CHAPITRE XXII
Les jeux de Gargantua.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE
Dans ce chapitre, l'auteur fait une très curieuse et longue ënumëration des jeux de son temps. Ces jeux sont au nombre de deux cent quinze, ou plutôt de deux cent quatorze, car celui à la chevesche y est répété deux fois dans plusieurs éditions; mais les doubles emplois diminuent beaucoup le nombre de ces jeux. On verra dans les notes que le même jeu est répété autant de fois qu'il avoit de noms différents dans les jargons des provinces. Il y donne à Gargantua ^ pour serviteurs et compagnons , des seigneurs qui composoient réellement la cour de François V\ tels que les seigneurs de Fou. de Gourville, de Marigny, et autres; trait remarquable, et qui prouve bien que Gargantua et François I" étoient le même personnage. Gargantua, ajoute-t-il, passoit sa jeunesse à se divertir et à dormir. L'histoire le dit aussi de celle de François I".
Voici les divers jugements que l'abbé de Marsy, Bernier, et Dufreny, ont porté de ce chapitre :
a Rabelais, qui avoit, dit l'abbé de Marsy, une prodigieuse mémoire, et qui quelquefois écrivoit indistinctement tout ce qu'elle lui dictoit, fait, dans ce chapitre, l'énumération ennuyeuse de plus de deux cent cinquante
GARGANTUA. Sgr
jeux. Je n'aurois pu les supprimer tous, sans défigurer entièrement mon auteur. J'ai conservé les plus connus, dont on voit que l'origine est ancienne... Avant François I", les femmes de qualité vivoient tristement dans leurs duchés et dans leurs baronies, où elles se promenoient un faucon ou un épervier au poing. François les attira à la cour, et il fallut bien les amuser. Ce fut alors que l'amour du luxe, du plaisir et des amusements frivoles, s'introduisit en France. Le roi s'y sentoit lui-même porté par son humeur vive et enjouée, et naturellement enfantine. C'est à quoi Rabelais fait certainement allusion dans tout ce chapitre : c'est pour cela qu'il fait jouer à son Gargantua tant de jeux divers , et sur-tout tant de jeux d'écolier, comme la Savate, le Cheval fondu. Pet en gueule. Telle étoit l'humeur de François 1". Ce que j'en ai dit dans la clef du chapitre vu se rapporte parfaitement à l'idée qu'on en donne ici, et prépare les lecteurs à toutes les espiègleries que Rabelais lui fait faire dans ce chapitre. »
u On voit ensuite, dit Rernier, un grand dénombrement de jeux dont nous ne connoissons plus qu'une partie, pour nous faire voir que le jeu étoit alors toute l'occupation des jeunes princes, d
« J'ai connu, dit Dufreny dans son Parallèle d'Homère et de Rabelais, un Rabelaisien outré, qui, dans une tirade de deux cents noms de jeux qu'on, apprend à Pantagruel (à Gargantua) j croyoit voir sur chaque mot une explication historique, allégorique et morale. Il est pourtant visible que Rabelais n'a eu aucun dessein, en nommant tous ces jeux, que de faire voir qu'il les savoit tous; car, dans ces temps où les savants étoient rares, ils se faisoient honneur de détailler, de dénombrer, de citer à tout propos, et d'étendre, pour ainsi dire, leur érudition jusque dans les moindres arts. Il faut croire, pour la justification d'Homère, qu'il vivoit dans un temps à-peu-près pareil, car
(( il est ^and enumerateur et grand detailliste, disoit Ba- (( bêlais; Homère et -moi pouvons être a bon droit paralleu lisez , en ce que sommes par nature tant soit peu beauu coup di(jressionneurs et babillards. »
Le dernier éditeur de Rabelais a donné, dans la table des matières de son troisième volume , au mot Jeux, une longue liste des danses qu'un imitateur de Rabelais a dé^ nombrées au chapitre xvi des Navigations de Panurge» Nous y renvoyons le lecteur qui seroit curieux de connoître ces danses anciennes. Ce sotit ^ pour la plus grande partie; des espèces de rondes, dont les noms sont formés des premiers mots de la chanson que Toti chantoit en les dansant. Voici les noms des plus bizarres : les Six visaiges, le Trehory de Bretaigne, les Crapaulx et les Grues, Picardie la jolie, la Mousque de Biscaye, la Perronelle, Ghasteau bryant. N'y boutez pas tout. N'y boutez que le bout, le Bal d'Hespaigne. Mon con est devenu sergent, la Marguerite (danse historique qui existe encore parmi les enfants), etc., etc.
Puis , tout lourdement grignotant d ung transon de grâces % se lavoyt les mains de vin frais, sescuroyt les dents avec ung pied de porc, et de-
' Encore, liv. II, chap. \iy je grignote d*ung transen dequelcque missijicque precation. Grignoter c'est ronger, et trançon ou transon c'est une petite tranche. Ainsi, il y a ici une double métaphore; et c'est comme si Rabelais disoit que Gargantua, assoupi qu'il étoit de sa débauche du dîner, faisoit entre ses dents un petit bout de prière, à -peu-près comme VEt heata viscera, etc., du baron de Féneste. (L.) — Grignottant quelques mots de grâces, c'est-à-dire murmurant entre ses dents et machinalement ses grâces, après le repas.
GARGANTUA. SgS
visoyt joyeusement avecques ses gens. Puis , le verd estendu ^, Ion desployoyt force chartes , force dez, et renfort de tabliers^. La jouoyt^
Au flux 4, A la prime 5,
' Cest le tapis vert, pour jouer. — ^ Damiers ou échiquiers.
* Sorte de jeu de cartes. Rabelais le met à la tête de tous les autres, comme étant en vogue, même à la cour, dès le régne de Louis XII. Hubert Thomas, Vie de Félecteur palatin Frédéric II. Francf., in-4°, 16249 P^G* ^4 9 ^^^^ l'année i5oi : « Rex yero Ludo- M vicus et plerique alii, spectantibus militibus, coronatorum chartis « ludebant , ludo ea tempestate frequentissimo , quem etiamnum « hodieFLUEREappellant. » (L.) — Louis XII, comme on voit, jouoit au flux y dans son camp, à la vue des soldats. Ce jeu devint encore plus à la mode sous François V'^ qui établit des cercles réglés à sa cour. C'est donc parcequ'il plaisoit fort à ces deux rois, que Rabelais le met à la tête de tous les jeux auxquels joue Gargantua. Ce ' jeu a donné naissance à la prime, au berlan, et aux autres jeux où le nom de flux est employé. Flux se dit encore en plusieurs jeux de carte, quand il y en a plusieurs de suite de même couleur. Au jeu d'hombre être àjîuxy c'est n'avoir que des triomphes, et ne pouvoir lâcher. On joue le flux à quatre, et on y donne quatre cartes à chacun. Celui des quatre qui a le plus de cartes d'une même couleur, a le flux, et gagne l'enjeu. Ce jeu est encore en usage parmi les paysans et dans les cabarets des environs de Cognac et de Fontenay-le- Comte, ainsi que plusieurs autres jeux de Gargantua, à ce que nous a assuré M. Bcauséjour, député de la Charente-inférieure, qui nous a donné des renseignements précieux sur quelques uns.
' Il y a la gi*ande et la petite prime ^ et l'une et l'autre est un jeu de cartes à quatre personnes. A la grande, on joue avec les figures, mais à la petite, où on donne à chaque joueur quatre cartes, une à une , la plus haute des cartes est le sept , qui vaut vingt et un points ; celle qui suit est le six, qui en vaut dix-huit, et la suivante est le cinq, qui en vaut quinze. L'as vaut seize points; mais les autres cartes, c'est-à-dire le deux, le trois et le quatre, ne valent qu'autant de . points qu'ils en marquent. A toutes ces cartes on ajoute, si l'on veut,
A la vole ^, A la triumphe 8,
A la pille 7, A la picardie 9,
uu quinolaf qui est ordinairement le valet de carreau, qu*on fait yaloir pour telle carte et en telle couleur qu*ou veut. Après quoi chacun des joueurs ayant étalé ses quatre cartes, celui dont les cartes sont des quatre couleurs gagne la prime ; et si elles sont de même couleur, il gagne le flux. ( L. ) — Ce jeu étoit autrefois fort en vogue : c'est pour cela, et à cause de son ancienneté, que Rabelais le met un des premiers. Il se jouoit encore en France sous Louis XIV. Avoir prime f c*étoit avoir ses quatre cartes de différentes couleurs. La prime l'emportoit sur le point. On disoit jouer à la prime, perdre son argent à la prime. Il y avoit la grande et la petite prime. La grande étoit celle qui étoit composée de plus de trente points.
^ La vole est encore un terme de jeu de cartes, qui se dit quand quelqu'un fait toutes les mains ou levées des cartes, à l'hombre, à la béte, à la triomphe, etc. ; et alors chacun des joueurs lui doit une marque, f^o/e vient du latin t;o/a, paume de la main. Cest parceqne ce mot avoit le même sens, et parceque, dans le jeu de cartes, on dit la vole, lorsqu'une personne fait toutes les mains, enlève tout, qu'on en a fait vol, voler et voleur. En effet, le voleur enlève et ravit avec la vole ou la main : c'est ainsi qu'on a fait de paume, empaumer pour voler, et empoigner de poigne. Nous ferons remarquer à cette occasion que les journaux qui ont expliqué par empoigner le vieux mot empugner, en citant un marquis de Foucault qui a empugnéla place forte de Brouage, se sont trompés : empugner signifie ici impugnare, attaquer, prendre d'assaut, qui vient àepugna, combat, et non de pugnus^ poing.
^ Piller se dit encore en certains jeux de cartes, comme à la triomphe, quand celui qui a fait découvre un as, il a droit de prendre l'as et les autres cartes de même couleur qui suivent après, et d'en remettre d'autres en leur place. On a dit aussi pille pour butin pris sur l'ennemi.
' La triomphe est un jeu de cartes qu'on joue un contre un, ou deux contre deux. Triomphe se dit aussi de la couleur de la carte qu'on retourne, après qu'on a donné aux joueurs le nombre de cartes qu'il leur faut, ou de celle que celui qui fait jouer a nommée, et qui emporte toutes les autres : c'est la même chose qu' à-tout. C'est
GARGANTUA. SgS
Au cent »°, A la malheureuse ",
A l'espinay « ', Au fourby '3,
de là que \dent le nom du jeu de la triomphe, et qu on dit le roi, la dame de triomphe ; j'ai trois triomphes eu main; la triomphe est cœur. Ce jeu est encore fort en usage dans ce qu'on appelle, par un abus honteux, les académies de jeux,
^ Le traducteur anglois du Rabelais a rendu le nom de ce jeu par Atihe prick and spare noty c'est-à-dire, pique et n'épargne point, ou pique hardiment. Ce qui me fait croire qu'à ce jeu les enfants, ou piquent dans un hvre avec une épingle , ou montent les uns sur les autres comme sur des chevaux. ( L. ) — Picardie vient donc de pique hardie : c'est ainsi qu'on appeloit cotte 'hardie une espèce de cotte, et qu'on disoit^ d'après les Curiosités françoises d'Oudin, des picards pour des poux y parcequ'ils piquent. Si ce jeu consistoit, comme le croit Le Duchat, à piquer dans un livre avec une épingle 9 ce seroit, dit Adry, dans les jeux de l'enfance, ce tju'on appelle tirer à la belle lettre ou à la blanque. Mais comment s'en rapporter à un traducteur qui doit entendre Rabelais encore moins que nous !
'^ Aujourd'hui jouer un cent de piquet, c'est jouer une partie de cent points au piquet. Cest un jeu de cartes dans lequel on fait des mariages , toutes les fois qu'on a en main le roi et la dame de la même couleur. Le premier qui fait cent, gagne : de là le nom de ce jeu, et celui de mariage, qu'on lui donne aussi. Ce jeu est également resté sons ces deux noms et sous celui de grande brisque, dans la Charenteinférieure.
' ' Ce jeu seroit-il celui de l'instrument de musique appelé aujourd'hui épinette, ou un jeu analogue?
** Ce jeu est le même que le malheureux, le hère, et le maucontent qu'on voit ci-dessous. Aussi n'en est-il point fait mention dans Fcdition de Dolet. ( L. ) — Ainsi ces quatre jeux , qui n'en font qu'un? sont des doubles emplois qtii proviennent de l'ignorance des premiers éditeurs, qui ont cru enrichir par là une nouvelle édition, et non du fait de l'auteur. On trouvera encore d'autres exemples de ces répétitions du même jeu sous des noms différents et sous le même nom.
'^ Cest-à-dire, au fourbe y selon Le Duchat. Voilà, dit l'éditeur de 1 762 , un jeu fort singulier, et qui doit sans doute son origine aux Normands et aux Gascons.
A passe dix '4, A troys cens ,
A trente et ung »5, Au malheureux '7,
A pair et séquence J^, A la condemnade 'S,
'^ G est un jeu à trois dés, où Von parie que les trois ensemble passeront dix points. Il faut pour cela qu il y ait deux dés qui marquent autant l'un que Vautre. Quand ils marquent tous trois également, cela s'appelle rafle.
'^ C'est apparemment, dit de Marsy, le jeu que nous appelons trente et quarante, où celui qui a trente et un y ou qui en approche le plus, a gagné.
'* Voyez à la séquence ^ note 27.
'" Cest, dit Bemier dans ses Additions, le hère, appelé en Languedoc le malouroux ou malencontreux, et en Auvergne l'asne. Voyez à la malheureuse, note 12.
'* Jeu de cartes à trois personnes. Celle à qui il n'appartient ni de donner ni de couper, nomme une carte, et celui-là gagne, à qui cette carte arrive, et l'on donne des cartes jusqu'à ce qu'elle soit tirée. On voit dans les œuvres de Marot une Épitre qu'il perdit a la condemnade contre les couleurs d'une demoiselle; et des auteurs italiens, plus anciens que Marot et Rabelais, font mention du même jeu, qu'ils nomment condennata. Jean Marot, pag. 4' de la nouvelle édition de ses œuvres :
C'est mal joué le jeu de condemnade ,
A qui roy vient quant ung vallet demande.
Autre jeu de la condemnade qui se joue en Languedoc, et qui n'est pas un jeu de cartes. Il s'agit de savoir qui paiera des oublies pour toute la compagnie. L'oublieur qui les débite s'adrcssant, l'un après l'autre 9 à quelqu'un de la troupe, lui commande ceci ou cela, puis venant à celui à qui il lui plaît d'endosser l'écot, vous paierez, lui dit-il, par une manière d'arrêt, que ceux du pays nomment condemnade, comme qui dh*oit condamnation. (L.) — m Je me souviens, dit Ménage, d'avoir lu condemnata^ en la même signification, dans des auteurs- italiens plus anciens que Marot et Rabelais : ce qui me fait conjecturer que ce jeu nous étoit venu d'Italie. Jean de La Case en fait mention dans son Capitolo délia stizza. » Coquillart, dans ses
A la charte virade '9, A qui ha , si parle ^^
Au maucontent ^^ A pille, nadejocque, fore ^4^
Au lansquenet *% Au mariage 2^,
Au cocu 22j Au gay ^%
Droits nouveaux, en parle aussi :
Puis quant la bourgeoise est en galles , Une caterve, une brigade, Vient jouer an son des cymbales, Au glic , ou à la comlampnade.
On lit dans la Nouvelle xxiii de des Périers : « Ilz s*adviserent de jouer leurs bottes a belle condemnade. »
'• A la carte tournée.
*** C'est le hère, appelé malheureux en Languedoc, et ici mau^ content, parcequ'à ce jeu celui qui est mécontent de sa carte, la change s*il peut; faute de quoi il est malheureux et devient le hère. (L.)
*' Jeu de hasard qui se joue avec cinquante-deux cartes oM un jeu entier. On y donne à chacun une carte sur laquelle on met ce qu*on veut ; celui qui a la main se donne la sienne ; il tire ensuite les cartes, et, s'il amène la sienne, il perd: s'il amène quelqu'une des autres, il gagne. Ce jeu est défendu.
*' Cest encore le hère, selon Bemier et Le Duchat. Voy. notes 1 2 et 20.
^' Encore le hère, en tant que celui qui le donne à son voisin doit dire en changeant de carte. Hère court. (L.)
** Encore hv. II, chap. xi, à tant ^ pille, nade ,jocque , fore. Cest le jeu du toton. Pille , de l'italien pigliar, c'est RCcipe: nada en espagnol veut dire nihil. Jocquc^ de l'italien giuoco, c est pone, ou mettez au jeu : et fore, de l'italien /uora, signifie totum, c'est-à-dire que tout est gagné ^ et qu'ainsi on est dehors, et le jeu fini. (L.) — n y a, dit Adry, sur les faces du toton, P, qui signifie en italien pigliar, prendre; N, nade, en espagnol, tien; J^jocque^ en italien giuoco y au jeu, mettez au jeu; F^fore, qui vient defuora, dehors. Cest donc de ces quatre mots inscrits sur le toton que vient le nom de ce jeu.
*' Cest un jeu de cartes fort connu.
A Fopinion , A la séquence ^7,
A qui fait Fung fait Faultre^ Aux luettes ^y
'^ Au j'é, ou à yé fius et séquence y coinine on lit à la gasconne, liv. rV, chàp. XIV des Aventures de Féneste. On appelle j'ay, en Normandie, le jeu de brelan, parceque le joueur ait j'ai ^ lorsqu'il a deux cartes semblables. Dans le Rabelais de Hollande on htfé; mais dans l'édition de Dolet, suivant Tancienne orthographe, au lieu dej'oy, ou deféy on lit gay avec un ^. Le poëte Guiot de Provins, dans l'un de ses Fragments cité par Fauchet, chap. vi du deuxième livre de son Recueil d'anciens poètes François :
Pais les \i
Dedans le terme tos morir
De vU mort, car g'ez vi meordrir.
G'ez^ c'est-à-dire, je les : et le patois messin parle encore de la sorte. (L.) — Bernier dit aussi que aujé est un jeu de basse Normandie: ainsi il faudroit écrire dans le texte auj'ay.
^^ Séquence est un terme du jeu de hoc, de l'impériale, et autres jeux de cartes: c'est une suite (sequentia) de plusieurs cartes de même couleur. Cest ce qu'on appelle au piquet, quinte y quarte tierce; et à d'autres jeux de cartes ,y7ttx. Voyez note 4* ^^ là on. dit une séquence de dames, de valets, de cinq cartes, de six cartes, etc. De là un autre jeu de Gargantua, nommé à pair et séquence.
^^ Encore livre II, chap. v, les gabarriers de Bourdeaux jouans aux luettes sus la grave. Et liv. Y, chap. xxiii, /orce dez, cartes y tarots y luettes, eschetSj et tabliers. On appelle luettes y en Bretagne, le jeu de la fossette y et ce jeu est commun à Nantes comme à Bordeaux; parceque les enfants y jouent volontiers sur le gravier, avec des coquilles que le rivage leur fournit en abondance. Je ne sais si luette, à ce jeu, ne seroit pas une corruption de louvettCy noui qui, aux luettes, désigneroit certaine coquille qui domineroit sur les autres plus petites. A Metz, les enfants jouent, sm* une espèce d'échiquier, à certain jeu qu'ils appellent loup, où les deux loups sont deux cailloux assez.gros en comparaison de bon nombre d'autres qu'ils nomment brebis^ et qui à peine peuvent éviter d'être toutes forcées ou prises par ces deux loups. (L.) — « Le commentateur de Rabelais, dit Adry, prétend que le jeu que celui-ci appelle luette doit peut-être
Au tarau ^, Au beliné 3',
A coquimbert, qui gaigne Autorment^^, perd ^ ; A 1 a ronfle ^,
s'appeler louvetiCy et qu'alors ce seroic le jeu des deux loups. Il ne fait pas attention que Rabelais parle aussi du jeu de renard. » Cette objection seroit bonne, si le même jeu n ëtoit pas, comme ou Ta déjà TU, répété sous différents noms. Ainsi, elle ne doit pas empêcber de croire que luette ne vienne de louvette par contraction. La luette^ conmie on l'appelle en Saintonge , est un jeu de cartes encore usité parmi le peuple et sur-tout parmi les matelots de cette contrée. Rabelais dit ailleurs que Pantagruel trouva les matelots à Bordeaux, occupés à y jouer sur la grave.
*' Les Paradoxes de Charles Etienne, déclamation v : « L'inventeur des chartes italianes, desquelles ou s'esbat au jeu appelé Tarault, feit, à mon avis, fort ingénieusement, quand il meist les deniers et les bastons en combat à l'encontre de force et justice ; mais encore mérita il plus de louange d'avoir en ce dict jeu donné le plus honnorable lieu au sot, ainsi que nous à l'az, que nous debvons appeler nars, qui signifie sot en allemand. » Selon Ménage, nous appelons tarots ces cartes, parceque afin qu'on ne puisse les recounoître, comme on fait les blanches, pour peu qu'on en ait joué, elles sont tarotées, c'est-à-dire, sursemées sans nombre d'une façon de ces tarières dont les charpentiers se servent à percer le gros bois. (L.) — Les tarots sont un jeu fort curieux et fort savant usité en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Suisse, et même en France. On le joue avec une fois autant de cartes qu'il en entre dans nos jeux ordinaires. Ces cartes sont plus grandes, et marquées d'autres figures que les nôtres, comme copaSy dinerosy espadillos, bastos, etc., au lieu de cœurs, carreaux, piques et trèfles. Ces noms espagnols, qui signifient coupes, deniers, épées, bâtons, prouvent que ce jeu est d'origine espagnole. Ces cartes sont tarotées à l'envers, c'est-à-dire, marquées et imprimées sur le dos, de grisailles en compartiments. La luette^ comme on l'appelle en Saintonge, est un jeu de cartes usité parmi le peuple, et sur-tout parmi les matelots de cette contrée. Rabelais dit ailletu*s que Pantagruel trouva les matelots, à Bordeaux, occupés à y jouer sur la grave.
4oo LIVRE I, CHAP. XXII.
Au glic ^, A la mourre ^,
Aux honneurs ^^, Aux eschetz,
Jeu de damier où celui qui trouve le secret de perdre toutes ses dames, gagne la partie. (L.) — • « A Metz, ajoute Le Ducbat daos Ménage, les enfants jouent un jeu qu'ils appellent. C'est aujourd'hui la saint Humherty qui quitte sa place la perd : ce qu'ils disent en prenant sans façon 1e place de celui d'entre eux qui s'est levé. Ce que je remarque, continue-t-il, parceque comme à ce jeu le nom de Humhert rime avec perd; de même au jeu de coquimherty imberi est le nom propre Humhert: de sorte que le jeu de coquitnberty qui gagne perd, suppose que quelqu'un qui avoit pris ou trouvé le coq d'un nommé Imbert, croyant profiter de son larcin ou de son bonheur prétendu, trouve qu'il avoit plus perdu que gagné, en ce que ce coq lui coutoit plus à nourrir pendant l'hiver qu'il ne lui valut auprès de ses poules , ayant peut-être été repris par son maître à l'entrée du printemps. Le coquimbert est aussi un jeu de quilles de la Touraine. » Cette supposition gratuite est aussi ridicule qu'inutile : le nom du jeu de coquimbert ne vient pas de coq imbert. Il est la contraction de giuoco di chi vincCy perde y qui est le nom qu'on lui donne en italien, ou même une corruption de qui gagne ^ perd^ son nom françois. Ainsi il n'est pas besoin de supposer une historiette pour en donner l'origine. « Ce jeu, dit Adry, est moins un jeu particulier qu'une certaine manière déjouer différents jeux, comme les dames, le billard, les cartes. Celui qui force son adversaire de le vaincre, a gagné. Les Espagnols appellent ce jeu la gana pierde ; mais ils n'y jouent qu'au jeu de carte appelé le reversis,
^' Encore liv. II, chap. vu, le beliné de Court, Et au prologue du liv. rV, beliné, corbinéy trompé y et affiné. Je crois que c'est une espèce de boutehors, où l'on traite les gens en béliers y qu'on tire parles cornes pour les faire sortir de la bergerie. ( L. ) — Sans adopter ni nier l'origine que Le Duchat donne à ce jeu, nous ferons remarquer qu*on a dit en vieux françois belin pour mouton , pour sot et pour sorcier, parceque le mouton est le symbole de la stupidité, et que les bergers passent encore pour des sorciers parmi le peuple^ sans doute parceque Apollon, dieu des devins, a été berger. De belin on a fait heliner, qui s'est dit pour tromper, attraper, et pour s'accoupler à la
GARGANTUA. 4oi
Au regnard ^7, Aux vascheâ %,
Aux mare] les ^, A la blanche 4»,
manière des béliers avec les brebis. Bel in et bélier doivent venir du latin bulloy ornement en forme de cœur qu'on pendoit au cou des enfants comme une amulette, pour les préserver des sortilèges^ et qui ressembloit au (];relot qu'on pend au cou du bélier : ce qui le prouve, c'est que le mot anglois 6e//, cloche, en vient évidemment, et que les cloches passent encore pour avoir la vertu de conjurer les orages et les sorciers qui sont dans les nuages «
^* Sorte de jeu de cartes. (L.)
^^ « La ronfle, en Italie et en France, dit La Monuoye sur la vingtneuvième Nouvelle de des Périers, étoit une sorte de jeu aux cartes. Gomme le principal avantage étoit d'y avoir le point, de là est venu qu'on a dit avoir la ronfle quand on avoit le point : et peut-être avoit-on donné le nom de ronfle à ce jeu, parceque le joueur qui avoit le plus haut point l'entonnoit avec une espèce de ronflement pompeux. Aussi dit-on burlesquement qu'un homme fait ronfler ses qualités , quand il les annonce avec pompe. Ici jouer à la ronfle n'est autre chose, par allusion à cet an<;icn jeu, que dormir en ronflant. » En effet on lit dans le grand Dict. de Trévoux : « Ronjle, c' étoit autrefois une espèce de jeu. On appeloit aussi ronjle, au jeu de piquet, ce qu'on appelle aujourd'hui point. Ainsi on disoit compter sa ronflcy pour dire, compter son point. Ce mot n'est demeuré en usage qu'en cette phrase proverbiale -.jouer h la ronfle^ pour dire, dormir profondément et en ronflant. » Ce jeu est encore usité dans les Vosges.
^^ Cestla chance. De l'allemand (^/«câ, hasard, chance. H. Etienne, cfaap. VII de son Apol. d'Hérodote , rapporte un passage des Sermons d'Olivier Maillard, où ce prêcheur reprochoit à de certains prélats dé son temps, qu'ils ne faisoient que paillarder et jouer au glic ; Ad taxillos et aléas y dit-il ailleurs. Et Villon avoit déjà fait mention de ce jeu, comme aussi maître Éloi d'Amenrnal, auteur du livre de la Diablerie. Au berlan, au glic, aux quilles, dit Villon. Aux dez, au g lie y aux belles tables, dit cet autre vieux poète. A Metz, où le patois conserve beaucoup de mots allemands, on appelle glic, au jeu de dixcroix, le hasard qui arrive lorsqu'un des joueurs a trois ou quatre rois, dames ou valets : et on l'appelle de la sorte, comme une
4o2 LIVRE I, CHAP. XXII.
Ala chance 4', Aux tables 43,
A trois dez ^\ A la nicque nocque 44,
bonne fortune , parceque la glique, comme on parle, vaut plnsMors points, lorsqu'un des joueurs n a pas une glique plus forte, auquel cas trois rois empêchent trois darnes^ et trois dames' trois valets; comme aussi quatre valets, qui rompent trois rois, sont infirmés par quatre dames ou par quatre rois. (L.)**— « Ce mot est pur alleman {sic)^ ajoute Le Duchat, dans Ménage, et signifie chance ou plutôt hasard heureux. A Metz, où ce mot s'est conservé, et où on le prononce g lit par corruption, il ne désigne aucun jeu particulier; mais c'est un des plus fréquents incidents d'un certain jeu de cartes appelé le dix-'croix. »i — Coquillartle nomme augUr. Voy. note i8. Ces changements du c ou A: final en t et en r sont assez ordinaires dans notre langue. Gliick^ en Allemand, signifiant en effet bonheur, fortune, le jeu du glic devoit être le même que celui de la chance^ qui est plus bas.
^^ Les honneurs^ au jeu de cartes, ce sont les figures, le roi, la dame, le valet, les matadors à l'hombre.
^^ Ce jeu est fort commun en ItaUe, ou on l'appelle morra : deux personnes le jouent ensemble, en se montrant les. doigts en partie élevés et en partie fermés, et en devinant en même temps le nombre de ceux qui sont élevés. Ce jeu, qui étoit aussi connu des Romains, s'appeloit en latin micatio digiiis. Son. nom italien doit venir d*amory l'amour, par la perte de l'a initial, qui s'est contracté avec l'a final de l'article la» C'est en effet un jeu muet des amants. Polydore, Virgile, et Ange de.Rocca, appellent ce jeu un jeu de fous,.et dérivent son nom du grec fcotfoc, fou oujM»fUy folie. Mais ce qui confirme noire étymoiogie, c'est que Nonnus, dans son poëme des Dionysiaques, fait jouer l'amour et l'hyménée à un jeu semblable à celui de la mourre.
^^ Autrement le jeu de la poule et du renard, quand une dame qu'on appelle le renare/ attaqué et prend douze pions qu'on nonune poules. Voy. du Cange au mot Fulpes, et Furetière aux mots Poule et Rerard. Agrippa, grand plagiaire, a parlé de ce jeu, chap. xrv de son de Fanitate Scientiarum ; mais ce qu'il en dit là est tiré fort fidèlement de Jean de Salisberi, chap. v du liv. I, De nugis Curial. (L.) — Le Duchat
GARGANTUA. 4o3
Au lourche 45, Au barîgnin 4;,
A la renette 4^, Au trictrac,
se trompe 9 selon Adry, lorsqu'il cite Jean de Salisberi ^omme parlant du jeu de renard : par le mot dé vulpes, dont celni*«i se sert, il est certain qu'il faut entendre un certain èoup de dé. On joue à ce jeu sur un damier, avec douze dames qui peuvent avancei* et aller de cote , mais jamais reculer. Celui qui les conduit cherche à les mener à l'autre extrémité du damier ou du poulailler. Un renard qui a ulie forme particulière, mais qui peut, être représenté par une dame damée, cherche à croquer quelque poule; ce qu'il fait, lorsqu'il peut sauter sur quelqu'une qui a derrière elle une case découverte. Ce renard peut aller en tout sons. Ot^ cherche à l'empéchcr de. prendre les poules, à le faire reculer, ou même à lenfermer, en serrant telleHient les poules autour de lui, qu'il ne puisse plus ni avaiicer ni cecuW« Alors il est, comme dit La Fontaine, • -
Hontenx comme un renard qu'une jièale'auroit pris.
On appelle aussi ce jeu le jeu de la poule et du renard.
'* Le jeu des marelles ou merelles est un jeu de petits garçons, qui consiste en une manière d'échelle faite avec de la craie sur la terre, et où les enfants marchent à cloche-pied, en poussant avec le pied un petit palet. Cest aussi un jeu d'écoHers qu'on joue à deux sur un tablier distingué par plusieurs lignes, et dans lequel un des joueurs emploie des dames, ou marques rouges, et l'autre des blanches. Pour gagner, il faut qu'il s'en trouve trois en ligne droite. Ce jeu est fort ancien : Ovide en a parlé; et Guyet elLpliqne par le jeu des merelles le passage de Lucain que d'autres entendent du jeu des échecs. Les anciens rob de N'àvarre aVoient pour armes des merelles; et l'on doit s'étonner que Le Motteux n ait pas songé à s'en prévaloir, pour prouver que Gargantua étoit un roi de Navarre. L'auteur (lu glossaire de la langue romanche trompe, quand il dit qu'on appeloit marellier ou merellier le jeu des merelles : ce devoit être le tablier sur lequel on le joue qu'on appeloit ainsi. Adry distingue deux manières différentes de jouer aux marelles, qu'il décrit très au long dans son Dictionnaire des Jeux de Cenfance : nous y renvoyons le lecteur.
4o4 LIVRE I, CHAP. XXII.
A toutes tables 4«, A reniguebieu ^
Aux tables rabatues 49, Au forcé ^'^
'^ C'est un jeu d'enfant, où l'on dit, selon Furetière, porter à la vache morte, quand on porte quelqu'un sur son dos, avec la tête pendante en bas. Seroit-ce le même jeu que celui qui est nommé pïus bas a la beste morte ?
'. *** Espèce de bUnque, que les enfants du Languedoc jouent à tiret* dans un livre avec une épingle. (L.) — Si ce jeu est le même que celui qui est nommé plus bas h la hlanque, c'est encore un double emploi: ne s'agiroit-il pas ici de tirer à la carte blanche y c'est-à-dire à la carte où il n'y a pas de figure, ou de jouer à la reine blanche, à la veuve habillée de blanc? Nous n'osons pas le croire : il est plus simple de supposer que ce n'est qu'une variation de noms^ celle de blanque à blanche,
*' C'est un jeu de dés qui se joue avec certaines règles, et qui ne tombe que sur certaine chance de points. On appelle aussi chance un premier coup de dés qu'on jette pour en faire jouer un autre, ou pour jouer soi-même. Ainsi on dit livrer chance à quelqu'un, pour lui donner lieu de jouer un coup ensuite, et amener chance , quand on l'amène pour soi-même. De là chance se prend pour un coup heureux, qui dépend du hasard. Voyez au glic, note 34.
** On dit encore ^ouer h trois dez : c'est un jeu où l'on joue avec trois dés, et où l'on met son argent au hasard du sort de ces trois dés. ^^ On appeloit autrefois le jeu de dames, les tables^ et le damier, tablier :
Ils ne hobent * de leurs maisons :
Là , jouant eu toutes saisons , Aux quilles , au franc de carreau , Au trinc , au plus près du couteau , Aux dés , au glic , aux belles tables.