-là; c'est une corruption d^ éléphant. Éléphant, olifant, orifant, orijiant. Cette monstrueuse jument grande comme six éléphants qui sont la monture des rois dans l'Inde, est la monture de Gargantua,
GARGANTUA. Sog
les aureilles ainsi pendantes^ comme les chievres de Languegoth, et une petite corne au cuP. Au reste, avoit poil d alezan toustade^, entreillizé de grises 7 ponmielettes. Mais sus tout avoit la queue horrible*. Car elle estoit poy^ plus, poy moins,
et figure 9 dans ce roman, nous le répétons, la maîtresse de François I*'. Les pieds fendus en doigts achèvent d'expliquer l'énigme.
** Ces oreilles pendantes, comme les chèvres de Languedoc, indiquent la coiffure du temps, en oreilles de chien, qui, d'après les monuments du seizième siècle, faisoit tomber les cheveux le long des joues.
'* Cette corne figure les coups qu'elle pouvoit donner de ce côtélà, ou une petite corne proéminente, semblable à celle qu'on figure au front des jeunes faunes. Nous en deqiandons pardon au lecteur: c'est du style Rabelaisien.
** Le poil d'un roux brûlé, ou d'un blond ardent. Alezan toiistade, sont des termes de maquignon, qui viennent de l'espagnol alaxan on alezan tostado: alezan est un cheval d'une couleur roussàtre, tostado signifie brûlé y rôti, grillé, hâlé, c'est le participe de tostar, rôtir, d'où tosiadadepan^ rôtie de pain, du latin tostus, participe de torreo, d'où on a dit même en françois, comme on le voit dans Nicot, une tostée, panis tostus. Alezan, signifie aussi un cheval ardent. Or, Diane de Poitiers étoit, d'après l'histoire, non seulement très ardente, mais elle avoit les cheveux très bruns, et même noirs. « Elle avoit, dit Saint-Foix, les cheveux extrêmement noirs et bou-
«clés, la peau très blanche, etc » Voy. Essais de Saint-Foix,
tom. I, pag. 301.
^ Rabelais nous semble faire ici allusion aux cheveux grisons de Diane de Poitiers , qui avoit trente-six ans, et étoit déjà veuve quand le Gargantua parut. Elle en avoit près de quarante quand elle devint la maîtresse de Henri IL « Cétoit grand'pitié de voir un jeune « prince (Henri H) adorer un visage décoloré, une tête qui grison- « noit. n Batle, au mot PorriERS ( Diane de).
'* Cette queue horrible sont les suites et les conséquences funestes
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grosse comme la pile sainct Mars '° auprès de Langes, et ainsi quarree, avecques lesbrancars" ny plus n'y moins ennicrochez que sont les espicz au bled.
qu*entraînoit une pareille monture, son luxe, «sa dépense. Voyez la note 12.
^ Peu plus, peu moins. De paucum, dont on a fait aussi poay en la même signification, et quelquefois en celle de petit. On disoit poy •pour peu, dès l'an 1293. Voyez du Gange à Godendac, et Ménage à Peu. On lit dans l'histoire du duc de Bretagne, Jean FV, écrite sur la fin du quatorzième siècle :
Car quand il ot ung poy musé.
et plus bas :
Mais souventes fois il advient
Qui trop empoigne poay retient. ( L. )
'° C'est comme il faut lire, conformément à l'édition de i553. Dans celle de iSSg, au lieu de Langes il y a Langres, et Saint-Mars au lieu de Saint^Mas, qu'on lit dans celle de Dolet. Mais quoiqu'il y ait près de Langres un village nommé Saint-Mars, il est pourtant sûr que suivant toutes les autres éditions il faut lire ici Langes. Auprès de cette petite ville dé Touraine, est la pile Saint-Mars, village qu'on a peut-être ainsi appelé la pile, à cause du clocher de l'église fait en pilier carré et fort élevé. Ce n'est donc pas Saint-Mas qu'on doit lire avec l'édition de Dolet, c'est Saint-Mars , en. latin 3fartius, et quelquefois MeJardus. Celles de François Juste, i535, et i542, ont déjà Saint-Mars, comme celle de i553. (L.) — Ce n'est point, comme le dit Lé Duchat, et comme l'ont répété sans doute d'après lui, le dernier éditeur de Rabelais, et celui de ly'îs, à cause du clocher de l'église, que ce village s'appelle ainsi, mais à cause d'une pile ou tour carrée, massive, un peu pyramidale, qui doit être un tombeau de l'époque romaine. Quant au nom de Saint-Mars, qu'on écrit aussi, mais mal à propos cinq mars, et en latin quinque mqrtes, il ne vient point de Mars ni de Martius, mais de Medardus, puisque saint Médard est le patron du lieu. Ce monument est entre le bourg de Saint-Mars et Langeais, au pied du coteau qui borde
GARGANTUA. 3ii
Si de ce vous esmerveillez , esmerveillez vous
dadvantaige de la queue des béliers de Scythie,
que pesoit plus de trente livres ; et des moutons de
Surie ' ' , esquelz fault (si tenaud dict vray ' ^) afFuster
la Loire et la route de Tours à Saumur. La SauTagère, dans ses Antiquités de la Gaule y m-4**, l'a gravé et décrit; mais pour justifier le nom de cinq mars y comme il l'écrit, il prétend à tort qu'il étoit surmonté de cinq petites pyramides : il n'y en a jamais eu que quatre ; nous l'avons vu et examiné plusieurs fois. « Il est quadrangulaii^e, « de cent pieds d'élévation sur treize et demi de laideur, pour cha- « que face, surmonté de quatre petits piliers. On ne connoit ni l'o- «rigine ni la destination de cet antique monument. » Voyez Mémoires de V Académie celtique y tome IV, pag. 3o2.
' ' Avec les bras crochus ou recourbés en anse de panier. Le Duchat, dans une remarque sur ce passage, à l'article Anicroche du Dictionnaire de Ménage, avoue qu'il ne sait pas bien ce que veut dire là ni hrancars, ni ennicrochez,
' ' Cest-à-dire de Syrie. « Les bergers arabes ( et syriens ), dit Hé- «rodote, font comme des petits chariots, où ils mettent la queue « de leurs moutons , et les moutons les traînent après eux en mar- « chant » Hérodote, liv. III.
'^ On dit que l'abbé Guyet, par Tenaud , entendoit le géographe Stephanus, en quoi il se seroit trompé. Stephanus n'a rien rapporté de tel. Cest Hérodote, livre III, n^ ii3, parlant des brebis d'Arabie, et après lui, Élien, chap. rv, liv. X des Animaux. Aristote, chap. yni^ Animal, y liv. XXVIII, parle de la queue des moutons de Syrie, qu'ils ont large d'une coudée; mais c'est tout ce qu'il en dit. Ainsi ce Tenaud pourroit bien être quelque moderne nommé Etienne, soit en son nom de baptême, soit par surnom; peut-être Etienne Do" leiy bon ami de Rabelais, comme on sait. Mais en ce cas, ce seroit dans quelqu'un des premiers ouvrages de Dolet, qui u'avoit que vingt ans lorsque Rabelais écrivoit ceci. La Surie y comme parle Rabelais, suivant l'usagé de son temps, peut-être de l'italien Soria^ est l'ancienne Syrie. ( L. ) — « Hérodote , Aristote , et Élien , dit un éditeur de 1762, parlent bien de la grosseur des moutons de Syrie, mais ils
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une charette au cul, pour la porter, tant elle est longue et pesante. Vous ne l'avez pas telle, vous aultres paillards de plat pays '^. Et fut amenée par mer en trois quarraques '^ et ung briguantin , jusques au port de Olone en Thalmondoys '^. Lors
lie disent rien de semblable à ce que Rabelais rapporte. Par le nom de Tenant ou Toinnot, ou il a touIu rendre leur relation burlesque, ou il a voulu désigner quelque mauvais géogr&pbe de son temps, qui se nommoit Etienne, et qui, trompé par quelques histoires des croisades, avoit mis cette fable dans sa géographie. » Ce Tènaud, dont le nom est un diminutif d'Etienne, pourroit être un des fameux imprimeurs du nom à* Etienne; trois ont été les contemporains de Rabelais, et ont publié des ouvrages avant le sien, tels que Charles Etienne qui auroit pu, dans son Prœdium rusticum, ou dans son Dictionarium historicum, i^apporter le fait auquel il fait allusion. Bernier se contente de mettre : Tenaud, Stephanus,
'^ Paillard s*est dit proprement dans le sens d'impudique, d'homme adonné au plaisir de la chair, ensuite de tout méchant homme en généra], de coquin, de fripon, quelquefois de gaillard, de di^le, de bon compagnon. Mais ici, paillards de plat pays y est l'équivalent de rustres y comme on appeloit en France les fantassins françois. Au chap. XXIX, du liv. U, le géant Loupgarou appelle aussi paillards de plat pays, les géants ses soldats, par la même raison que les Allemands ont nommé leur infanterie Lands knechts, c'est*à-dire gens rustiques y ou levés à la campagne, où ils couchoient ordinairement siu- la paille. (L.) — Par ces deux passages, continue Le Duchat, dans Ménage, il est évident que Rabelais dérivoit paillard de palea. Paillard de plat pays , est l'opposé de gentilhomme ; on lit dans le roman du nouveau Tristan de Laonnois, 1544? chap. XLviii: F'oU'driez-vous que moy^ honoré de V ordre de chevalerie y allasse me présenter h Vennemy nu comme un paillard y ou vilain ?
' ^ Pour carraquesy gros vaisseaux du port de deux mille tonneaux.
'** Ce port d'Olonne, en Thalmondpis, où l'auteur fait aborder fort adroitement la fameuse jument de Gargantua, est en effet dans
GARGANTUA. 3i3
que Grandgousier la veit, voici, dist il, bien le cas pour porter mon filz à Paris. Or ça , de par dieu, tout ira bien. Il sera grand clerc on temps advenir. Si n estoyent messieurs les bestes , nous vivrions comme clercz '7. Au lendemain, après boire (comme entendez), prindrent chemin Gargantua, son précepteur Ponocrates, et ses gens:
la principauté de Talniont, eu Poitou: c'est un nouveau trait de lumière qui devroit dissiper tous les nuages , si on doutoit encore que la grande jument fut Diane de Poitiers, femme du grand sénéchal du Poitou. Il est évident qu*il fait venir de Numidie, par ce port du Poitou, la grande jument de Gargantua, parcequ'il entend sous ce nom la femme du grand sénéchal de cette province , qu'on appeioit poiu* cela la grande sénéchale. Elle avoit d'abord été fille d'honneur de la reine Claude; elle avoit épousé Louis de Brézé, grand sénéchal, en i5i47 et étoit devenue la maîtresse de François r% en iSaS, lorsqu'elle se jeta à ses genoux, pour obtenir, au prix de son honneur, la grâce de son père, le comte de Saint-VaUier, qui avoit été condamné à avoir la tête tranchée. Elle devint veuve en i53i.
'^ Froissart, au chap. clxxiii, du tom. II, au folio a38, verso, de l'édition de Verard, dit bonnement que les seigneurs temporels ne saurotent vivre , et seraient comme bestes, se le clergié nestoit. Mais ici, Rabelab pour faire voir quelle étoit là-dessus son opinion par rapport à la capacité du clergé de son temps, affecte de se méprendre aux paroles de Froissart, comme pour faire dire à Grandgousier, qui prenoit la résolution de faire étudier son fils, qu'après tout on se passeroit bien d'un tel clergé, dont l'exemple étoit cause que personne ne songeoit à s'instruire. (L.) — Un proverbe du temps disoit : Si nestoient messieurs les clercz , nous vivrions comme bestes. Rabelais, sous couleur de citer ce proverbe, y fait une transposition ingénieuse, qui change l'éloge en une satire très fine; c'est une méprise Rabelaisienne. Cest ainsi qu'il dit, strophe lo des Fanfreluches: Sept moys après, oustez-en vingt et deux, pour, vingt-deux mois après, 6tez-cn sept.
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ensemble eulx ^^ Ëudemon, le jeune paige. Et parce que c'estoit en temps serain et bien attrempé, son père lui feit faire des bottes faulves, Babin les nomme brodequins '9. Ainsi joyeusement passarent leur grand chemin, et tousjours grand
' ' Avec eux.
'^ * Je ne connois point ce Babin , dont le nom, italien peut-être, pourroit bien être aussi quelque diminutif, comme déjà plus haut celui de Tenaud. Le brodequin, ou la botte fauve y comme on par^ loit plus communément, étoit une ancienne chaussure, qui, pour être particulière aux amoureux du temps jadis, n'eu étoit ni plus belle, ni plus galante, quoique Marot, sur ce vers d'une ballade de ViUon,
Chaussans (sans meshaing) fauves bottes,
dise dans une note marginale : Fauves hottes : La belle chaussure dtalors. On appeloit aussi houseauxsans avant-piedy une espèce particulière de ces brodequins, qui en général, selon le même Marot , étoient une sorte de chausses semellées, dont la tige étoit d'une peau qui se retournoit aussi facilement que le cuir d'un gand. (L.) — Les brodequins y ajoute Le Duchat, dans Ménage , ont été appelés autrefois 6rosequins, et c'étoit une chaussure découpée, qui apparemment venoit d'Italie, à en juger par la terminaison de son nom. Le grand Nef des fous, imprimé en 1 499, nous apprend qu'autrefois ondisoit brosequinsy et qu'ils étoient découpés sans doute comme les chausses à la suisse, pour en faire sortir, comme hors des fentes de ces chausses enflées comme des bourses, quelque étoffe qui lui servoit de doublure. Cette mode ridicule avoit presque repris la vogue sous le règne de Louis XIII, et même dès celui de Henri IV. — Ce Babin est probablement Philibert Babou, seigneur de Givrai et du Solier, sous François I*"". L'auteur pour ridicuUser ce seigneur du Solier, fait de lui un connoisseur en chaussures, en jouant sans doute à -la -fois sur ce nom du Solier y et sur celui de BaboUy qui a quelque analogie avec babouche y nom d'une sorte de pantouffle ou de mule, qui a un quartier de derrière, et qui est faite en cuir du Levant, d'où cette
GARGANTUA. 3i5
chiere, jusque» au dessus de Orléans^*'. Auquel lieu estoit une ample forest, de la longueur de trente et cinq lieues, et de largeur dix et sept, ou environ. Icelle estoit horriblement fertile et copieuse en mousches bovines , et freslons ^ ' , de sorte
mode nous est yenue ; et en le comparant avec ce cordonnier qui critiqua la chaussure d'un tableau d*Apelles.
*° Cest que le pays est très bon et très abondant.
** Deux sortes d'insectes qui tourmentent les bêtes à cornes et celles de somme dans les forêts. La première, qui est le taon, est appelée mouche bovine^ parcequ'elle incommode les bœufs et les vaches; Feutre naît des chevaux morts, et désole ceux qui sont en vie. (L.) — Malgré cette destruction de la forêt d'Orléans, par la grande jument, cette foret, qui étoit très considérable autrefois, est encore très vaste : ell^j^atient soixante mille hectares, d'après une note communiquée par IVTe. S. Ce qui en reste est encore infecté de ces sortes de mouches et frelons, qui rendent les voyages dans le bois très désagréables pendant l'été; et c'est sans doute de là qu'on a donné le sobriquet de guépins, c'est-à-dire de guêpes, aux Orléanois, plutôt que pour leur caractère piquant et caustique. Ce sobriquet est fort ancien. La Nouvelle cinquante-six de des Périers commence ainsi : « Une dame d'Orléans , gentille et honneste , encore, qu'elle fust gucspiue. » Il marque selon La Monnoye, qu'une personne est fine, et qu'elle est de la ville d'Orléans; Bèze, qui étoit contemporain de des Périers et de Rabelais, a dit aussi des Orléanois ( Epigr. in phil. ) :
AureUas vocare muscas suerimus ,
Ut dicere olim mes erat nasum atUcum.
Ce qui vient de ce que les mouches, et surtout les guêpes, ont une grande finesse d'odorat pour sentir de loin la nourriture qui leur est propre ; d'où cet autre proverbe , c'est une fine mouche. Les Orléanois ont encore un autre sobriquet très ancien, on dit les chiens et Orléans* On le trouve dans Mathieu Paris, à l'année 1261 ; voici Torigine qu'il en donne : Pastorcs armati, quicivibus benè acceptan"
3i6 LIVRE I, CHAP. XVI.
que c estoit une vraye briguanderie pour les paovres juniens, asnes et chevaulx. Mais la jument de Gargantua vengea honnestement tous les oultraiges en icelle perpétrez^* sus les bestes de son espèce , par ung tour, duquel ne se doubtoyent mie. Car, soubdain qu'ilz feurent entrez en la dicte forest, et que les freslons luy eurent livré lassault, elle desguaina sa queue, et, si bien sescarmouchant, les esmoucha^^, quelle en abbatit tout le bois , a tords , a travers , de ça , de la , par cy , par la,^ de long, de large, dessus, dessoubz abbatoit bois comme ung fauscheur faict d'herbes. En sorte que depuis n y eut ne bois ne freslons ^^ ; mais feut tout le pays reduict en campaigflR Quoy voyant Gargantua, y print plaisir bien grand, sans aul-
tibusy civitaiem Aurelianam intraverant , conniventibus oculis , dissimulante populo civitatisy sedverius consentiente , unde caninus meruit appellari, mnltos clericos trucidarunt, multosque in Ligerim demerserunt. Ce sobriquet injurieux a la même origine que le nom des Camutes; il tient au culte de Cerbère et de Charon, comme nous le prouverons dans notre Géographie archéologique des Gaules.
** Commis.
^' Ces deux expressions font ici un très bon effet, pour représenter le combat de la jument contre les mouches. Esmoucher, c'est proprement chasser les mouches; et c'est dans cette signification que Rabelais emploie si souvent ce mot au chap. xv du liv. H. (L.)
'^ La forêt d'Orléans subsiste pourtant toujours; mais c'est que comme elle avoit été coupée tout nouvellement au temps dont Rabelais parle, on ne manque pas encore de fois à autre d'y faire de grands abatis, lorsqu'elle devient trop épaisse. (L.)
trement s en vanter, et dist a ses gens : Je trouve beau ce. Dont feut depuis appelé ce pays la Beauce; mais tout leur desjeuner feut par baisler. En mémoire dequoy, encores de présent, les gentilz hommes de Beauce desjeunent de baisler ^^, et s'en trouvent fort bien , et n en crachent que mieulx. Finablement arrivarent a Paris ; onquel lieu se refraischit deux ou troys jours , faisant chiere lye ^^ avecques ses gens, et senquestant quelz gens sçavans estoyent pour lors en la ville, et quel vin on y beuvoit.
*' Coquillart, au monologue des perruques, parlant de certaines gens qui se font propres, quoiqu'ils manquent du nécessaire :
Et desjeuner tous les matins Gomme les escuiers de Beaalce.
Cest-à-dire, bâiller et cracher y comme c'est Tordinaire le matin, quand on demeure à jeun. Ces paroles au reste, et ny crachent que mieulx y ne se trouvent point dans Fédition de Dolet, mais bien dans celle de i553. (L.) — Cest-à-dire, depuis ce temps -là, les gentilshommes de Beauce, privés de ces forêts, où ils prenoient les plaisirs de la chasse, bâillent, comme font les personnes à jeun, ou qui n'ont plus de gibier pour se régaler, déjeunent tristement chez eux, et s'ennuient. La pauvreté des gentilshommes de Beauce est passée en proverbe ; on dit encore proverbialement d'un pauvre gentilhomme :
C'est un gentilhomme de Beauce , Qui est au lit , quand on refait ses chausses ; Ou,
Qui vend ses chiens pour avoir du pain.
*^ Chère joyeuse, grand chiere, comme il dit plus haut : Lie, de Lœta,
3i8 LIVRE I, CHAP. XVII.