‹ Œuvres de RabelaisChapitre 38 sur 45 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

La harangue de maistre Janotus de Bragmardo, faicte à Gargantu;i

pour recouvrer les cloches.

ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE

La harang^ue que prononce devant Gargantua Janotus de Bragmardo répond parfaitement au ridicule de sa personne et de ses acolytes. C'est une très plaisante critique des orateurs de ce temps-là : elle peint au naturel l'ignorance, la barbarie, le pédantisme des écoles d'alors , et les mœurs des professeurs de ces écoles; ainsi que la ridicule manie que les orateurs avoient de parler tantôt françois, tantôt latin , et un latin corrompu, dans un même discours. Toute la harangue de maître Janotus est farcie de cette bigarrure ; aussi excite-t-elle le rire universel. Encore Janotus ëtoit-il , dit Rabelais, le plus viei4x et suffisant de lafa^ culte. On peut juger par lui des autres docteurs de l'université : Ex uno disce omnes.

Cette harangue que fait maître Janotus de Bragmardo à Gargantua est très certainement la parodie de celle que Jean Bricot^ théologien de la faculté de Paris, fit, à la tête de l'université, à François!", lors de son avènement au trône. L'auteur s'est plu à ridiculiser ici Jean Bricot sous le nom burlesque de Janotus de Bragmardo, parceque ce pédant, voy. p. 3oi, Epistolœ obscuroruminrorum, s'étoit déclaré son

ennemi , et Favoit voulu faire passer pour hérétique. Si on joint aux conformités de style, de ton, de manière, âejanotisinCf si je puis m'exprimer ainsi ^ celles du nom et du prénom deJanotus de Bragmardoy qui ne sont évidemment que ceux de Jean Brîcot défigurés, on y reconnoltra sans peine et la harangue et le harangueur. On Va en juger par l'extrait suivant de cette harangue :

a Très excellent et très chrétien roi, notre souverain et naturel seigneur, votre très humhle et première fille, l'université de Paris, notre mère, nous a transmis et envoyés pardevant vous, très haute majesté, pour la saluer et congratuler de votre joyeux avènement à ce noble sceptre et couronne de France , et quand scut votre dit joyeux avènement, elle fut remplie de grande jubilation , et certes elle a eu bien cause de se réjouir par plusieurs raisons :

« La première, parcequ'étes parvenu à la couronne de France par droite ligne et vraie succession.

(I La seconde, parcequ'étes parvenu à ladite couronne jeune de Fage de vingt et un ans, beau prince et premier de ce nom.

w La tierce, parceque y êtes parvenu vaillant, très prudent , et exercité au fait de la guerre.

uLa quarte, etc. (i4 grands rôles in-4^ manuscrits et tout du même style.)

a Péroraison : Je prie le benoit Créateur et Rédempteur d»' monde qu'il vous doint longuement, en grand'paix et triomphe, prospérer en ce très noble royaume de France, et après vous couronner en paradis. Amen.)' Extrait de FHistoire des deux premières années de François I", par Jean Barillon, secrétaire du chancelier Duprat, tiré des manuscrits de la bibliothèque royale de Paris.

Ehen , hen , hen ' , mnadies , monsieur, mnadies ' . Et vobiSy messieurs. Ce ne seroyt quebon que nous rendissiez nos cloches. Car elles nous font bien besoing. Hen, hen, hasch. Nous en avons bien aultrefoys refuse de bon argent de ceulx de Londres ^ en Cahors, sy avions nous de ceulx de Bour-

' Ce qui faisoit ainsi tonsser Janotus avant que de commencer sa haran(p]e, ce n étoit ni le grand âge de ce docteur, ni la quantité de pain qu'il avoit mangé tant chez lui qu'à l'hôtel de Gargantua; c'étoit de sa part une affectation préméditée d'imiter le fameux prédicateur Olivier Maillard, qui de son temps en avoit usé de la sorte aux principaux endroits de quelques semions. Le ministre le Faucheur, pag. 8i du Traité de l'action de l'orateur, attribué mal à propos par bien des gens à Conrart : « Pour ce qui est de la toux, il s'est trouvé autrefois des prédicateurs assez extravagants pour l'affecter comme une chose qui donnoit de la grâce ou de la gravité à leurs discours; témoin cet Ohvier Maillard , qui , en un sien sermon fait à Bruges Tan 1 5oo, marquoit les endroits de son discours où il avoit dessein de tousser, y mettant, comme cela se voit en rimprimé,hem, hem, hem. » Ce qui a fait dire au prétendu Vigneul-Marville (dom Bonaventure d'Argonne), copiste peu exact de cet endroit, que, sans cet exemple, on ne se seroit peut-être jamais avisé d'une éloquence tousseuse. (L.)

' Il ne SQ peut rien de mieux imaginé que le mna dies... par oiî débute le vieux Janotus^ puisque cette impertinente prononciation de hona dies marque également le bredouillement d'un ivrogne , et l'élocution vicieuse et corrompue qui régnoit dans les écoles avant le rétablissement des belles lettres. D'ailleurs ce pédant pouvoit-il dire rien de plus grossier, que de commencer par un bona dies une harangue qu'il faisoit à son prince ? Et enfin n'y a voit-il pas bien peu de sagesse à cet homme de vouloir faire revivre cette ridicule manière qu'avoient eu les Menots et les Maillards de parler tantôt françois et tantôt latin dans un même discours? (L.) — Cette prononciation nasillarde et doctorale de ma'idies pour bona dies, dit de Marsy, est digne d'un orateur tel que Janotus.

deaulx en Brye ^, qui les vouloyent achapter, pour la substantificque qualité de la complexiou élémentaire qui est intronificquee en la terresterité de leur nature quidditatifVe, pour extraneizer les halotz et les turbines ^ sus nos vignes, vrayement non pas nostres, mais d'icy auprès. Car, si nous perdons lepiot, nous perdons tout, et sens, et loy. Si vous nous les rendez a ma requeste, je y gaigneray six pans de saulcices^, et une bonne paire

^ Londres est un petit bourg du Quercy, près Gahors , capitale de la même province ; ce bourg avoit été privé de ses cloches, comme le reste de la Guyenne, et pour même cause, c'est-à-dire pour la révolte contre la gabelle.

* * Trait de raillerie contre ceux qui osent parler de ce qui les passe. Ils font autant de fautes qu'ils disent de mots. (L-) — ^AUusion à l'affreuse punition des Bordelois pour la même rébellion. Rabelais fait placer Bordeaux en Brie à Janotus soit pour peindre son ignorance , soit pour donner à croire qu'il n'a pas l'intention de faire une allusion. Sy avions nous de ceux y pour et nous avions de ceux.

^ Rabelais devoit écrire halos y car les Grecs, parlant de ce météore, ne déclinent pas eiKmt «x»to(, mais éUttç ùLkm. Ils appeUent ainsi l'aire d'une grange où l'on bat le blé : et parceque ces aires ordinairement étoient rondes, ils en donnèrent le nom à ce cercle lumineux qui paroît autour du soleil ou de la lune, et qui présage la pluie. (L). — Janot vent dire, par tout ce verbiage scolastique, que ces cloches ont une grande vertu pour détourner les orages. Cétoit la croyance du temps, et c'est encore celle du peuple des campagnes. Turbines est le mot latin turbines^ pluriel de turboy inisy tourbillon de vent.

^ Au lieu de six, comme on Ut ici et dans toutes les éditions, il faut lire </ijr, comme au chapitre suivant. Ci-dessous, liv. II, chap. v, une grosse roche^ ayant environ de douze toises en quarré, et d'épaisseur quatorze pans. Pan est ici la même chose (ja* empan y et ce mot, qui vient de l'allemand spann, est du Languedoc, où, en fait d'au-

de chausses, qui me feront grand bien a mes jambes; ou ilz ne me tiendront pas promesse. Ho, par dieu , Domine y une paire de chausses est bonne, et vir sapiens non abhorrebit eam. Ha, ha, il nha pas paire de chausses qui veult. Je le sçay bien, quant est de moy. Advisez, Domine ^ il y ha dixhuict jours que je suis a matagraboliser 7 cette

liage , il signifie la distance qu il y a du pouce au petit doigt, lorsque la main est étendue en largeur. Ce n'est pas au reste de saucisse!» communes que parle ici Janotus ; sue ou dix pans de telles saucisses auroient été peu de chose ponr la provision d'un grand mangeur comme lui ; il entend de gros saucissons ou cervelas , qu'en I>anguedoc on appelle aussi saucisses , et qui se gardent tout un hyver. (L.) — Pan ne vient pas de l'allemand spann: il vient, ainsi que spann , du latin palma y paume de la main.

' Brusquambille écrit metagrahouliser. Ondin l'écrit de même. Cest pourtant non pas meta^ mais matagraboliser qu'ils dévoient écrire , conformément à Rabelais qui en forgeant ce mot a eu en vue ces trois- ci : juta/rettùt ineptus, y^aijpm scriboy et fiâxx» jeicio, d'où faisant à sa mode fAduréuvy^eLfù^oxi^êtf y ineptas scriptiones emitterey il a formé ensuite son françois matagraholiser. (L.) — « Mot forgé à plaisir, dit l'Alphabet, pour signifier une estude de choses vaines. » Mais ce mot ne seroit-il pas composé plutôt de mat qu'on a dit pour mottey grumeau, et de grahelety éplucher, discuter ; ^rafre/eur, qui épluche, discute, examine; grabeauy discussion, examen, choix? Tous ces mots se trouvent dans le glossaire de la langue romane. Rabelais emploie lui-même grabeau pour discussion, examen, liv. III, chap. xvi: « Remettons à vostre retour le grabeau et belutement de ces matières » ; grabeler pour éplucher, discuter, examiner, liv. IV, chap. xviii : « Lesquels (moynes) alloient au concile de Ghesil pour grabeler les « articles de la foy contre les nouveaux heretieques » ; grubeleurSy au prologue du livre III, pour critiques qui épluchent syllabe à syllabe toutes les paroles d'un auteur; et il en a forgé le mot latin gra^ bellatioy dans sa bibliothèque de Saint- Victor. De plus Le Duchat

belle harangue. Redditequœ sunt Cœsaris Cœsari, et quœ sunt Dei, Deo. Ibijacet lepiis. Par ma fby , Do^ mine , si voulez soupper avecques moy in caméra ^, parle corps dieu, charitatis, nonfaciemus bonum chérubin ^, Ego occidi unum porcum , et ego habel bonum vino^^. Mais de bon vin on ne peult faire

noa8 apprend, clans Ménage, que matons , en Messin, sont des grumeaux, des mottes de lait caillé. Ainsi notre étymologio est parfaitement d* accord avec le sens qu'il donne ici à matagraholiser. Celle de Le Duchat, quoique adoptée par M. D. L. et par les éditeurs de 1753, doit donc être rejetée comme n'offrant pas un sens convenable, comme supposant des altérations absurdes, et contraires à toutes les régies étymologiques. Il paroît au reste qu'il l'a rejetée plus tard loi'méme; car il en propose une autre, dans Ménage, à l'article Matagraboliser : « Cest un mot, dit-il, forgé à plaisir, qui signifie être profondément appliqué à quelque chose ; et il vient du grec fA^ctyfi^ot y corrigOf muto scribendo idquod scriptum erat. De meta y préposition grecque, Rabelais a fait mato; et de metagraphein^ il a fait matagraboliser, qui signifie proprement courir en fou, après beaucoup de recherches ; car graboliser est un diminutif de graheler; et graheler est tmdegraphein. Rabelais, Uv. II, chap. x, a dit 5fm6e/er un procès, pour l'examiner scrupuleusement. » Mais cette seconde étymologie ne vaut pas mieux que la première.

' La chambre où les moines mendiants font bonne chère des bribes qu'on leur donne par charité. Charitatis est un mot qui se répète en débauche dans la chanson du père La Butte. ( L. )

' Nous ferons bonne chère y et à force de boire nous nous rendrons la face chérubique. Cest ce que ces mots signifioient autrefois dans l'école de Paris; et pour preuve que ce beau latin étoit encore en vogue entre les écoUers an commencement du régne de François I"', c'est que Maturin Cordier relève et corrige cette locution barbare jusqu'à trois fois pour le moins dans ses dialogues De corrttpîi sermonis emendatione imprimés pour la première fois, l'an i55i.(L.)

'• On pourroit croire que Rabelais auroit ici voulu outrer J a rail-

niaulvais latin ".Or sus, départe Dei '% date nobis

lerie, ou qu'elle ne regarderoit tout au plus que les théologiens, par rapport à la maxime non debent verba cœlestis oraculi subesse regulis Donati; mais point du tout, et il n'est rien de plus vrai qu'un grand nombre de docteurs de toutes les facultés soutenoient qu'on pouToit congrument joindre les pronoms de la première personne avec la troisième d'un verbe. « Incredibile propè dictu est , dit Freigius dans la Vie de Ramus, sed tamen verum, et editis libris proditum, in parisiensi academia doctores extitisse , qui mordicus tuerentur ac defenderent, ego amat, tam commodam orationem esse, quam ego amo^ ad eamquepertinaciam comprimendam consiliopublico opus fuisse.» On auroit au reste bien de la peine à deviner sur quoi ces docteurs fondoient une telle opinion , qui effectivement fut condamnée solennellement par la Sorbonne et par la faculté de théologie d'Oxfort, si Agrippa ne donnoit à entendre que c'étoit sur le texte hébreu de deux passages de l'ancien Testament. Érasme, qu'Agrippa n a fait que paraphraser, avoit déjà touché ce plaisant démêlé dans son Encomium moriœ, pag. i53 , de l'édition de Baie, 1676 , où il faut voir le commentaire. (L.) — «Toutes ces phrases barbares, dit l'éditeur de 1 762 , ne sont rapportées par Rabelais que pour désigner l'état où et oient les écoles de théologie, qui se piquoient de parler latin encore plus mal que les autres , en donnant pour raison : Non debent verba cœlesti oraculi subesse regulis Donati, » Cest fort commode pour Fignorance.

Cest qu'à l'incongruité près , par bonum vino, ou bonus vina^ comme on lit dans l'édition de Dolet , on comprend aussi aisément que par bonum vinum qu'il est question de bon vin. Or, suivant les canonistes, il suffit de se faire entendre. On demande chez eux si ce seroit baptiser que de dire omine atris et ilii^ etc., au lieu de nominc patris etfilii, etc. On répond « que non, et que telle diminution empêche le baptesme: car, dit-on, le sens et l'entente des paroles est mué , car atns ne signifie pas le père : ne ilii le fils ; pour ce , baptesme ainsi fait est nul. Mais si celle diminution est en la fin de la diction, comme qui oteroit s de celle diction patris^ en disant patn, et des autres semblables , telle diminution n'empesche pas le baptesme , car ung même sens demeure éz paroles ; mais que l'intention

clochas '^ nostras. Tenez, je vous donne, de par la faculté, ung sermones de Utino *^, que utinam vous

de bien dire y soit. Et en décret est rapporté ung exemple, de consecr. dist. 4 cap. retuleruntf d'ung prêtre ignorant de la langue latine baptisant ung enfant en disant in nomina patria et filia et spiritum sancta amen. Auipiel décret le pape dit que l'enfant fut baptisé. Considéré que le prêtre étoit bien dévot bomme, et a voit intention de bien dire, et ne failloit que par ignorance et inscience. » (L.)

" De parte Dei^ c'est ici le jurement de par Dieu; mais l'auteur a bien l'air d'avoir voulu se moquer en passant du style du mirabilis liber de Jean Lycbtemberger^ qui s'exprime de même, folio 144? ^^rso , et ailleurs.

' * * Il étoit défendu aux protestants d'avoir des cloches, mais, pour y suppléer, ils tiroient des coups de mousquets. De là on concluoit que les cloches étoient le caractère distinctif de la vraie église , et Notre-Dame eût passé pour une église protestante , si Gargantua no lai eût pas rendu ses cloches.

'^ Allusion du mot utinam, plût à Dieu, au nom dHJtinum ou Udine, ville capitale du Frioul, et patrie d'un religieux dominicain, «inquel on a un gros volume de sermons , sous le titre de Sermones aurei de sanctis Fr. Leonardi de Utino., imprimés pour la première fois Fan i47^ à Venise, réimprimés en 149^7 encore en i5o3 à Lyon par maître Jean Cleinmann, puis encore l'an i5i7 aussi à Lyon. Pour entendre cet endroit du discours de Janotus, il ne faut que supposer que^ comme ces sermons étoient fort en vogue, la faculté, qui croyoit flatter le goût du prince , s' étant persuadée que Gargantua pourroit se laisser fléchir à rendre les cloches, si, dans le même temps qu'on l'en prieroit de sa part, elle lui faisoit présenter un exemplaire des sermones de Utino y le pédant Janotus crut ne pouvoir faire plus à propos son présent, qu'en accompagnant d'un affectueux utinam la très humble supplication qu'il faisoit à Gargantua de rendre les cloches de l'église Notre-Dame. (L). — ^LeDuchat, selon M. D. L. , a commis bien des erreurs et des omissions dans sa note sur cet article. On a de Léonai^ Matthei, dominicain d*Udine, deux recueils de sermons, 1° Quadragcsimale aureum de sanctis, dont la première édition est de 147^9 in-4°; celle de i473, in-fol., est la

35o LIVRE I, CHAP. XIX.

nous baillez nos cloches. Vultis etiam pardonos "^? Per diem *^ vos habebitis, et nihil poyabitis.

O, monsieur Domme, clochidonnaminor^7 nobis, Dea ! est bonum urbis. Tout le monde s'en sert. Si vostre jument s'en treuve bien^ aussi faict nostre faculté, quœ comparata estjumentis insipientibus y et similis facta est eis, psalmo nescio quo *®, si l'avoys je

quatrième et de Cologne; à^ Quadragesimales sermonesy dont la première est de 147^9 in-fol., Venise, et la quatrième de i494> ûi-4'') Lyon. Ce dominicain d'Udine, qui vivoit dans le quinzième siècle, fut Un des plus célèbres prédicateurs et théologiens de son temps. Au reste Rabelais, par son jeu de mots de Utino et utinam^ se moque du titre impertinent des Sermones aurei Fr. Leonardi de Utino.

' ' Voulez-vous aussi des pardons? par Dieu vous en aurez y et vom ne les paierez pas. Cétoit, dit l'abbé de Marsy, un grand article pour ces temps-là , où les pardons ctoient fort chers, pour quiconque n'avoit pas le secret de Panurge. Voyez liv. Il, chap. xvii, comment Panurge gagnoit les pardons.

* ^ Il jure per diem n'osant jurer per Deum ; et Bèze est encore plus facétieux lorsque, jurant per diem dans son Passavant, il ajoute sicut dicit David, comme pour mieux sauver encore son jurement à la faveur du sixième verset du psaume 1 20 ou 121. Et nihil poyabitis. Les pardons ne se payant communément que dans les églises aux jours qu'il y a indulgence. (L.) — Il vient de jurer ^ parte Dei; per diem est une autre manière de jurer par Dieu, et non pas par le jour, comme le croit Le Duchat, dans Ménage, au mot pardi, dont per diem est la traduction. Cette traduction est fondée sur une fausse étymologie, car pardi vient certainement de par Dieu.

'^ Donnez-nous nos cloches. Espèce d'impératif foi^é par l'auteur, qui fait ici le plus plaisant effet, sur-tout dans la bouche d'an Janotus de Bragmardo.

'^ L'étourdi, que ce maître Janotus! Ces paroles sont prises da psaume 4B ou 49 : « £t homo, cum in honore esset, non inteUexit; comparatus est jumentis insipientibus et similis factus est illis. » An

bien quotté en mon paperat "9^ et est unum bonum Achilles*®, hen, hen, ehen, hasch. Ca je vous prouve que me les doibvez bailler. Ego sic argumentor. Omnis clocha clochabilis in clocherio dochandoy clochans clochativo, clochare facit clochaveste ce qui fait qu'il applique ce passage à l'université de Paiis, c'est qu'ayant abusé de sa trop grande autorité pour exciter diverses mutineries sous les règnes précédents, elle se trouvoit alors un peu bridée en comparaison de ce temps-là. (L.) — L'éditeur de 1762 se moque avec raison de ce que Le Duchat se montre si cordialement étonné de Tétourderie de Janotus.

'* «Antoine Oudin, dans son Diction, franc, ital., dit Le Du-< chat, dans Ménage sur ce passage , explique ce mot par libro di conti. Je crois qu'en efFet -paperat est un livre de compte ; mais que c'est proprement le livre que les marchands appellent brouillart, parcequ'ils y brouillent et raturent ; et je m'imagine qu'on a appelé ce livre paperaty comme qui diroit papier à ratures. Ici c'est proprement le brouillon de la harangue de Janotus. » Il se trompe sur l'étymologie : paperat est le même mot que l'augmentatif de mépris, paperasse; il n'y a que la différence du genre.

'** Il veut dire que son argument pris du psaume étoit invincible comme un second Achille. Vives, en son dialogue intitulé: Sckola. « Argumentum hoc est plané Achilles invincibilis : jugulum petit , non poterit propugnator se tueri, statim dabit manus. » Le cinquante-deuxième des Arrêts (famour^ ajouté aux précédents de Mar^ tial d'Auvergne par Gilles d'Aurigni dit Pamphile : « Quelque chose que lesditz marys veulent dire et faire leur Achilles de l'arrest des ribaultz mariez. » (L.) — Cest-à-dire mon argument est démonstratif; il est invincible comme Achille. En termes d'école on appelle achille un argument auquel il n'y a point de réponse. Zenon d'Élée avoit un aiigameiit contre l'existence du mouvement qu'il appeloit achille^ dans lequel il démontre qu'une tortue qui précèderoit de quelques degrés Achille y qu'Homère appelle toujours Achille aux pieds légers, ne pourroit jamais en être précédée. C'est de là qu'on a appelé depuis un argument invincible un Achille.

352 LIVRE I, GHAP. XIX.

biliter clocliantes. Parisius liabet clochas, Ergo gluc^\ Ha, ha, ha, c'est parlé, cela. Il est in tertio primœ en Darii^'^ ou. ailleurs. Par iHon anie, j ay veu le

* ' Cette expression , qui nous est venue de Tuniversité , pourroit bien être une contraction d'ergo goguelu. Rabelais, liv. V, chap. xiii: Et toy, Goguelu , ny veulx~tu rien dire? Goguelu est on terme de mépris, et selon Ménage, ce mot vient de cucullutus^ c'est-à-dire encoq ueluché , comme les moines qui autrefois prétoient le collet à tous venants dans les disputes, et qui le plus souvent concluoient fort mal. Les capettesde Montaigu, espèce de pauvres écoliers, portoient aussi la cuculle; de sorte que comme souvent aussi il leur arrivoit de disputer, et que rarement ces pauvres jeunes gens raisonnoient juste, que sait-on si ce n'aura pas été principalement par rapport à eux qu'on aura dit ergo gluc, on g lu y comme on parle aujourd'hui, pour ergo goguelu? Et cela après leurs propres régents qui, les oyant d'ordinaire mal conclure, avoient coutume de les apostropher d'un ergo glu ou ergo goguelu; c'est-à-dire eh! bien, sot ou âne encoqueluché que tu es, quelle conséquence veux-tu tirer de tes prémisses ou de ton argument ? Gluc est aussi un mot dont usent les Allemands pour souhaiter à quelqu'un que Dieu l'aide, que Dieu l'assiste; et en ce sens il se peut qu'après eux nous l'aurions appHqué à un logicien timide, et que, le voyant dans les convulsions de son er^o, nous lui aurions dit gluck, c'est-à-dire courage, bon, pour l'exciter à pousser ferme son argument. ( L. ) — ^Nons nous servons de cette expression, dit Ménage, à l'article ergo glu, quand nous voulons dire qu'un raisonnement ne conclut rien : elle nous est venue de l'université. On disoit anciennement ergo gluc. Dans le Catholicon .* « Or est-il que tous les jeunes curez, prestres et moines de nostre université, et nous aultres docteurs, pour la pluspart, avons esté promoteurs de cette tragédie. Ergo gluc. » Nous pensons que cette expression pourroit bien venir plutôt de hère goguelu , pour maître Go^ guelu y pauvre hère qui avale des gogues.

Datii est, comme on sait, un de ces mots barbares de la logique de l'école qui indiquoit une forme de syllogisme. Nouvelle V de des Periers, un raisonneur dit : « Tonte bonne volonté est réputée

temps que je faisoys diables de arguer. Mais de présent je ne fays plus que resver. Et ne me fault plus doresnavant que bon vin, bon lict, le dos au feu ^ le ventre a table , et escuelle bien profunde. Hay, Domine ^^^ je vous prie, in nomine Patris et Fila etSpiritus sancti, amen , que nous rendez nos cloches : et Dieu vous guard de mal et nostre Dame de santé *'^, qui vivit et régnât per omnia secula seculorum, amen. Hen, hasch, chasch, granhenhasch^^.

Verum enim vero y quando quidem , dubioprocuL Edepol quoniam ita certe meus deus Jidius , une ville sans cloches est comme ung aveugle sans baston, ung asne sans croupière, et une vache sans cymbales. Jusques a ce que nous les ayez rendues, nous ne cesserons de crier après vous, comme ung

pour le fait, Ergo in tantum consequentia est barbata; ou ailleui^ : c« qui est imité de Rabelais.

*' C'est le deh et Vahi des Italiens. Nous écrivons aujourd'hui plus» communément hé ou eh, (L.)

** L'intention de ce vieux rêveur étoit de dire : Dieu et Notre- Dame de santé vous gardent de mal : mais Rabelais lui a prêté cette expression qui est dauphinoise, pour, en la personne d'un ignorant et d'un pédant , tourner en ridicule la vicieuse façon de parler de nos anciens et du petit peuple d'aujourd'hui, qui souvent donne lieu à des équivoques essentielles ; car, de la manière dont s'exprime Janotus , on diroit qu'U prie que Notre-Dame préserve de santé ceux que Dieu aura gardés de mal. ( L. )

*^ Mots imitant les efforts que faisoit Janotus pour tousser et cracher. Granhenhasch doit faire les trois mots grand hen hasch.

aveugle qui ha perdu son baston ; de braisler *** comme un asne sans croupière, et de bramer ^7 comme une vache sans cymbales. Ung quidam latinisateur, demourant près Thostel Dieu, dist une fois, alléguant lauthoritéd'ungTaponus (je faulx, c'estoitPontanus^®), poète séculier, qu'il desiroyt'^

*^ Brailler, braire. — - '^ Beu^er comme une Tache en chaleur.

*' Cest le célèbre Jean Jovien Pontan. Janotus le traite de poëte séculier par un sobriquet , sous Tidée duquel les sorbonnistes comprenoient généralement tous les bons auteurs grecs et latins, tant anciens que modernes, mais particulièrement les amis de Reuchlin, et les autres personnes qui de ce temps-là avoient renoncé aux vains titres de l'école et à sa barbarie pour s'adonner à Fétnde des langues, de la philosophie et des belles lettres. Jean de Sarisberi, Hy. I, Metalog.y chap. m, où U parle de la barbarie qu'introduisit dans les lettres la vaine science des scholastiques : « Sufficiebat ad victoriam Terbosus clamor, et qui undecumque aliquid inferebat , ad propositi penreniebat metam: poetx, historiographi habebantur infâmes, et si quis incumbebat laboribus antiquorum , notabatur, et non modo .asello Arcadiae tardior, sed obtusior plumbo omnibus erat in risum. n La haine de ces gens-là pour ce qu'ils appeloient par mépris secularia scripta n'est pas moins sérieusement décrite par Budé, part. r% de ses Annot. sur les Pandectes, pag. 469 et suiy. de l'édition in-d**, Lyon 1 562 ; mais où elle l'est dans les termes les plus facétieux, c'est en plusieurs endroits de la satire que quelques amis de Reuchlin publièrent sous le titre d'Epist. obscur, viror. contre ses adversaires. Sous ombre que Gicéron', Virgile et semblables auteurs n'avoient pas pris le bonnet de docteur à Paris ou à Cologne, c'étoient, selon ces théologiens barbares, tout autant de chetifs poètes séculiers^ dans les ouvrages desquels certain Allemand de Nuremberg, désigné plaisamment sous le nom de docteur hafen muss, ou potage de marmite ^ croyoit qu'il étoit dangereux que les écoliers puisassent les principes de la langue htine. Et scribatis tnihi, le fait-on écrire à Ortvinus son ami et son oracle, an est necessarium ad œter'

qu'elles feussent de plume , et le batail feust d une queue de regnard^*', pour ce que elles luy engen-

nam salutem quod scholares discunt grammaticam ex poetis secularibus, sicut est Virgilius, Tullius, Plinius et alii? (L.) — Pontan, quoique bon philosophe ^ boB orateur, et bon historien, étoit mauvais poète. Il fit un jour cette énigme sur un trou :

Die mihi qoid majus fiât qu6 pluria demas?

Scrivertus lui répondit plaisamment :

Pontano demas cannina , major erit.

De plus il donnoit dans Tastrologie judiciaire : c'étoit assez pour quft Rabelais mystifiât ce poëte séculier, et le latinisateur, qui est sans doute Técoher limousin, pour ses vers carminiformes. Ce mot, qui est attribué ici par ce malin à un certain latinisateur alléguant à faujc PontanuSy est attribué à Pontan lui-même, liv. V, chap. xxvii; ce qui a fait douter que Rabelais fût Fauteur de ce Uvre V : il s'ensuit, dit-on, ou que Rabelais erre en fait, tout exprès, comme pour se contredire, ou qu*il nest point auteur.de ce livre. Mais on sait, dit Le Duchat, dans sa préface, qu'il écriyoit de mémoire, et tout en prenant ses repas. Nous ajouterons qu'il aimoit à se jouer de son lecteur.

'^ Cet il est équivoque, et on doit le rapporter non à Pontan, mais au quidam latinisateur. En effet Pontan a bien fait quelque raillerie des cloches dans son dialogue intitulé Charon; mais nullement celle dont il est ici question. Il est sûr de plus qu'il n'a jamais été déclaré hérétique ni pour avoir plaisanté sur les cloches , ni pour d'autres raisons, quoique son dialogue Charon ait été défendu à cause de la liberté avec laquelle il est parlé des gens d'é^^ise. J'avoue que, nonobstant tout ce que je viens de dire, Rabelais semble uniquement avoir eu en vue Pontan, ayant lui-même, chap. xxvii du hv. V, repété cette plaisanterie touchant les cloches, et douté si peu qu'elle fût de Pontan, qu'il la quaUfie divise pontiale. Cela est embarrassant, et pourroit confirmer le soupçon qu'on a que ce cinquième livre est supposé; outre que difficilement Rabelais auroit fait dt Pontanus un adjectif aussi irrégulier que l'est pontial. (L.)

'" Cette pensée, qui revient encore au chapitre xxvii du livre V,

droyent la chronicque aux trippes du cerveau^', quand il composoyt ses vers carminifonnes. Mais, nac petetin petetac, ticque^^, torchejorgne ^^, il feut déclaré hereticque : nous les faisons conune

se trouve dans le livre intitulé la Nef des fous , au chapitre qui a pour titre : De n'avoir cure des détractions et vaines parolies ttun chacun. Toutes les calomnies qu*on sauroit semer contre la réputation d'un honnête homme, dit ce vieux livre, ne doivent Fémouvoir non plus que si on ébranloit à ses oreilles une cloche dont le batail seroit d'une queue de renard. ( L. ) — Cest au latiniseur en effet que Rabelais prête cette plaisanterie, et non à Pontan, quoiqu'il soit vrai que celui-ci, dans son Charon, ait cherché à jeter du ridicule sur les cloches. « Omnes homines, dit burlesquement Mercure à Caron, quanquam ventris multùm, capitis certè minimum habent ; atqne hoc , quantulumcumque est , habere noUent. Que circà diù quaeritantes quânam ratione faciUus illud perderent, campanas adinvenerunt. » Régnier et Roileau ont aussi exhalé leur mauvaise humeur contre les cloches. Le premier dit maligneniént , mais grossièrement à sa manière :

Persécuteurs du genre humain , Qui sonnez sans miséricorde , Que n'ayez-vous au cou la corde Que vous tenez dans votre main.

Le second a dit plus poliment, mais non moins énergiquement :

Tandis que dans les airs nulle cloches émues , D'un funèbre concert font retentir les nues ; Et se mêlant an bruit de la grêle et des vents , Pour honorer les morts font mourir les vivants.

^' Il entend la migraine, maladie chronique du cerveau. Les médecins distinguent entre maladie aiguë UaBoç ôÇù qui ne dure pas, soitparcequ'on en meurt, soit parcequ'on en guérit en peu de temps, et maladie chronique TIa9oç ;tforior, ainsi dite de Xf^foç tempusy parcequ'elle revient de temps à autre, et dure. (L.) — ^Lui causoient une grande douleur (la cohque) aux fibres du cerveau.

Mots qui imitent le bruit que font plusieurs forgerons qui frap-

GARGANTUA. SSy

de cire ^4. Et plus n'en dist le déposant, Falete et plaudite ^^ Calepinus recensui ^^.

pent ensemble. Bellean dans son Dictamen metrificum,

.... Patatic patatacque sonantes Enclumas.

Janotus se rappelle le moment que toute la Sorbonne en corps daubant sur le latinisateur le déclara hérétique pour avoir parlé irrévéremment des cloches de Notre-Dame : et à ces mots de sa harangue il se démène des bras comme s*il gourmoit encore actuellement ce pauvre homme. Régnier, satire X :

Ainsi ces gens , à se piquer ardents ,

S'en vinrent du parler à tictac , torche lorgne , Qui casse le museau , qui son rival éborgne.

*' Encore au chapitre xxix du livre II , en frappant torche lorgne dessus le géant ^ c'est-à-dire h tors et h travers. Torche ici, et dans la signification de flambeau tors^ vient de torquere, et lorgne^ d'où lorgner, de ^o/>«^ûç, d*où lordus qui, en bas latin, est celui qui a le dos et la tête courbés en devant; lordicare dans du Gange, c'est marcher la tête ainsi baissée. Lordus, lordicus, lordicinus, lordicare, lordicinare, lorgner, parcequ'on ne peut dans cette situation regarder que de côté. ( L.) — Le Duchat ajoute dans Ménage à ce mot , en citant les deux mêmes passages : « Torcher, c'est frotter d'un linge ton, ou avec de la paille torse ; et lorgner, c'est regarder de travers. »

^^ Nous faisons les hérétiques comme il nous plaît, en pei*fection, et comme si nous les jetions en moule. Le Roman de la Rose, au feuillet 6 verso de l'édition retouchée par Marot.

De son nez ne vous sçay que dire ,

Fors que mieulx fait ne fust de cire. ( L. )

Cest de lui-même que Rabelais entend parler ici, puisque Jean Bricot l'a présenté comme hérétique.

^^ Janotus venant de donner la comédie, il étoit bien juste qu'il finit de la même manière que Plante et Térence finissent la plupart de leurs pièces. (L.)

''^ Le pédant finit sa harangue à la manière des anciens grammai-

riens, qui mettoient leurs noms au bas des manuscrits qu'ils avoient revus et corrigés, après quoi on les copioit. On voit en cette manière, CalUopius recensui, Eutropius recensui; parceque Galliopius avoit corrigé le manuscrit de Térence , Eutropius celui de Végèce. De même Julius Celsus recensui, Symmachus recensui; parceque le premier de ces deux auteurs critiques avoit corrigé le manuscrit des Commentaires de César, et l'autre Aurélius Victor. A cet ancien usage a aussi visé Verville, lorsqu'au bas du titre de son Moyen de parvenir il a mis recensuit sapiens ah A. ad Z. Rabelais au reste donne ici à entendre que le vocabuliste Calepin, qui mourut environ l'an 1 5 1 o, avoit revu la Harangue de Janotus, que cet ignorant avoit fait encore moins latine que nous ne la voyons. (L.) — Revu par Calepin* Calepin est un minime italien qui a fait un dictionnaire en plusieurs langues, qu'on peut regarder comme l'encyclopédie de son temps. Ce dictionnaire avoit une si grande vogue, que le nom de l'auteur est devenu appellatif, et qu'on dit encore un calepin pour un recueil de mots , de notes , d'extraits qu'une personne a composé à son usage. Verville dit plaisamment que c'est un dictionnaire qui apprend à dormir en plusieurs langues. Le député de l'ordre séraphique dit à Mercure :

La bibliothèque est belle ; Deux heures chaque matin , lii je pique l'escabielle , Pour lire mon calepin.

GARGANTUA. SSg

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