‹ Œuvres de RabelaisChapitre 39 sur 45 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

CommeDt le sophiste emporta son drap, et comment il eust procès

contre les aultres maistres.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE

Le drap noir, le bois, le vin, les saucisses et les chausses, dont Gargantua gratifie Janotus de Bragmardoy pour sa belle harangue; la manière pateline dont il emporte son drap, et finalement le refus que fait l'université de lui remettre ses chausses , les saucisses et les autres présents qu'il a reçus, complètent la scène comique que joue au naturel ce pédant de collège.

Le sophiste n'eut si tost achevé que Ponocrates et Eudemon s esclafïerent ' de rire tant profundement qu ilz en cuidarent rendre Tame a Dieu , ne plus ne moins que Crassus^, voyant ung asne

' Ci-dessus au chapitre xi, puis s'esclaffoient de rire. On parle de la sorte en Languedoc et en Dauphiné, et même en Bretagne. Cest une onomatopée qui se remarque dans l'allemand schlapp^ et dans Titalien schiaffo , souflet. (L.) — Éclatèrent de rire.

^ Cest sans cloute la seule fois qu'il a ri, car, au rapport de Ma-

36o LIVRE I, CHAP. XX.

couillart qui mangeoit des chardons; et comme Philemon ^, voyant ung asne qui mangeoit des figues qu'on avoit apprestees pour le disner, mourut de force de rire. Ensemble eulx commença rire maistre Janotus, a qui mieulx mieulx, tant que les larmes leur venoyent ez yeulx 4, par la véhémente concussion de la substance du cerveau , a laquelle feurent exprimées ces humiditez lacrymales, et transcouUees jouxtes les nerfs opticques. En quoy par eulx e&toyt Democrite heraclitisant, et Heraclite democritisant représenté ^.

Ces rys de tout sedez^, consulta Gargantua avecques ses gens sus ce que estoyt de faire. La feut Ponocrates d advis qu'on feist reboire ce bel orateur. Et, veu qu'il leur avoit donné du passe-

crobe , Gicéron disoit qu*il ne Tavoit vu rire qu*une fois : ce qui prouve que les plus riches De sont pas les plus heureux.

^ Cest le même qu*au livre IV, chap. xvii, Rabelais appelle Philomenes pour montrer c[U*il avoit vu aussi le Valère Maxime, in-fol.^ Paris, i5i7, où il est nommé de la sorte, liv. IX, chap. xii. Cette histoire au reste se trouve encore dans Lucien , liv. II , au chapitre de la longue vie de quelques personnes. (L.)

* Marot, dans l'épitaphe de Jean de Serre, excellent joueur de farces :

Que diS'je? on ne le pleure point?

Si fait-on ; et voici le poinct.

On en rit si fort en maints lieux ,

Qne les larmes viennent aux yeulx. ( L. }

Ceci n'est pas dans Fédition de Dolet, 154^, non plus que dans celle de Fr. Juste, i535. (L.)

* Entièrement apaisés. Sedez du latin sedati.

GARGANTUA. 36i

temps, et plus faict rire que n'eust faict Songecreux 7, qu'on lui baillast les dix pans de saulcices^ mentionnez en la joyeuse harangue, avecques une paire de chausses, trois cens de gros boys de mouUe 9, vingt et cinq muitz de vin, ung lict a triple couche de plume anserine *^, et une escuelle bien capable et profonde : lesquelles disoyt estre a sa vieillesse nécessaires. Le tout feut faict ainsi qu avoit esté délibéré : excepté que Gargantua, doubtant qu'on ne trouvast a l'heure chausses conmiodes pour ses jambes, douptant aussi de

^ Pierre Gringore, dit Vaudemont, bérault d'armes du duc de Lorraine , a fait un livre intitulé les Contredits de Songecreux ^ partie en prose, partie envers, espèce de satire générale, imprimée in-8°, à Paris, chez Galiot du Pré, i53o. Ce n'est pas très assurément de ce Songecreux, froid et insipide, que Rabelais a voulu parler, c'est du magister noster Songecrusius , auteur de l'almânach facétieux, rapporté dans le catalogue de la bibliothèque de Saint- Victor. L'ouvrage, d'impression gothique en quatre feuilles in-4°, est en rimes françoises par petits quatrains. Il est intitulé la Pronostication de maître Albert Songecreux Blscain , et au bas de l'exemplaire que j'ai vu, sont ces mots écrits à la main, d'une écriture fort ancienne, Proclamatum mense decembri, iBiy. Cest de cet almanach que fait mention H. Etienne, chap. xxxix de son Apologie d'Hérodote, pag. 525 de l'édition de i566 en 572 pages. (L.) — C'étoit apparemment un almanach facétieux et rempli de bouffonneries; sa date prouve que le Gargantua a été écrit postérieurement à 1527. Voy. liv. n, chap. vu.

' Dans la Harangue de Janotus toutes les éditions précédentes ne parloient que de six pans; mais on voit ici qu'au Heu de 5tjc il faut lire dix dans cette harangue. (L.)

» De compte. — '*» D'oie.

quelle façon mieulx duyroyent audict orateur, ou a la martingale ' " , (qui est ung pont levis de cul ,) pour plus aisément fianter; ou a la marinière '^, pour mieulx soulager les rongnons ; ou a la souice, pour tenir chaiilde la bedondaine '^; ou a queue

" Ce qui est entre ces marques {) sl été ajouté sur l'édition de i553. Bèze, dans sa lettre sous le nom de Benedictus Passavantivs au président Liset, nouvel abbé de Saint-Victor, témoigne que le président Liset portoit de «ette sorte de chausses. « Quamids, lui « dit-il, non plus faciat ad propositum, quam si canendo Missam tu « faceres totum ( tu bene me intelligis ) in câlins tuis ad martinga- « lam. » Du reste, cette manière de culottes, ainsi nommées à cause que les Martégaux, peuples de Provence, en portoient de. telles, étoit encore à la mode environ Tan 1^79, entre les mignons de la cour, qui les faisoient servir à un tout autre usage que celui pour lequel on les avoit inventées. (L). — Ces culottes à la martingale tirent leur nom de ce qu'elles étoient faites à la façon des Martégaux, c'est-à-dire des pêcheurs de Martigues en Provence. Les Italiens disent* dans la même signification alla Martingala; et les Espagnols a las Martingalas. Elles avoient cela de particuUer, dit l'abbé de Mar^ sy, qu'elles s'ouvroient par derrière. C'est pour cette raison que Rabelais les appelle pont-levis de cul. Henri Etienne, Dial. I, du nouv. Long. fr. it. , pag. 210, dit malignement que ces espèces de culottes étoient encore à la mode sous le règne de Henri IH, entre les mignons de cour, qui les faisoient servir à plus d'un usage. On les a appellées aussi des chausses à la suisse.

'^ Ces culottes, différentes de celles que depuis on nomma chausses à la matelotte, étoient froncées par haut et par bas, et ne passoient point le dessus du genou. Voyez le Nomenclator de Junius, et Nicot au mot bragues. D'autres prétendent que ce qu'on appelle chausses à la marinière sont celles qui descendent sur les talons. Voyez les Gymnopodes de Séb. RouUiard , Paris, 1624, pag. 20. (L.)

'^ Et liv. n, chap. vu, la bedondaine des présidents. Bedon est la racine des mots bedaine et bedondaine. On a dit bedon par ono-

de merluz '^, de paour deschauffer les reins, luy feit livrer sept aulnes de drap (noir ■^, et troys de) blanchet pour la doubleure. Le boys feut porté par

matopée pour tamboury de bedon bedaine; et par réduplication bC' dondaine. Rabelais donne aux Suisses pour centre des bedondaines, pareeque cette nation , qui pour Tordinaire a le y«ntre fort gros , porte ses culottes d'une manière qui le fait paroître encore plus gros. (L.)

'^ Culottes non à la manière d'un cotillon fort court, mais divisées par le bas en deux parties propres à y passer les jambes et les cuisses. On les appeloient chausses h queue de Merlus y pareeque le merlus, espèce de brodiet de mer, a la queue ainsi partagée en deux parties pointues. (L )

' ' Cest ainsi qu'il faut lire , conformément aux éditions de 1 535 et de i54a. Cest de celle de i553 que l'omission de ce qui est entre ces marques () a coulé jusque tlans les plus nouvelles. Si on demande pourquoi ceux qui députèrent Janotus lui promirent de Fétoffe pour salaire de sa harangue, j'oserois bien assurer que c'est parcequ'on le regardoit sur le pied d'un ancien régent, à qui de son temps les leçons étoient payées partie en drap, partie en argent. Cest Richard de Bury, chancelier d'Angleterre, qui nous apprend cet usage , chap. i de son Philobiblium , imprimé in-S**, à la fin de la Centurie des épîtres philologiques, publiées par Goldast, l'an 1610, à Francfort. « Hi sunt veri magistri, dit-il parlant des livres, qui nos «instrunnt sine virgis et ferula, sine verbis et choiera, sine pannis « et pecunia. » Ce que Rabelais appelle blanchet étoit proprement une étoffe de laine blanche, qui le plus souvent servoit à faire des chemisettes, et que, pour cette raison, on nomma blanchets,' quoiqu'il se vit de ces chemisettes dont l'étoffe étoit brune. Patelin, dans la farce qui porte son nom ,

Et pour un blanchet, Gaillemette , Me faut trois quartiers de brunette.

Or la même étoffe ne servoit pas seulement aussi à des doublures, comme ici dans Rabelais : on en f aisoit encore des culottes galantes , témoin cette vieille chanson Mesaine, qui dépeint la parure d'un

les gaingnedeniers , les maistres ez arts portarent les saulciees et escupUe; Maistre Janot voulut porter le drap. Ung desdictz maistres, nommé maistre Jousse Bandouille '^, luy remonstroit que ce n'estoit honneste ny décent a son estât , et qu'il le baillast a quelqu ung d'entre eulx. Ha, dist Janotus, baudet, baudet, tu ne concludz point in modo

jeune amoureux,

Il è les châsses de blancha E lo porpoin de taffeta

£ lo mante de camela.

Vraisemblablement il s'en faisoit aussi des cotillons pour femmes, et alors le 6/ancAet prenoit le nom de bureau ou de brunette^ suivant que Tëtoffe étoit ou teinte ou non teinte, ou fine ou grosse. Et de là vient le proverbe du Roman de la Rose^ rapporté dans la vingt-neuvième nouvelle de l'Heptaméron; qu'

Aussi bien sont amourettes Sous burreau que sous brunettes.

Enfin on voit au chapitre xi du livre II de Rabelais , qu'il y avoit aussi des blanchets rayés comme le sont une partie des flanelles qui nous viennent d'Angleterre. Du reste, puisque dans les chausses de Janotus, il ne devoit entrer que trois aunes de drap, il faut, ce me semble, de deux choses l'une : ou que le blanchet fût plus large de plus du double que le drap noir qu'on employoit à des culottes, ou que ces extravagantes culottes fussent de beaucoup plus amples que leur doublure ; ce qui suppose qu'elles étoient bouffantes et enflées par le dehors, à la manière de celles que les portraits de ce temps-là donnent aux personnes du beau monde et aux gens de cour. (L.)

'®* C'est vraisemblablement Matthieu Bande Ue , dominicain lombard, dans le seizième siècle, auteur de plusieurs ouvrages sans réputation, et que Rabelais ridiculise ici à sa manière. Voir la Vie de Léon A", par William Roscoé, anglois, tome IV, page 128.

et figura. Voila dequoi servent les suppositions, et parva logicalia *7. Pannuspro quo supponit? Confuse, dist Bandouille, et distributive. Je ne te demande

'^ Agrippa, dans rénumération qu'il fait des ridicules et dangereuses subtilités de la science des sophistes ou scholastiques de son temps, parle ainsi du livre intitulé : Parva logicalia, où cette pernicieuse doctrine étoit enseignée et traitée à fond : « Longe plura prodigia majoraque portenta iis addidit recentior sophistarum schola^ de terminorum passionibus, de infinito, de comparativis, de superlativis, de differt aliud ab alio, de incipit et définit, de formalitatibus,haecceitatibus, instantibus, ampliationibus,restrietionibus, dis* tributionibus, intentionibus , supposition ibus , appellationibus , obligationibus, consequentibus, indissolubilibus, exponibilibus, reduplicativis, exclusivis, instantiis, casibus, particularisationibus, suppositis, mediatis et immediatis, completis et incompletis , complexis et incomplexis, et caeteris intolerandis vanisque vocabulis quae tra- • duntur in Parvis logicalibus, quibus omnia qusecunque reipsa falsa sunt et impossibilia , vera esse facile convincent : et contra quaecunque vera suiit,velut ex equo trojano erumpentes, iis machinis subito verborum incendio ac ruina vastabunt. » Cette fausse dialectique, qui ne s*étoit établie dans le douzième siècle, que sur le décri de la solide dialectique enseignée par Aristote , fut quelque temps après réduite en art par Petrus Hispanus de Lisbonne, qui fut depuis pape, sous le nom de Jean XXII. Cet homme est Fauteur du Parva logicalia, composé de huit traités particuliers, qu'on augmenta de deux autres dans la réimpression qui se fit de ce volume en gros in-8**, avec un ample commentaire, à Cologne, chez Henri Quen tel. Tan i5oo. Et c'étoit dans ce bel ouvrage, dont les vieux pédants faisoient un cas merveilleux, que le sophiste Janotus avoit puisé la science dont il prétendoit se faire honneur auprès de Gargantua^ et des personnes de la suite de ce prince. (L.) — Rabelais se moque ici des impertinentes subtilités de la dialectique de son temps, et en particulier d'une logique barbare, intitulée : Parva logicalia, dans laquelle la belle doctrine de suppositionibus , de suppositis, de adpositis, tient un rang distingué. Un pédant du caractère de Janotus,

pas, dist Janotus, baudet, quomodo supponit ^ mais pro quo: c'est, baudet, pro tibiis meis. Et, pource, le porterai je egomet, sicut suppositum portât apposi" tum. Ainsi l'emporta en tapinois, comme feit Patelin son drap '®. Le bon feut quand le tousseux, glorieusement en plein acte tenu chez les Mathu-

devoit être consommé dans cette haute science, dont il va donner

un bel échantillon. Voici le titre, entier de cette logique : Pétri His-

pani ulyssiponensis Parva logicalia, Cologne, H. Quentel, i5oo,

in-8°.

'^ Le drapier, dans la farce qui porte le nom de Patelin, dit de

ce dernier:

Dea , il s'en vint en tapinois

 tout mon drap soubz son esselle.

Cette farce fut imprimée pour la première ibis in-8° , à Paris , par .4 Simon Vostre, sans date; elle parut en latin peu de temps après traduite par Reuchlin, qui prit le faux nom à^Alexander Connibet' tus. Comme cette édition étoit pleine de fautes, le neveu du traducteur en procura une seconde gothique, en petit in-i 2 , sur vélin, chez Guillaume Eustace, avec privilège de Louis XII, en daté du 6 septembre i5i2. Le titre de cette traduction, laquelle, soit dit en passant, ne vaut rien, est tel : Comœdia nova quœ Veterator inscribitur, alias Pathelinus, ex peculiari lingua in romanum traducta eloquium. Simon de Colines la réimprima in-S**, en i543. Latinis aurihus gratior , dit le titre de celle-ci, ce qui donne lieu de croire que Gesner pourroit bien s*étre trompé d'avoir attribué à Reuchlin la traduction latine de la farce de Patelin. (L.) — Le Duchat avoit raison de soupçonner que Gesner l'induisoit en erreur. Cette traduction est réellement d'Alexandre Connibert, per Alexandrum Conni' bettum, comme l'indique la fin du titre de l'édition de i5i2, qu'il vient de rapporter : La Monnoy e , dans ses notes sur la bibliothèque de Duverdier (tom. III, pag. 879), prouve que Rabelais n'en est point l'auteur, et qu'il avoit seulement donné une assez mauvaise traduction de cette pièce , qu'on ne doit pas confondre avec la traduction d'Alexandre Connibert; il dit de plus que cette traduction est esti-

rins "9^ requist ses chausses et saulcices. Car péremptoirement luy figurent déniez, par autant qu'il les avoit eues de Gargantua,^ selon les informations sus ce faictes. Il leur remonstra que ce avoit esté de gratis^^^ et de sa libéralité; par laquelle ilz n estoyent mye absoudz de leurs promesses. Ce nonobstant luy feut respondu qu'il se contentast de raison, et que aultre bribe n'en auroit. Raison, dist Janotus , nous n'en usons point céans ^ ' . Traistres malheureux, vous ne valez rien. La terre ne porte gens plus meschans que vous estes. Je le sçay bien: ne clochez pas devant les boiteulx^^. J'ay exercé la meschanceté avecques vous. Par

mée. Le dernier éditeur de Rabelais cite six éditions sans date de cette farce, dont la plus ancienne, in-4'*9 passe pour être de i474) et une avec date, de 1490, iu-4*^, Paris. L* auteur est Pierre Blanchet. Brueys Ta mise en prose et Fa donnée en 1706, sous le nom de V Avocat Patelin. Telle quelle est, dit un éditeur de 1752, elle vaut encore mieux que la prose de Brueys : ce qui fait bien voir qu'un ouvrage en vers est de tout autre prix qu un ouvrage en prose.

'* Béze, sur l'an i533, au liv. I de son Histoire ecclésiastique y nous apprend qu'en ce temps-là l'université de Paris, avoit coutume de s'assembler dans le temple des Mathurins , pour y omr haranguer le recteur. (L.) — Elle y a tenue ses assemblées jusqu'à l'époque de la révolution.

'° Mat. Cordier, De corrupti sermonis emendatione , chap. xxxi, n. 3o. Avons-nous quelque gratis? Nous a-t-on fait quelque grâce?

'* Ce qui donne une grande idée de la très ornée faculté des

lettres de ce temps-là, et de ses représentants.

*' Expression proverbiale empruntée des Grecs. Voy. H. Etienne,

pag. 178 et 179, de son Traité de la précellence etc. (L.)

la ratte dieu, jadvertiray le roy des énormes abus qui sont forgez céans ^ et par vos mains et menées ^^. Et que je soye ladre s'il ne vous faict tous vifs brusler comme boulgres ^^, traistres, lie-

'^ C'est ainsi, comme je crois, qu il faut lire coiiforinément à Tédition de Dolet de i542. (L.)

* * Anciennement ces deux mots ëtoient synonymes, lorsqu'ils étoient joints immédiatement ; et ordinairement le second expliquoit le premier... Dans ces deux passages de Froissart (cités p. 72), hérétique et bougre ne sont qu'un ; mais ici dans Rabelais ce n'est point toutà-fait cela; et je trouve plus de vraisemblance à croire que Janotus accuse ses confrères de sodomie, de trahison, et d'hérésie. On sait le proverbe rapporté dans la confession de Sanci, liv. I, chap. 11. In Francia los grandes y los pédantes. Tous les docteurs de l'université de ce temps-là étoiest généralement soupçonnés de cette infamie, conmie il y en eut depuis qui en furent fortement accusés. Nicolas Maillard fut de ce nombre, sur quoi l'on peut voir H. Etienne chap. XIII de son Apologie ctHérodote, et la comédie du Pape ma' lade, où après ce vers :

C'est magister noster Maillard ,

On lit ces deux-ci :

Qui donc ? nostre maistre paillard.

Ce vénérable sodomite ?

La pièce fut imprimée à Rouen, ou plutôt à Genève, in-S**, Tau i56i ; mais en 1691 , il s'en fit une autre édition in-i6, sans nom de lieu, par François Forest. Et au revers du titre de cette dernière édition se trouve un sonnet où, parlant du même N. Maillard, lepoëte s'exprime ainsi :

Pourquoy dedans Poîssy n'est-il à la dispute? 11 dit qu'à son regret il en est eslongné ; Car Beze il eust vaincu , tant il est habile homme. Pourquoy dont n'y est-il ? il est embesongné Après les fondemens , pour rcbastir Sodonie.

reticques et sedu^îteurs, ennemys de Dieu et de vertus.

A ces motz, prindrent articles ^^ contreluy : luy, de Faultre costé, les feit adjourner. Somme, Je procez feut retenu par la court , et y est encores. Les

J*ai dit que généralement tous les sorbonistes de ce temps -là ëtoient soupçonnés du vice de pédérastie ; mais aucun d'eux n'en fut si hautement accusé que ce Maillard. Une anatomie de la messe, réimprimée en i562, lui reproche ^bq. 542 de cette édition, d'avoir ▼oulu violer un jeune clerc de palais , sur quoi on lui fit Tépitaphe suivante, où il est mal nommé Jean.

Ici gist maistre Jean Maillard , Beaucoup plus bougre que paillard :

Soutenant, si la chair irrite Un de nos maistre de Sorbonne , Qu'il ne pesche estant sodomite :

Trouvant ceste voye fort bonne :

De peur qu'une femme fragile , Son secret ne pouvant celer.

Ne scandalizast l'Evangile , Nostre maistre allant déceler , Qui par simple et bonne équité Se seroit à elle preste.

£t c'est ce même fait, et plusieurs autres tout semblables, dont le nommé Taurin Grai;;elle avoit connoissance , qu'il osa reprocher en ■face à Maillard en 1 55^ , à la veille qu'étoit Gravelle d'être brûlé pour la religion. Voyez Béze, Histoire ecclésiastique , tom. I, pag. 127. (L.) '^ Articuli dicuntur capitula in judicio probando, disent nos dic> tionnaires de droit. Janotus venoit de s'empoi^er contre eux ; ils prennent de là occasion de recueillir contre lui quelques chefs d'accusation, sur lesquels ils prétendent lui fhire faire son procès. De temps immémorial on ne voyoit qu'articles de la Sorbonne contre de savants hommes, que ce corps accusoit d'hérésie. £t c'est à quoi il ast fait allusion dans les épitres Obsc. Vir.y lorsque, vol. II, épitre XVI, M. Jean PilentorLs écrivant à notre maître Ortvinus : Salâtes

magîstres *^, sus ce poinct, feirent veu de ne soy xlescroter; maistre Janot avecques ses adherens feit veu de ne se mouscher, jusques a ce qu'il en feust dist par arrest difinitif.

Par ces veuz sont jusques a présent demeurez et croteux et morveux ^7 : ear la court n'ha encores bien grabelé toutes les pièces. L arrest sera donné es prochaines calendes grecques ^^, c'est a dire janxais. Car vous sçavez qu'ilz font plus que nature, et contre leurs articles propres. Les articles de Paris chantent que Dieu seul peult faire

vohis opto pluresy lui dit-il^ Qiiain sunU.» in Ungaria pediculi, in Parrhisia articuli. (L.) — Cest d* articles, pris dans le sens de chefit d'accusadion, que nous avons dit articuler des chefs d'accusation.

*^ Les maîtres.

*' La crasse, Tordure, les crottes, et la vermine, étoient comme inhérentes à la personne de messieurs nos maîtres, particulièrement du temps de Vives qui, parlant des robes des sorbonistes de Paris, témoigne qu'ils les portoient, crassas, detritas, laceras, lutulentas, immundas, pediculosas, Cest dans son Dialogue des censeurs, où, par rapport au portrait qu'il venoit de faire de ces gens-là, il les compare aux anciens cyniques et à de vrais pouilleux. Du reste rano* nyme^ qui fit imprimer pour la première fois à Lyon, in-S**, i56o, une traduction des Dialogues de Vives, a rendu le mot lutulentas par croteuses; mais dans une autre traduction des mêmes dialogues Yauf teur, qui est Benjamin Jamin, frère du poëte Amadis Jamin, an lien de croteuses a mis crotées. D'où j'infère que croteux y qui étoitbon encore en i56o, pouvoit avoir vieilli en 1678, lorsque cette traduction fut imprimée pour la première fois à Paris, in- 16. (L.)

** Cest un proverbe, dit l'alphabet de l'auteur, pour signifier une impossibihté, d'autant que les Grecs ne comptaient point les jours par kalendes, nones, ides , comme les Latins, mais par la nouvelle lune.

ehoses infinies. Nature, rien ne faict immortel : car elle met fin et période a toutes choses par elles produictes : car omnia orta cadunt, etc^^.

Mais ces avalleurs de frimars font ^° les procez devant eulx pendens , et infinis , et immortelz. Ce que faisans ont donné lieu, et vérifié le diet de Chilon^' lacedemonian , consacré en Delphes, disant : misère estre compaigne de procez, et gens plaidoyens misérables. Car plutost ont fin de leur vie que de leur droict prétendu.

*^ Omniatjue orta occidunt, dit Salluste au commencement de son Bellum Jugurthinum. ( L. )

^** * Rabelais appelle ainsi les gens de robe encore au chapitre lit suivant, et dans le prologue du livre III, parcequ*allant de bonne heure au palais ils sont sujets à gober le brouillard froid et épais, qui tombe en abondance dans les matinées du mois de mars. (L.) — « Avalewrs de frimars, pàrceque , dit aussi l-ëditeur de ' 1 7S2 , les pr^ «dents, conseillers, et autres gens de robe, n'ayant point de carrosse en ce temps-là, s'en alloient à pied, ou montés sur une mule, au palais, dès les six heures du matin, pendant les froids les plus vifs. M Mais c'est plutôt pàrceque les suppôts de la justice ne vivent que de brouilleries, des brouillards de la chicane et des procès.

' ' Pline , liv. VII , chap. xxxii. ( L. )

37a LIVRE I, CHAP. XXI.

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