CHAPITRE XVII
Comment Gargantua paya sa bien-venuë es Parisiens , et comment il print les grosses cloches de l'ecclise Nostre Dame.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CH&nTRE.
François I" fit deux entrées solennelles à Paris , avant la publication du Gargantua : la première, après son couronnement en iSil^jOÙ il fut reçu triomphamment^ dit Bouchet (en ses Annales (T Aquitaine)^ et y eutjoustes et tournois en la rue Saint' Anthoiney ou Use porta hardi et vaillant; la seconde en i526, après sa captivité en Espagne. Il est évident qu'il s^agit ici de la première.
Les flots d'urine dont Gargantua noya les Parisiens, à son passage dans la capitale, et pour sa bien venue, sont les nouvelles contributions dont François l" fut obligé, lors de son avènement au trône , de surcharger son peuple , et notamment les Parisiens, pour la guerre d'Italie: « François P"", dit Mézerai, déterminé à reconquérir le Milanez, doubla les contributions en tout genre, établit la vénalité des offices, etc.» Voyez Mézerai, Fie de François I*^^\ Tous les commentateurs sont d'accord à ce sujet. Le Duchat même , comme on le verra dans une note de ce chapitre , n'a pu s'empêcher de reconnoître ici François P^ Voici ce qu'en dit l'abbé de Marsy. « L'arrivée de Gargantua à Paris, l'empressement des Parisiens, et ensuite la mutinerie
GARGANTUA. Sig
de ce même peuple, qui voudroit le voir bien loin, renferme une allusion remarquable que Le Duchat a entrevue (voyez la note). François ï" montra d'abord des qualités si aimables, qu'il fut adoré des François, et en particulier des Parisiens.» «Venant à la couronne, dit Brantôme, il donna g;rande espérance de lui, car il estoit beau prince, jeune, gaillard, affable, de bonne g;race et majesté, tant que chacun se mit à l'aimer: si bien qu'on dit quUlfil son entrée à Paris la plus triomphante que jamais roy fit\ il s'y assembla nn fort grand nombre de seigneurs, et mesme de peuple et de noblesse, qui jettoient fort l'œil sur luy. » Mais peu après son avènement au trône, ce prince, à qui l'argent manquoit pour la guerre d'Italie, créa quantité d'impôts inconnus jusqu'alors, et foula extraordinairement le peuple de Paris. C'est ce qui fait dire à Rabelais que Gargantua, peu de jours après son arrivée dans cette ville, compissa aigrement les Parisiens.
u J'ajouterai une anecdote plaisante rapportée par Brantôme, que Rabelais peut encore avoir eue en vue, et qui explique à la lettre non seulement cet endroit, mais une autre plaisanterie du chapitre xxxviii, où il est dit que Gargantua pissa si copieusement y que son urine coupoit le chemin aux passants, u JTay ouy conter, dit Brantôme, que le roy François, ayant en main une fort belle dame ( la duchesse dÉtampes)^ qui luy a long-temps duré, allant un jour inopiné à la dite dame, et en heure inopinée coucher avec elle, vint à frapper rudement à la porte, ainsi qu'il debvoit et avoit le pouvoir; car il estoit maistre. Elle, qui estoit alors accompagnée du sieur de Bonnivet, n'osa pas dire le mot des courtisannes de Rome : Non si parla , la signora è accompagnata. Ce fut à s'adviser là oii son galant se cacheroit pour plus grande sûreté. Par cas c'estoit en esté, où l'on avoit mis des branches et feuilles en la cheminée, ainsi qu'est la coutume de France. Par quoy elle lui conseilla de
se cacher dans ces feuillages tout en chemise... Après que le roy eut fait sa besog;ne avec la dame, il youlut faire de l'eau, et se levant, la vint faire en la cheminée, par faute d'autre commodité, dont il eut si grande envie, qu'il en arrousa le pauvre amoureux, plus que si on lui eût jette un seau d'eau. Car il l'en arrousa de tous côtés, voire, et sur le visage, par les yeux, par le nez, la bouche et partout. Je vous laisse à penser en quelle peine estoit ce gentilhomme; car il n'osoit se remuer. Le roy, ayant fait, s'en alla, et sortit de la chambre. La dame fit fermer par derrière, et appella son serviteur dans son lit, l'eschauffa de son feu , et lui fit prendre chemise blanche; » Dames galantes ^ tome II.
u L'enlèvement des cloches de Notre-Dame par Gargantua, qui prétend les mettre au cou de sa jument, est, continue de Marsy, le trait allégorique le plus frappant. Presque tout le monde le saisit dans le temps , et le commentateur, anonyme de Rabelais {V Alphabet de l'auteur français)^ qui n'est guère postérieur à cet écrivain, que d'une cinquantaine d'années , en parle comme d'une chose que personne n'ignoroit. m Tout le monde sait, dit- il, que cette jument est madame d'Estampes, maistresse du roy, qui est la mesme qui fist abattre lesforests de Beausse, à laquelle le roy voulut donner un collier de perles, et faire quelques levées sur les Parisiens , lesquels ne vouloient point payer: en sorte que le roy, et madame d'Estampes aussy, les menaça de vendre les cloches de Notre-Dame pour achepter son collier. »
u Au reste rien de plus ingénieux , ni de plus plaisant, ajoute encore de Marsy, que toutes les allégories renfermées dans ces deux chapitres. U n'étoit pas possible de couvrir d'un voile plus agréable et plus léger ces hauts sacremens et ces mystères horrijicques. Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que François I**^ et la duchesse d'Étampes, qui
eurent la curiosité de se faire lire le Gargantua par Rabelais lui-même, ne se reconnurent point dans tous ces portraits, n
Quelcques jours après qu ilz se feurent refraischiz ', il visita la ville, et feut veu de tout le monde en grande admiration. Car le peuple de Paris est tant sot, tant badault^, et tant inepte de nature, qu ung basteleur , ung porteur de rogatons , ung mulet avecques ses cymbales ^, ung vielleuz au myllieu d'ung carrefour, assemblera plus de gens que
« Afin que les Parisiens prennent part à la joie de son ayène- « ment à la couronne , il les honora de sa présence ; » dit Mézerai, in-fol. , Fie de François /*'', pag. 897.
* On a prétendu jusqu'ici que le sobriquet de Badauds, donné AUX Parisiens, venoit du nom d'une très ancienne porte, à Test de Paris, près Téglise Saint-Genrais, appelée, dit-on, autrefois. Porta Bagatiday aujourd'hui la porte Baudoyer. (Voyez le deuxième plan de Paris, Traité de la police de La Mare, tom. I, et les notes. ) « Non t^desuntf dit Du Cange, qui Parisienses y vulgb Badauts, per ludi-
» brium appellant, tanquam à primis bctjgaudis ortum duxerint »
(Voyez Glossar. Du Gang. Verbo Bagaudœ)^ mais cette étymologie est absiu*de, on n'a pas pu faire badauds, de bagauda; le g ne se change jamais en d. Ce sobriquet Tient, selon nous, du mot bader, qui est encore usité dans la Beauce et dans tout l'Orléanois, non seulement pour béer, qui en est une variante, et dont il est le ra . dical, dans béer aux corneilles, mais pour babiller comme une pie; et il tient à la fable de la pie voleuse , qui est très certainement une fable mythologique du druidisme. Cest ce que l'un de nous se propose de prouver dans un autre ouvrage, intitulé: Paris mytholo" gique et hagiologique , ou Paris ancien et moderne,
^ Sonnettes.
ne feroit ung bon prescheur evangelicque. Et tant molestement le poursuy uîrent qu'il feut contrainct soy reposer sus les tours de l'ecclise nostre Dame^^. Onquel lieu estant, et voyant tant de gens a Fentour de soy, dist clerement :
Je croy que ces marroufïles ^ veulent que je leur paye ici ma bien venue et mon proficiai^. G est raison. le leur voys7 donner le vin; mais ce ne sera que par rys®. Lors en soubriant destacha sa belle braguette, et, tirant sa mentule en l'aer, les compissa si aigrement 9 qu'il en noya deux cents
^ * Les rois de France vont toas solennellement à cette église , lors de leur avènement au trône : on voit que Fauteur n oublie rien.
^ Marroufjle ou maroufle^ est la même chose que maraud, terme injurieux qui pourroit bien venir de marra y pour donner à entendre, quand on traite quelqu'un de maraud ou de marroufjle ^ qu on veut dire par là que c'est un rustre qui n'est propre qu'à manier la marre , sorte de boue. (L.) — Ces deux mots viennent plutôt de Maure.
* C'étoit un droit que les évêques levoient autrefois sur les ecclésiastiques, et qui faisoit partie de ce qu'on appeloit les louables coutumes.
' Je leur vais donner le vin.
' Pour rire. On verra plus bas que Rabelais joue ici sur le mot.
** Le roi François I*', si tant est que Rabelais ait prétendu le dési^ptier sous le nom de Gargantua, avoit tant d'aimables qualités naturelles, que les François furent ravis de l'avoir pour roi. Les Parisiens surtout l'admiroient. Mais peu après son avènement à la couronne, ce prince, à qui les fonds manquoient pour la guerre qu'il étoit sur le point de porter en Italie^ ayant créé plusieurs impôts, et établi la vénalité de beaucoup d'ofBces, tout cela ensemble affoiblit considérablement les espérances que les Parisiens avoient conçues de la douceur de son règne : et c'est apparemment ce qui Habdais entend, quand il dit que Gargantua les compissa fort aigre'
soixante mille quatre cents dix et huict '**, sans les femmes et petitz enfans.
Quelcque nombre d'iceulx évada ce pissefort ' ' a legfiereté des pieds. Et quand feurent on plus hault de lUniversité, suans, toussans, crachans, et hors d'haleine, commençarent a renier et jurer, les ungs en cholere, les aultres par rys. Carymary, Carymara ". Par saincte m'amye, nous sommes baignez par rys. Dont feut depuis la ville nommée
ment peu après son armée dans la ville; c'est-à-dire qu*il leur fit des torts et des affronts, qa*ils eurent bien de la peine à digérer (L.) — fiompisser^ dit Nicot, c* est plus que pisser, et comme si on dinoit pisser partout , et tout souiller de pissat. Ce dëluçe urinaire est une allusion éyidente aux nouvelles taxes qui furent établies pour la guerre du Milanois: « Or, pour la levée de ces troupes, dit Mézerai, « et pour un si grand attirail, il falloit aussi faire de grandes levées « de deniers...» Voyez Mézerai, in -fol. , Vie de François /«'', pag. 898.
'^ Il paroit que c*est à ce nombre d'habitants qu*on portoit la population de Paris , du temps de Rabelais.
" Pissefort est proprement un endroit où, par le moyen du pissat qui Ten^ironne, on est en sûreté comme dans une forteresse. (L.) — Pissefort n est-il pas plutôt une épithête qu'il donne à Gargantua?
*' Si quelque chose peut contribuer à l'intelligence de ces deux mots, c'est, à mon avis, de consulter le passage entier, comme il se Ih dans les éditions de François Juste, 1534, et i535, à Lyon, in- 12, et celle de Dolet, in-i6, 1642, aussi à Lyon, dans lesquelles ces termes de carymary, carymara, avec plusieurs sortes de plaisants jurons qui les accompagnent, représentent fort naïvement les cris confus et les murmures d'une nombreuse canaille, rassemblée de divers pays et de différentes provinces. Ainsi je m'imagine que le ca-rymary, carymara, qu'ils croient, comme déjà Patelin dans ses rêveries , et qui se prend encore aujourd'hui pour un amas confus de livres ou d'autres marchandises, signifie proprement ici la confusion qui règnoit dans cette tumultueuse assemblée du petit peuple de
ai.
Paris; laquelle auparavant on appeloit Leucece *^,
comme dict Strabo, lib. IV, c'est a dire, en grec,
Paris. (L.) — Voici le passage de Patelin, auquel Le Duchat fait allusion .
Ostez ces gens noirs marmara ,
Garimari , carimara :
Amenez-les moi, amenez.
Dans Tédition tant vantée de Dolet, et dans deux autres (que Le Duchat vient de citer), après ces mots et hors eThaleine, on lit, comme le remarque Féditeur de i8ao : « Commencèrent a renier et jurer les plagues (plaies) Dieu, je renie bieu; fraudienne voy tu ben la mer; de po cap de bious; das dich gots leyden scend; la martre scend; ventre sainct Quenet, ventre guoy, par sainct Fiacre de Brye, sainct Treignan ; je fays vœu a sainct Thibault; pasqnes Dieu; le bon jour Dieu, le diable m'emporte; carymary, carymara; par sainct AndouiUe, par sainct Guodepin, qui fut martyrisé de pommes cuytes; par sainct Foutin l'apostre; ne dia madia; par «aincte m'amye , etc. »
Ducange, au mot Caria, prétend que carymary étoit un cri propre aux habitants de Boulogne, et qui annonçoit la sédition. Ménage nous apprend que les libraires de Paris appellent un carimara de livres, un amas de livres qu'on vend en gros, sans les examiner; et que dans la Picardie, on nomme les Bohémiens des carimara, sans doute parcequ'ils avoiênt coutume de pousser ces sortes de cris. On dit encore proverbialement en Picardie : Je le ferai, malgré tous les carimara, c'est-à-dire malgré tous les propos, tous les efforts contraires. Ces deux mots, étranges et burlesques, nous paroissent être deux variantes de notre mot charivari^ caribari^ en vieux françois, carivari et calibari en languedocien, qui signifie en général, tintamarre, tapage, en particulier, le tintamarre qu'on fait à ceux qui se marient en secondes noces ; et nous croyons le mot charivari composé du grec jut^ùy noix, et ^uA^poy, marre, parceque c' étoit l'usage de jeter des noix dans les mariages, que ce l'est encore en quelques provinces d'y danser la poche aux cacas, et dans les mariages mal assortis y de faire un bruit de chaudrons, de poêlons, et de marres, d'où vient aussi le mot tintamarre, dans le même sens.
GARGANTUA. SaS
blanchette , pour les blanches cuisses des dames dudict lieu : et par aultant que a ceste nouvelle imposition du nom tous les assistans jurarent chascun les saincts de sa paroece. Les Parisiens , qui sont faictz de toutes gens et toutes pièces, sont par nature et bons jureurs et bons juristes, et quelque peu oultrecuidez '^. Dont estime Joaninus de Barrauco ' ^, libro de copiositate reverentiarunij que ilz sont dictz Parrhesiens en grecisme , c est a dire fiers en parler'^.
Ge faict, considéra les grosses cloches qui estoyent es dictes tours , et les feit sonner bien har-
'' Cette étymologie de Rabelais n'est qu'une plaisanterie. Ce n'est pas Strabon, mais Julien, dans son Misopogon, qui nomme Paris Ati/jri«ri«, comme si ce nOm yenoit de Aic/xoç, blanc, tandis que c'est une corruption de Aotmxiet. Strabon appelle cette irille Aot/ico«rojti«, Ptolëmëe, Aùvxvrttutty César, Lutetiay pour Lutecia, contraction de Lucotecia, ou Lucotocia, qui sont les deux vrais noms primitifs. Nous en donnerons l'origine dans notre Géographie des Gaules,
'^ Arrogants, présomptueux.
''* Ce Joaninus de Barrauco , nous paroit être le même personnage que le Janotus de Bragmardo de la fin de ce même chapitre, et des chapitres xviii, xix, et xx, c'est-à-dire Jean Bricot.
'*• Cette opinion, qui est réfutée par Hadrien de Valois, pag. 899 de sa Notice des Gaules, est l'une de celles que propose André Du Chêne an chap. i de ses Antiquités de Paris, où l'on voit que celui que Rabelais désigne sous le nom de Joaninus de Barrauco y on BarrancOy comme on lit dans l'édition de Dolet, est entre autres Guillaume le Rreton, qui, au liv. I de sa Philippide, parle ainsi des Parisiens !
Finibns egressi paU'iis , per Gallica mra Sedem quserebant ponehdis mœnibus aptam^
monieusement. Ce que faisant, luy vint en pensée qu elles serviroyent bien de campanes au col de sa jument* 7 laquelle il vouloit renvoyer a son père , toute chargée de fromaiges de Brye , et de
Et se Parrhisios dixerunt nomine Grseco , Quod sonat exposituni nostris audacia verbis. Erroris causa vitandi , nomine solo A quibus exierant Francis distare volentes.
(L.) — Gomme' il y a bien d' autres auteurs que Guillaume Le Breton , qui ont fait venir Parisii du grec wat^joua/A, liberté de parler ; il ne s'ensuit nullement que ce poëte soit Joaninus de Barrauco , qui fait ici allusion à cette origine. Quant à ce que Le Duchat ajoute que rien n'est plus faux que cette origine, et qu'elle a été vivement refutée par Adrien de Valois, l'éditeur de 1752, remarque que tous ceux qui connoissent les Parisiens, sont très convaincus du contraire, et que Rabelais n'a voulu faire qu^un jeu de mots.
'^* L'alphabet de Fauteur françois prétend que ce trait rappelle les menaces faites aux Parisiens par François V\ et la duchesse d'Étampes, sa maîtresse, de vendre les cloches de Notre-Dame, sur leur refus de payer un collier de perles que le roi vouloit lui donner. Gette allusion en ce cas seroit si forte, qu'il seroit étonnant que Rabelais se la fut permise. Mais nous n'avons trouvé nulle trace de ce fait dans les mémoires du temps , ni rien qui puisse servir de fondement à cette opinion. Quoi qu'il en soit, il nous paroit certain que les campanes, ou cloches de Notre-Dame, que Gargantua destine au col de sa jument, figurent quelque collier d'un grand prix, qui aura été le produit de quelque impôt ou octroi levé sur la ville de Paris, et dont le roi aura fait présent à Diane de Poitiers ou à la demoiselle de Pisseleuy au nom de laquelle cette plaisante expression de compisser les Parisiens, semble faire allusion. On lit dans l'histoire de Paris, de M. Dulaure(tom. III, pag. i49et 257 ), que François V emprunta à la ville de Paris des granges de l'ars^ial ; qu'il donna sa parole qu'il les restitueroit au plus tôt, et qu'il viola sa promesse. Peut-être est-ce à ce trait particuher que Rabelais fait allusion.
harans frays'**. De faict, les emporta en son logis. Cependant vint ung commandeur jambonnier de sainct Antoine '^, pour faire sa queste suille^**: lequel, pour se faire entendre de loing , et faire trembler le lard au charnier", les voulut emporter furtivement ; mais par honnesteté les laissa , non parcequ elles estoyent trop chauldes , mais parcequ elles estoyent quelque peu trop pe-
ts*
Cest sans doute sur les fromages de Brie et les harengs frais y qui, d'après ce passage, formoient déjà dans Paris, deux grands objets de consommation, qu*aura été levé un impôt pour mettre des campanes au cou de cette grande jument.
'^ Religieux Antonien qui, étant pourvu d'une commanderie de Tordre, avoit sous lui des m.o\nesjamhonniersy c'est-à-dire quêteurs de jambons. Noël du Fail, un des singes de Rabelais, a dit chap. xxiii de ses Contes (TEutrapely « qu'il n'y a andouille à la cheminée, ne jambon au charnier, qui ne tremble à la simple prononciation et voix d'un petit et harmonieux ave maria. » (L.) — Cest un trait lancé contre les moines quêteurs. L'ordre de Saint- Antoine, dar suite de l'espèce de culte qu'on rendoit au porc en l'honneur de ce saint avoit le privilège d'avoir des pourceaux qui vaguoient dans les rues, et d'aller quêter des jambons. Cette idée de Rabelais est fort plaisante, dit Tabbé de Marsy : il suppose qu'un religieux de saint Antoine, commandeur de V ordre jambonniery est tenté d'enlever ces cloches pour se faire entendre de plus loin, et faire trembler le lard au charnier par leur terrible bourdonnement.
'** Du latin suUluSy de chair de porc, adjectif dérivé de sus porc, par allusion au cochon de saint Antoine, ou au sobriquet des religieux de cet ordre.
■* Le charnier, où l'auteur fait plaisamment trembler le lard, à l'approche du frère quêteur de saint Antoine, étoit le lieu dans une maison destiné à garder les chairs salées, et le saloir ou vaisseau dans lequel on les conservoit, d'après Oudin, Duez, le dictionnaire de Trévoux , et celui de la langue romane.
santés a la portée. Cil ne feut pas celluy de Bourg "^ car il est trop de mes amys. Toute la ville feut esmeue en sédition , comme vous sçavez que a ce ilz sont tant faciles '^ que les nations estranges
*** Antoine du Saix, on SaxanuSy Savoyard, commandeur de Saint- Antoine de Bourg en Bresse , précepteur de Charles , duc de Savoie, et son aumônier en i532. Voyez la liste de ses œuvres dans du Verdier, pag. 78 et 79 de sa Bibliothèque, et dans Guichenon, pag. 35 de la première partie de son Histoire de Bresse. ( L ) — Que ce soit ce du Saix ou un autre, dit de Marsy, cela est assez indifférent aujourd'hui. Mais il importe de remarquer avec quelle adresse Rabelais, après s'être égayé assez librement aux dépens des religieux de Tordre de Saint-Antoine, termine cette satire par un trait obligeant pour le commandeur de Bourg, personnage sans doute accrédité dans son ordre, et en état de soustraire Rabelais au ressentiment de ses confrères. Ce du Saix étoit un poëte françois qui avoit alors la commanderie de Bourg en Bresse , que le duc de Savoie lui avoit donnée. Ce duc pouvoit l'avoir demandée au général de Tordre pour du Saix, parceque c'étoit le général ou 'T abbé du Bom^g Viennois qui nommoit seul à toutes les commanderies de Tordre.
^^ Jean Bouchet rapporte dans la quatrième partie de ses annales d'Aquitaine, jusqu'à six différentes mutineries ou séditions dupe^it peuple de Paris, en moins de soixante ans, depuis la prison du roi Jean, jusqu'en i4i8, ce qu'il attribue à ce que cette populace étant un amas de gens de tous pays et de toutes les provinces qui viennent de temps en temps s'établir dans cette capitale, il n'est pas possible qu'elle ne soit composée d'autant d'humeurs diverses et presque incompatibles. (L.) — Le peuple de Londres, dit Tabbé de Marsy, n'est pas plus inquiet que celui de Paris Tétoit alors. Aujourd'hui c'est le plus soumis de tous les peuples. On voit, par ce portrait des Parisiens, nous écrit un membre distingué de Tuniversité, qu'ils ont toujours été à peu près les mêmes, et que depuis les pantins et les bilboquets, jusqu'aux convulsionnaires , aux baquets mesmériques, et aux illuminés, le premier charlatan qui s'est présenté a presque toujours été sûr d'avoir la vogue. Si l'on consulte Thistoire de France, on
s esbahyssent de la patience des roys de France , lesquelz aultrement par bonne justice ne les refrènent, veuz les inconveniens qui en sortent de jour en jour. Pleust a Dieu que je sceusse l'officine en laquelle sont forgez ces schismes et monopoles, pour les mettre en évidence es confrairies de ma paroece. Croyez que le lieu auquel convient le peuple ^^ tout folfré ^^ et habeliné feut
trouvera que Paris est la ville du royaume où il y a eu le plus d'insurrections : les ministres qui ont poussé à bout sa longue patience , et ont enfin amené la mémorable révolution de 1789, n'avoient probablement pas fait cette réflexion. On voit aussi que Fauteur ne se cache pas qu'il s'agit ici du roi de France.
• ^^ Depuis le règne de Charles VI, on l'appelle : le parloir aux bourgeois. (L.)
** Guelfe et Gibeline y peut-être, c'est-à-dire, divisé en factions, comme autrefois en plusieurs villes d'Italie les Guelfes et les Gibelins. Rabelais peut avoir eu ses raisons pour déguiser ainsi ces deux noms, particulièrement le premier, qui vient de l'adjectif allemand wolffer et qui y répond. ( L. ) — « Cette interprétation de Le Duchat, dit le dernier éditeur, n'est ni heureuse , ni vraisemblable : rien n'indique ici le partage d'opinions; tous, au contraire, sont furieux de l'enlèvement des cloches. Mieux eût valu dire : je ne sais. » Il a raison, mais il se trompe lui-même en expliquant folfré par affolé j rendu fou; et habeliné ^ par fâché, impatienté, importuné, conchié. L'éditeur de lySa voit d'abord de l'arabe ou de l'hébreu dans ces deux mots! puis remarquant que Rabelais, sur la fin du prologue du hv. rV, dit corbinés et belinés, pour niais comme des corbeaux et sots comme des béliers, il ajoute : « peut-être que habelinés signifie ici furieux comme des béliers. » Mais /bZ/r^ doit être la contraction de fol effaré, et habeliné un dérivé de hober, bouger, mouvoir, qui signifie par conséquent ému, en émoi, en mouvement. Nous n'avons trouvé ni l'un ni l'autre dans les nombreux glossaires que nous avons consultés. Le Duchat lit et explique autrement le mot folfré.
33o LIVRE I, CHAP. XVII.
Nesle^^, ou lors estoit, maintenant n'est plus loracle de Leucece ^7. La feut propousé le cas, et remonstré l'inconvénient des cloches transportées.
dans Ménage, au mot Solfié, en citant ce passage et celui du liv. IV, chap. m: et restions tous pensif s , matagrabolisez y sesolfieZy et faschezy sans dire mot. Dans le premier, dit-il, l'édition de 1572, qui d'ailleurs est fort correcte, ^orte folf ré : et je ne sache que celle de 1673, et les éditions qui Tauront copiée, où on lise solfié. Cependant comme IV de folfré ou soif ré est éiridemment une faute , et que pour trouver du sens à ce mot, il faut Mre folfié ou solfié; je ne sais si, à en juger par le deuxième passage, ce nest pas solfié qu'on doit lire le premier. Ce mot, qui est françois, et qu'Antoine Oudin explique par chanter la sol fa en musique, dénote assez bien l'embarras des Parisiens dans la conjoncture de renlévemenC de leurs cloches, par rapport à celui d'un musicien, qui sur-tout balance long-temps si la note qu'il veut mettre sera un sol ou un fa. Mais d'aiUeurs il me semble que Rabelais, qui forge des mots quand il lui plait, a pu vouloir ici faire celui de folfié^ pour dire que les Parisiens devenus fous à cause que Gargantua avoit emporté leurs cloches, cabalèrent pour les ravoir; c'est là, à mon avis, ce qu'emporte le mot habalinez {sic) y dans le même premier passage. Dans le second, sesolfiez est un composé des notes si sol fa, qui marquent l'ennui des gens qui rêvent à ne rien faire. »
'^ Nesle, où l'auteur feint que le peuple de Paris s'étoit réfugié dans son effroi, étoit un hôtel, avec une porte, une place, et une tour du même nom, situé sur l'emplacement du collège Mazarin et de l'hôtel de la Monnoie. On a , jusque vers le miUeu de dix-septième siècle, battu dans cet hôtel de Nesle, de la monnoie de billon. Voyez V Encyclopédie y au mot Nesle.
^^ La déesse Isis passe pour avoir été la divinité tutélaire des Parisiens, lorsqu'ils étoient encore engagés dans le paganisme. L'idole qu'ils lui avoient consacrée subsistoit encore en son entier dans l'édifice abbatial de Saint-Germain-des-Prés, au commencement du seizième siècle; mais en i5i4, elle fut abattue par les soins de Guil' laume Briçonnet, évêque de Meaux et abbé de Saint-Germain, qui ttt mettre à la place une croix rouge. A l'égard de cette idole, sa
GARGANTUA. 33i
Apres avoir bien ergoté pro et contra, feut conclud en Baralipton que l'on envoyeroît le plus vieulx et suffisant de la faculté vers Gargantua , pour luy remonstrer Fhorrible inconvénient de la perte d'y celles cloches. Et, nonobstant la remonstrance d'aulcuns de l'Université, qui alleguoyent que ceste charge mieulx competoit a ung orateur qu'a ung sophiste, feut a ceste affaire esleu nostre maistre Janotus de Bragmardo ^^.
statue, qiii étoit haute et droite, décharnée et toute enfumée de irieillesse, étoit placée contre la muraille, du côté septentrional, à l'endroit où est le crucifix de ré(||lise; et elle étoit nue, à la reserve de quelques draperies à peu d'endroits. (L>) — C'est sans doute ce (pie Rabelais entend ici par Voracle de Leucece. L'abbaye de Saint- Germain-des-Prés, où étoit encore en i5i4 celte idole, n* étoit pas éloignée de l'hôtel appelé alors le séjour de Nçsle,
*® * Vallambert d'Avalon , médecin et poète, a fait des épi(prammes latines, parmi lesquelles il y en a quelques unes contre un Janotus y orateur très fatigant. Le surnom de Bragmardo fait souvenir de ce roûtre Jehan le Cornu , à qui Villon dans son petit testament lègue son branc d'acier, mot que Marot, à la marge de son édition, explique par celui de hraquemart. Sarrasin, qui savoitbien son Rabelais, a visé à cet endroit dans son testament de Goulu, c'est-à-dire du fameux parasite Pierre de Montmaur :
Pour Janotus mon vieil ami
Sera mon gentil hraquemart:
Puis encor theca calami
Qu'indoctes nomment calemart. ( L. )
Le Motteux veut que le personnage bouffon et pédantesque de Janotus de Bragmardo soit Robert Cenalis , évêque d'Avranches ; de Marsy, que ce soit l'université; nous pensons, nous, que c'est Jean Bricot, docteur de Paris. Afin de le rendre plus ridicule, Rabelais.
semble avoir forgé le nom de Bragmardoy cpi signifie hraquemart, à l'imitation des mots qui désignoient dans les logiques barbares de son temps, la qualité des propositions des syllogismes. Voyez la note I du chap. xix.