‹ Œuvres de RabelaisChapitre 43 sur 45 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Gomment Gargantua feut institué par Ponocrates en telle discipline , c[u*il ne perdoyt heure du jour.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

ET SOMMAIBE DE CE CHAPITRE

Les chapitres précédents ont fait voir que Gat'gantûa eixt d'ahord une éducation très négligée, Dans celui-ci et le suivant, son nouvel instituteur, PonocrcUes, le forme à tous les exercices utiles de Fespritet du corps ; ce qui est encore parfaitement conforme à l'histoire de la jeunesse de François!".

«Rabelais, partisan secret des nouvelles opinions, dit Fabbéde Marsy, fait instruire son élève selon la méthode des protestants: il veut qu'on lui lise Fécriture sainte, et même qu'on lui expose les points plus obscurs et difficiles. Sons maître Thubal Holophemes, et sous Jobelin- Bridé, personnages choisis par Rabelais, pour désigner deux pédants imbéciles, on le menoit à Féglise, « et luy portoît on deu dans un grand panier un grand bréviaire... là oyoyt vingt « et six et trente messes.... puis on luy amenoyt ses pâtées nostre^, et en disoyt plus que seize hermites. » Il est visible que Rabelais affecte de tourner en ridicule toutes ces pratiques. Sous Ponocrates, point de kyrielles ni de patenôtres, point même de messe. On se borne à lire au jeune Gargantua quelque page de la divine escriture. Notre auteur exclut indirectement toutes les autres pratiques, n

« On sera tout surpris, dit Ginguené, de trouver dans Rabelais {dans ce cliapitre et dans le suivant), non plus une satire contre les mauvaises éducations, mais un plan régulier dUnstitution domestique. Ponocrates commence par bien purger le cerveau de son élève, et lui faire oublier tout ce qu'il avoit appris ; il distribue ensuite l'emploi de sa journée, .de manière qu'il n'y ait pas une heure de perdue. Les lectures utiles, la toilette, les repas, les exercices du corps , se succèdent , et quelquefois s'unissent ensemble.'. . Après le repas, on apportoit des cartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites inventions et gentillesses d'arithmétique; ce qui lui fit prendre goût à cette science... La musique n'étoit pas oubliée dans cette éduca-* tion libérale»,* Venoient ensuite les exercices du corps, sous la direction dePécuyer Gymnaste. Monter un cheval léger à la course, le faire voltiger, franchir les fossés, sauter des palis, etc., diasser, jouer au ballon, et le lancer en l'air autant du pied que du paing^ tout cela ne formoit qu'une partie des exercices de Gargantua; l'autre partie, presque inconnue dans l'éducation de nos enfants, et sur-tout dans celle des enfants de nos rois, n'en seroit pas pour cela moins utile. Il luttoit, couroit, sautoit, etc; après plusieurs autres jeux de cette espèce, u passant par quelques 0'prés ou autres lieux herbus, visitoient les arbres et les « plantes , .les conférant avec les livres des anciens qui en a ont escript, eic; et en emportoieiit leurs pleines mains au « logis. » Le souper étott comme le diner, accompagné de lectures^ et de propos instructifs, suivi de musique vocale et instrumentale, ou de petits passe-temps avec des cartes et des dez. Quelquefois ils alloient visiter les compagnies des gens de lettres , ou dés gens qui eussent tu les pays étrangers, n

tt La nuit venue, avant de se retirer, ils alloient au lieu du logis le plus découvert: là ils contemploieitt le cours

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des étoiles, etc. Le maitré et relève récapituloient brièvement ce qu'ils avoient vu, lu, fait et entendu ^ans la journée ; puis ils prioient Dieu et s'alloient coucher. Lorsque Tair étoit pluvieux et ne permettoit pas la promenade et les exercices après le dîner, ils demeuroient ;à la maison.,. , étudioient la peinture et la sculpture ; ou alloient voir comment on tiroit les métaux, ou comment on fondoit l'artillerie^ ou alloient visiter les lapidaires, orfèvres^ chimistes et monnoyeurs..., et autres sortes d'ouvriers; et partout donnant le vin^ apprenaient et considewient fOnduS' trie et ^invention des mestiers, Alloient ouyr les leçons publiques, les actes solemnels, les répétitions, les déclamations , les plaidoyers des avocats , les sermons des prêcheurs évangéliques... ; et, au lieu d'herboriser, visitoient les boutiques des drogueurs, herbiers {herboristes)^ et apothicaires, et soigneusement considéroient les fruits, racines, feuilles, gommes, semences, et ensemble comment on les préparoit. Toutefois Ponocrates, pour délasser son élève de cette continuelle intention (tension) des esprits, choisissoit, une fois le mois , quelque jour bien clair et serein, auquel ils sortoient au matin de la ville, et alloient à GentiUy, à Boulogne, à Montrouge, etc. et là, passoient toute la journée , jouant , chantant , dansant , se vautrant en quelque beau pré; dénichant des passereaux, prenant des cailles , péchant aux grenouilles et écrevisses. Mais encore que cette journée fût passée sans livre et lectures, point elle n'étoit passée sans profit* Car en ce beau pré ils récoloient par cœur quelques plaisans vers de l'agriculture, de Virgile ou d'Hésiode, etc. »

«Ainsi fut élevé Gargantua; et continuoit ce procez ( ce procédé) de jour en jour, profitant comme entendez que peut faire un jeune homme de bon sens, en tel exercice; lequel , combien qu'il semblât pour le commencement difficile, fut en la continuation tant doux, léger et délectable,

GARGANTUA. 45i

que mieux ressembloit un passe^tems de roi, que Pëtude d'un écolier, n

a Ainsi, continue Giilguené, ne furent jamais élevés nos fils de rois; et je ne prétends pas donner pour un parfait modèle d'éducation royale cette institution rabelaisienne ; mais on neferoit pas si mal d'en adopter une partie; et si, par exemple , on tiroit ainsi une instruction utile des plus communes actions de la vie, si on entreméloit de cette manière les exercices de l'esprit et ceux du corps , il est à croire que les rois ne s'en porteroient et n'en vaudraient que mieux, n

Quand Ponocrates congneut la vitieu^ manière de vivre de Gargantua , délibéra aultrement le instituer en lettres ; mais pour les premiers jours le toléra, considérant que nature ne endure muta-* tions soubdaines sans grande violence. Pour doncques mieulx son oeuvre commencer, supplia ung sçavant medicin de ceUuy temps , nommé maistre Théodore % a ce qu'il considerast si possible estoyt

* * Par le nom grec de ce médecin, Rabelais donne à entendre que ce fat par un don de Dieu que Gargantua fut mis enfin sous d* autres maîtres que ceux qui jusque-là lui avoient gâté Fesprit et corrompu les mœurs. (L.) — « Il faut, avoit dit déjà Le Motteux^ que le médecin qui guérit Fesprit avec un tel remède, soit quelqu'un de ceux qu*on appelle les médecins de Famé. Le nom de Théodore , que Rabelais lui donne, et qui veut dire don de Dieu, est uès bien choisi pour désigner un habile théologien. Peut-être Rabelais vouloit-il désigner Berthaudy prédicateur de la reine Marguerite, épouse de Henri d*Albret. • Ce maître Théodore, savant médecin que consulte Ponocrates pour former et instruire Gargantua, et qui le purge

remettre Gargantua en meilleure voye. Lequel le purgea canonicquement avec elebore de Anticyre^, et, par ce médicament, luy nettoya toute l'altération et perverse habitude du cerveau. Par ce moyen aussi Ponocrates luy feit oublier tout ce qu'il avoyt apprins soubz ses anticques précepteurs, comme faisoyt Timothee^ a ses disciples,

pour le mettre en meilleure voie, pourroit bien faire ici allusion à Théodore, savant médecin du septième siècle, introduit près de Ghaggan, roi des Huns ou des Avares, pour lui adoucir les mœurs. L* auteur, en plaçant à la cour de Louis XII, ce médecin du roi des Avares, est bien capable de l'avoir fait avec malice, et par une autre allusion à l'avarice qu'on reprochoit à ce premier roi. Mais nous pensons qu'il désire plutôt, sous le nom de Théodore, le célèbre médecin Femel, qui étoit alors très en vogue, et qui fut le réformateur de la médecine.

* On s'en purgeoit lé cerveau pour mieux vaquer à l'étude. Pline, Hv. XXV, chap. XXV ; et Aulu-Gelle, iiv. XVII, chap. xv. (L.) — On dit que Gaméades, avant que d'écrire contre les Stoïciens, prenoit de l'ellébore, afin de se purger le cerveau et de se rendre l'esprit plus propre à l'étude et à la dispute; et Horace {Art poétique) semble indiquer qu*on ne prenoit de l'ellébore, ou qu'on ne faisait voile vers AnticyrCy que pour guérir de la folie, tribus Anticyris caput insanahile.

^ Quintilien, Iiv. II, chap. m, rapporte que ceux qui vouloient qtfe ce fameux musicien leur enseignât la musique, étoient obligés de lui donner un double salaire, s'ils avoient déjà reçu d'ailleurs quelque teinture de cet art; parceque Timothée commençoit par leur faire oublier ce que d'autres maîtres leur avoient appris. Dans toutes les plus vieilles éditions on lit Thimote, sans doute après quelque méchant vieux Quintilien, comme déjà plus haut, au chap. X, Polycrate, après le vieux Aulu-Gelle, in-4*, imprimé à Paris, chez Jean Petit, i5o8. Lisez Timothée, conformément à l'édition de 1626. (L.') — C'est Timothée de Milet, fameux musicien

qui avoyent esté instruictz soubz aultres musiciens. Pour mieulx ce faire , Tintroduisoyt es cornpaigiiiies des gens sçavans qui la estoyent, a Femu* lation desquelz luy creut lesperit et le désir d estudier aultrement, et se faire valoir.

Apres , en tel train d'estude le mist qu'il ne perdoyt heure quelconcque du jour : ains tout son temps consommoyt en lettrés et honneste sçavoir. S'esveiUoyt doncques Gargantua environ quatre heures du matin. Ce pendent qu'on le frottoyt , luy estoyt leue quelque pagine^ de là divine escripture , haultement et olerement, avecques pronunciation compétente a la matière , et a ce estoyt commis ung jeune paige natif de Basché^, nommé

du temps d'Alexandre-le-Grand : on dit que la douceur de sa musique au(];mentoit le courage de ce prince, et qu'il exigeoit un double salaire de ceux qui vouloient 1* avoir pour maître, s'ils avoient pris des leçons de quelque autre. Gomme il falloit leur ôter les mauvais principes que ces maîtres ignorants leur avoient donnés, c'étoit une peine de plus , et il étoit juste qu'on la payât.

^ Quelques pages.

^* Ce jeune page est vraisemblablement Pierre Gastellan, ou Du Ghâtel, fils d'un gentilhomme Wallon, natif de Baschy. (Voyez le Dictionnaire des Gaules, au mot Bascht). François T", connoissant les talents et le mérite de ce jeune homme, le fit d'abord son anagnostes (en grec , ÀvA>v«r«C) lector) , et le nomma aux évêchés de Maçon, d'JOrléans, etc. Sa place de lecteur de François T"*, et sa qualité déjeune gentilhomjne, sont sans doute ce qui lui fait donner celle de jeune page, par Habelais, qui cherche toujours à déguiser ses allusions. On voit figurer ce même évéque de Mâcon,>dans le chapitre Tiii du hvre V, sous le nom de Michel de Matiscone.

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Anagnostes. Selon le propous et argument de ceste leçon , souventes foys se adonnoy t a révérer, adorer, prier et supplier le bon Dieu , duquel la lecture montroyt la majesté et jugemens merveilleux. Fuis alloyt es lieux secretz, faire excrétion des digestions naturelles. La^ $on précepteur repetoyt ce qu'avoyt esté leu , luy exposant les poincts plus obscurs et difficiles. Eulx, retournans, consideroyent lestât du ciel, si tel estoyt comme lavoyent noté au soir précèdent, et quelz signes entroyt^ le soleil, aussi la lune pour ycelle journée. Ce faict, estoyt habillé, pygné, testonné®, acoustré et parfumé , durant lequel temps on luy repetoyt les leçons du jour d avant. Luy mesme les disoyt par cueur ; et y fondoyt quelques cas praticques concernens lestât humain , lesquelz ilz estendoyent^ aulcunes foys jusques deux ou troys heures; mais ordinairement cessoyent lors qu'il estoyt du tout habillé. Puis, par trois bonnes heures, luy estoyt faicte lecture. Ce faict, issoyent hors, tousjoùrs

• Gabriel Biel croit qu'à l'exemple du pape Grégoire I*"", qui en uçoit ainsi, op peut sans scrupule chanter les psaumes partout, même à la garderobe. Voyez le Ménagiana, Paris, I7i5, tom. I, pag. 365. (L.)

7 Rabelais emploie encore ce verbe à l'actif, chap. xxviii : Ceux nui estoyent entrés le clous, ainsi que le verbe sortir, chap. l.

• Coiffé.

9 Les éditions modernes, depuis celle de 1^53 inclusivement, disent i7 entendoity mais mal. Cest ils estemloient , qu'on doit lire, comme dans l'édition de i535, et dans celle de i54a- (L.)

conferens des propous de la lecture , et se desportoyent en Bracque '°, ou es prez, et jouoyent a la balle , a la paulme , a la pile trigone " ; gualantement sexerceans le corps, comme ilz avoyent les âmes auparavant exercé. Tout leur jeu n*estoyt qu'en liberté : car ilz laissoyent la partie quand leur plaisoyt , et cessoyent ordinairement lors que suoyent parmy le corps, ou estoyent aultrement las. Adoncq estoyent tresbien essuez et frottez, changeoyent de chemise , et doulcement se pourmenans alloyent veoir si le disner estoyt prest. La attendens, recitoyen tclerement et eloquentement quelques sentences retenues de la lecjon. Cependent monsieur lappetit venoyt , et par bonne opportunité s asseoyent a table. Au commencement du repast estoyt leue '^ quelque histoire plaisante

'^ Jeu de paume dans le faubourg Saint-Marceau, à Paris. Un cbien braque y pendoit alors pour enseigne. (L.) — Cesl-à-dire se transportoient au jeu de paume de ce nom, et non pas comme Ta cru un commentateur, couroient et sautoient, pour se divertir, comme les cbiens bracpies.

' ' N^est point dans l'édition de 1 535 , ni dans celle de Dolet. Cest un jeu ancien de la paume , à trois personnes placées dans les coins d*un triangle, ai où elles se renvoyoient réciprocpiement la balle. Martial, Épigr. 19 du liv. IV.

Sen lentam ceroma teris , tepîdamTe trigona. ( L. ) — Ce nom de pile trigone, vient de ce (pie les trois joueurs étoient rangés triagonalement.

'^ * Le parallèle de Gargantua avec François V est ici frappant : <i Pendant ses repas, François F', dit Mézerai, prenait un plaisir sans pareil à écouter les discours des plus savants hommes, sur

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des anciennes prouesses, jusques a ce qu'il eust pripsson vin. Lors» (si bon s©mbloyt)Qncontûmoy t la lecture, ou commençoyent a devi^ier joyeuse* ment ensemble, parlans, pour 1^ premiers motz ' ^ de la vertu , propriété efficace et nature de tout ce que leur estoyt servi a table. Du pain, du vin, de leaue , du sel, des viandes, poissons, fruictz, herbçs, racines, et de Vapprest d y celles. Ce que faisant , apprint en peu de temps tous les passaiges a ce competens en Pline, Athen^, Dioscorides, Ju lius Pollux, Galen, Porphyre, Opian'^, Polyhe, Heliodore, Aristoteles, Elian, et aultres. Iceulx propous tenuz, faisoyent souvent, pour plus estre ass^urez, apporter les livres susdictz a table. Et si bien et entièrement retint en sa mémoire les choses dictes que , pour lors , n estoyt medicin qui en sceùst a la moitié tant conune il faisoyt. Apres , devisoyent des leçons leues au matin ; et , parachevans leur rèpast par quelque confection de co« toniat'^, sescuroyt les dens avecques ung trou *^

toute sorte de questions, principalement touchant les choses de physique, comme la vertu des plantes, des oiseaux, des animaux, et du cours des astres... » Mézebai, Vie de François h^y tom. 2, pag. 1045.

' ' D*autres lisent les premiers mois,

^* Cest Oppien, poète Sicilien, qui florissoit dans le deuxième siècle. Il composa des Traités de la pêche, et de la chasse.

' ^ Confitures de coins, autrefois coudignac, codi^nac, et codignaty aujourd'hui coHgnac : les pédans disoient cotoniat fait de cotonium dit pour cotoneum. (L.) — Ce passage fait voir que cotignac vient

4e lentisçe , se lavoy t le$ mains et les yeulx de belle eaue fraisehe, et rendoyent grâces a Dieu par quelques beauk canticques faietz a la louange de la munificence et bénignité divine. Ce faict , on apportoyt des chartes, non pour jouer, mais pour y apprendre mille petites gentillesses et inventions nouvelles. Lesquelles toutes yssoyent de arithme^ ticque. En ce moyen , entra en afiection d'icelle sqience numérale, et, tous les jours après disner et souper, y passoyt temps aussi plaisantement qu'il souloyt '7 en dez ou es chartes. A tarit sceut d'ycelle et theoricque et praticque , si bien que Tunstal*®, angloys, qui en avoyt amplement es-

de coing. Liv. I, chap. xviii, liv. II, chap. xxviii, et liv. IV, chap. XXXII, Rabelais se sert du mot coudignac^ qui en est une autre variation : boistet de coudignac.

'^ Dans les plus anciennes éditions, au lieu de tronc on lit trou y par le chan^rement de \n en u, comme en couvent et en trou de chou. Le lentisçe, arbre d'où découle le mastic, servoit aux /Romains de cure-dents dont ils s'accommodoient mieux que de ceux de plumes. Martial, épiçr. xxii du liv. XIV :

Lentisciim melius : sed si tibi frondea cuspis Defuerit, dentés peona levare potes. ( L. )

—Les Romains se servoient du lentisque pour cure-dent, parceque le boi3 en est à*la-fois souple et odoriférant. On a dit trou de lentisçe, comme Von dit trou de choux pour tronc ou tronçon de choux, qu'on trouve aussi dans Rabelais, Hv. V, chap. xviii.

'7 Qu'il avoit coutume, en maniant des dés ou des cartes.

'• Cuthbert Tonstal, évéque de Durham en Angleterre, et premier secrétaire de Henri VIII. Le Traité dont parlé ici Rabelais fut imprimé in-4*, à Londres, l'an iSaa, et réimprimé en même vo-»

cript, confessa que vrayement, en comparaison de luy, il n y entendoyt que le hault alemant '9.

Et non seuUenient d y celle, mais des aultres sciences mathematicques , comme géométrie , astronomie et musicque. Car, attendens la concoction et digestion de son past, ilz faisoyent mille joyeulx instrumens et figures geometricques, et de mesme praticquoyent les canons astronomicques. Apres, s esbaudissoyent a chanter musicalement a quatre et cinq parties ^*^, ou sus ung thème, a plaisir de gorge. Au reguard des instrumens de musicque, il aprint jouer du luct, de lespinette , delaharpe, delà flûte d'alemant,eta neuf trous^*, de la viole, et de la sacqueboutte^^.

lume à Paris chez Robert Etienne Tan 1 529, sons le titre de Cuthberti Tonstalli de arte supputandi libri quatuor ^ avec une ëpitre dëdicatoire de l'auteur à Thomas Morus. L'an i53i , Nicolas Léonic dédia au même Tonstal, ses trois livres de varia Historia. (L.) — Selon M. D. L., l'édition de Londres est de i5o2, in-4°9 et en trois livres, et celle de Paris, in 8^.

'^ Les François ont eu de tout temps beaucoup moins de Commerce avec les peuples de la Haute-Allemagne qu'avec ceux des Pays-Bas. C'est de là sans doute qu'est venue cette façon de parler proverbiale, d'autant plus juste que les peuples de la Germanie supérieure et ceux de la Basse-Allemagne eux-mêmes ne s'entendent qu'à demi les uns les autres; témoin l'aventure de trois Bavarois, au liv. III, des Facéties de Bebelius, chap. de tribus Bavaris. (L.)

'*** Brantôme (^Vie de Charles IX) nous apprend que Henri II aimoit beaucoup à chanter au lutrin , se méloit familièrement avec les chantres, et chantoit la taille et le dessus fort bien. Le roi Robert en faisoit autant. Peut-être, dit de Marsy, que François I^ avoit le même goût.

Geste heure ainsi employée, la digestion parachevée , se purgeoyt des excremens naturels : puis se remettoyt a son estude principal par troys heures ou dadvantaige; tant a repeter la lecture matutinale, que a poursuivre le livre entreprins, que aussi a escripre, bien traire ^^ et former les anticques et romaines lettres. Ce faict, yssoyent hors leur hostel , avecques eux ung jeune gentilhomme de Touraine, nommé lescul^W Gymnaste*^, lequel luy monstroyt Fart de chevalerie. Changeant doncques de vestemens , montoyt sus ung coursier, sus ung roussin , sus ung genêt , sus ung che-

" Cest la flûte à bec, la flûte douce.

** Instrument de musique à vent , espèce de trompette btirmonique difFéreqte de la militaire : on F allonge et la raccourcit Selon T acuité ou la gravité des sons : elle est ordinairement de huit pieds lorsqu'elle n*est point allongée; mais tirée de toute sa longueur, elle va jusqu'à quinze pieds. (L.) — La sacqueboutte étoit alors un instrument fort à la mode. Cest le trombone des Italiens, le posaune des Allemands. En Normandie on appelle saquebute im petit canon de sureau, avec lequel les enfants jettent de Teau au nez des passants. Ce nom est le même mot, et il a la même origine, sacquer et bout ou but, qui tire au but. On lit plus bas sacquoit de Vespée h deux mains; et quelques lignes plus loin, tiroità la brette.

*' Tracer.

*^* Vescuyer Gymnaste doit être Louis de La Trémouille (sans peur et sans reproche ), second du nom , qui servit sous Charles VIII, Louis XII, et François I"; et qui fut tué à la bataille de Pavie, en i5a5. Il possédoit en Touraine, entre autres possessions , la baronnie de Montrichard, File Bouchard, etc. Il a certainement pu donner, conjointement avec Claude Gouffier ( Boissy ) , grand écuyer de France, son beau* frère, d'excellentes leçons de gymnastique à François V\ et m^me à Henri II, qui naquit en i5i8.

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val barbe ^^, cheval legier^ et luy donnoyt cent quarrieres, le faisoyt voltiger en Faer, franchir le foussé, saulter le palys^^, courttourner ^7 en ung cercle, tant a dextre comme a senestre. La rom* poyt, non la lance (car c'est la plus grande resve* rie du monde dire : j ay rompu dix lances en tour* noy ou en bataille ; ung charpentier le feroy t bien), mais louable gloire est d'une lance avoir rompu dix de ses enneniys^ De sa lance doncques asseree^^, verde et roide, rompoyt ung huys^^, enfonçoyt ung hamoys, aculoyt^® ung arbre, enclavoyt ung anneau , enlevoy t une selle d'armes , ung aubert, ung gantelet. Le tout faisoyt armé de pied en- cap. Au reguard de fanfarer '^', et faire les petitz popismes ^^ sus ung cheval , nul ne le feit

^^ Les mots cheval barbe ne sont pas dans l'édition de Dolet 1542, quoiqu'ils soient dans la igpthique, in-ia, de la même année. Dans Fédition de iSSg, il y a cheval bardé ^ mais c'est barbe qu'il faut lire. ( L. )

^^ Lapalissade.

'^ Tourner court en un cercle, tant à droite qu'à gauche.

""* Acérée, dont la pointe étoit très aiguë et d'un acier fin. Voyez la note ^%.

'® Une porte.

^^ Le renversoit, le déracinoit à demi. (L. )

^' « Fanfare, dit iVicot, c'est proprement quand ceux qui veulent jouster, se monstrent en la lice avec trompettes et clairons ; et fait" farery c'est faire de telles /an/are5. (L.)^— Fan/arer sur un cheval, c'est, dans le sens de Rabelais, dit de Marsy, le faire bondir, sauter, se dresser, et autres pareils mouvements qui font briller le cavalier.

^' TluTrvvtriJM d'où popismCy est une onomatopée qui exprime le

mieulx que luy. Le voltiger de Ferrare^^ n'estoyt qu ung cinge en comparaison. Singulièrement es^ toyt apprins a saulter hastivement d ung cheval sus Faultre sans prendre terre. Et nommoyt on ces chevaulx desultoires ^^, et de chascun cousté, la lance au poing, monter sans estrivieres; et, sans bride , guider le cheval a son plaisir. Car telles choses servent a discipline militaire. Ung aultre jour s exerceoy t a la hasche , laquelle tant bien couUoyt ^^, tant verdement de tous pics resserroyt,

son de pfo^ pf^y ^^^^ leqael on flatte les chevanx qoi ne sont pas accoatnmës à être montes. (L.) — Cest proprement le son, le sifflement qni se fait en serrant les lèvres,^ lorsqu'on baise quelqu'un. Il doit s'entendre ici dans le sens que l'explique Le Duchat.

^' Un autre Italien de Bologne la Grasse, faisoit les mêmes choses à la cour de France, en l'année iSSs. Voyez le Journal du régne de Henri III, sur cette annëe-là. ( L. ) — Ne fandroit-il pas lire plut6t le voltigeur de Ferrare, et l'entendre d'un Toltigenr italien qui sans doute amnsoit la cour de François l"? f^olûger^ c'est aller sur les voltes, tourner çà et là, souTent^ et ^ite, faire des tours de sou plesse.

** On dit en latin detultorius, qni sert à voltiger; desultorii equi^ chevaux de main, sur lesqneb on saute de l'un sur l'antre , et dont on change dans l'occasion ; desultor, cavalier qui saute d'un cheval sur un autre, comme les Numides, et les cavaUers gaulois, qui, ainsi que les Tartares d'aujourd'hui, avoient chacun une ordonnance de trois chevaux, que Pansamas (Uv. X), appelle rfifÂtLftuaU.

'' An crouloit? dit Fabbé 6ujet à la marge de cet endroit de son Rabelais. Mais je crois qu'ici coullery c'est proprement tusener sur le cou y et que ce mot vient de collare d'où fitalien eollata^ dont nous avons fait collée et aecollée dans la signiflcation de coup d'épëe frappé sur le cou. Il se peut aussi que l'ancienne, hache nommée francisque étant une espèce de halebarde, couler ^entende ici na-

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tant sôupplement avalloyt en taille ronde ^^, que il feut passé chevalier d armes en campaigne , et en tous essais.

Puis branloy t la pieque , sacquoyt de lespee a deux mains ^7^ de lespee bastarde^®, de l'espagnole , de la dague , et du poignard , armé , non armé, au boucler, a la cappe^^, a la rondelle.

Couroyt le cerf, le chevreuil. Tours, le dain, le sanglier, le lièvre, la perdris, le faisant, Totarde. Jouoit a la grosse balle, et la faisoyt bondir en laer autant du pied que du poing.

Luictoyt, couroyt, saultoyt, non a trois pas ung sault , non a clochepied , non au sault d alemant (car, disoyt Gymnaste , telz saults sont inutiles, et de nul bien en guerre), mais d'ung sault

turellement d'un coup léger qu'on coule avec cette arme. (L.) — De Marsy évite l'obscurité de cet endroit, en le traduisant, ou plutôt en l'abrégeant ainsi : « Un autre jour, s'exerçoit à assener la hache, à branler la pique, à s'escrimer de l'épée, de l'espadon, de la dague, et du poignard. » L'éditeur de 1762 paroît préférer, avec raison, la première explication de Le Duchat : « Tous ces termes, ditil, et les suivants sont des termes des anciens combats, qu'il importe assez peu de connoître ( oui, mais qu'il seroit bon pourtant de bien entendre ). Nous remarquerons seulement que V accolade étoit un coup d'épée coulé ou frappé légèrement sur le col. » '^ Terme de l'ancien combat de la hache d'armes. (L.) ^^ En faisoit le moulinet à droite et à gauche. (L.) ^* On appeloit épée bâtarde celle qui n'étoit ni â>ançoise, ni espagnole, ni proprement lansquenette, mais plus grande, dk ailleurs Le Duchat, que pas une de ces trois sortes d'épéës.

^^ Il s'entortilloit le bras gauche avec le manteau, qui, de cette manière, lui servoit de bouclier. (L. )

persoyt^*^ ung foussé, voUoyt sus une haye, montoyt six pas encontre une muraille, et rampoyt en ceste façon a une fenestre de la haulteur d une lance.

Nageoyt en profonde eaue, a l'endroit, a l'envers, de cousté, de tout le corps, des seulz pieds, une main en l'aer, en laquelle tenant ung livre , transpassoyt toute la rivière de Seine sans icelluy mouiller, et tirant par ses dents son manteau, comme faisoyt Jules Gesar^', puis d'une main entroy t par grande force en ung basteau , d'icelluy se jectoyt de rechief en leau , la teste première : sondoyt le parfond, creusoyt les rochiers, plongeoyt es abysmes et goufres. Puis icelluy basteau tournoyt, gouvernoyt, menoythastivement, lentement, a fil d'eaue , contre cours , le retenoyt en pleine escluse, d'une main le guidoyt, de l'aultre s'escrimoyt avec ung grand aviron, tendoyt le vêle, montoyt au matz par les traits ^^, couroyt sus les branquars^^, ajustoyt la boussole, contreventoyt les boulines ^^, bandoyt le gouvernail.

*'* Franchissoit an fossé.

*' Platarque, dans la vie de cet empereur. (L.)

** Par les cordages du vaisseau.

*' Sur de grosses branches. (L.) — Ne seroit-ce pas les vergues?

^* Contreventer les boulines^ c'est, selon M. Beaoséjour, tendre les voiles quand on est au plus près du vent ( quand on va contre le vent) y et leur. faire présenter une surface plane, afin de mieux

Yssant de Teaue roidement, montoyt encontre la montaigne, et devalloyt aussi franchement; gravoyt^^ es arbres comme ung chat, saultoyt de lune en laultre comme ung escurieux^^, abbattoyt les gros rameaulx comme ung aultre Milo^7 : avecques deux poignards assefez^® et deux poinsons esprouvez montoyt en hault d une maison comme ung rat, descendoyt puis du hault en bas, en telle composition des membres que de la cheute nestoyt aulcunement grevé» Jectoyt le dard, la barre 4^, la pierre, la javeline, lespieu, la haiebarde , enfonçoy t l'arc , bandoyt es reins les fortes

prendre le vent, c*est-à-dire pour que Fangle cpie fait la direction de la quille du vaisseau avee celle du vent soit le moindre possible.

^' Gravissoit aux arbres. Graver pour grimper est encore usité un Saintonge, à ce que nous assure M. Beauséjour. Rabelais se sert de gravant y au chapitre vi, dans le même sens. Voyez la note 17.

*® UnécureuU.

^' « Milon de Grotone tua , aux jeux Olympiques , un taureau d'un coup de poing, puis le porta sur ses épaules la longueur d*un stade, ou de cent vingt-cinq pas , et le même jour le mangea tout entier ; mais en sa vieillesse^ éprouvant sa force, il fendit un arbre en deux, et ses mains demeurèrent prises dans l'éclat, dont il mourut, n Alph. de l'Auteur.

*^ Il n'y a guère de barbets ni d'autres montagnards qui n'en sachent faire autant. Poignard asseré^ comme Rabelais orthographie par-tout, est un poignard de fift acier. Dans l'édition de 1^669, il y a poiynanSy mais c'est poignards qu'on doit lire, «conformément à toutes les plus anciennes. (L.)— Voyez la note aS ci-déssil9.

^^ Ge jeu, selon M. Beauséjour, est encore usité en Saintongs (par conséquent à Gognac, où François!®' est né), pour exercer et montrer sa force et soU adresse. Il consiste à làncdr une barré de fer à une grande distance ou à une grande élévation. Il faut que cette

arbalestes de passe ^® , visoyt de larquebouse a loeil , afFeustoy t le canon , tîroy t a la butte , au

barre, qui pèse de dix à quinze livres, et qui a trois pieds et demi de long, en retombant, se trouve la pointe en bas, et se pique en terre. Celui qui la jette le plus haut ou le plus loin gagne le vin. On se sert de cette barre pour planter la vigne. Ainsi ce devoit être encore un jeu en Thonneur de Bacchus , à la fête des Bacchanales.

^^ Et, liv. IV, chap. xxxi, comme une arhaleste àe passe. Il n'y a homme, si fort soit-il, ni géant , dit Brantôme, qui pût de sa main bander Farbaleste de passe; mais, continue-t-il, avec une poulie elle se bandé fort aisément. Voyez ses Capit» etr., tom. I, pag. 97 et 98. Le président Fauchet, parlant de ces arbalètes, qui étoient en usage du temps de nos pères : « Ils avoient, dit-il, aussi des instmmens appeliez ribaudequins et arbalestes de passe, à la façon des anciens instrumens appeliez scorpions parce qu'ils piquoient plus mortellement que les bétes venimeuses : lesquels instrumens avoient l'arc de douze ou quinze pieds de long, arrêté sur un arbre ( ainsi appeloit-on la longue pièce où tenoit l'arc ) long à proportion convenable, pour le moins large d'un pied, et creusé d'un canal, pour y mettre un javelot de cinq ou six pieds de long, ferré x et néanmoins empenné aucunes fois de corne ( car j'en ai vu un ainsi accoustré ) tenue comme celle des lanternes , ou de bois léger, pour le faire plus aisément voler, ainsi qu'une sagette avec la plume, lesquels ribaudequins, pour leur pesanteur, demeuroient sur les murs des forteresses. Et à l'aide d'un tour, manié par un, oU deux, ou quatre hommes, selon sa grandeur, on bandoit ce grand arc, pour lâcher le javelot, qui bien souvent perçoit trois et quatre hommes d'un seul coup, n A Cologne sur le Rhin, où l'on conserve encore de ces prodigieuses arbalètes , il s'en voit une entre autres qui a son arc de baleine de douze pieds de long, huit pouces de large, et quatre d'épaisseur. (L.) — « M. de La Noue, pag. i la de son Dict. des rimes françoises, continue Le Duchat dans Ménage, dit qu'on a appelé arbaleste de passe , une sorte d'arbalète, parcequ'elle faisoit une grande passée y ou passait fort avant : ce qu'il a pris du président Fauchet, en son traité De la Milice et des Armes, où fol. 629, recto, parlant de ces sortes d'arbalètes, il donne à entendre qu'elles lan-

papegay, du bas en mont, d'amont^' en val, devant, de cousté, en arrière, comme les Parthes.

On luy attachoyt ung cable en quelque Kaulte tour pendent en terre : par icelluy avecques deux

çoient fort loin le javelot. Mais ce n'étoit point par rapport à la force dont se dëbandoit cette machine, qu on Tappeloit arbaleste de passe ^ tnais parcequ on appeioit passe certaine machine de bois sur laquelle on la montoit. Ce que je prouve par Froissart, lequel, au volume II de son Histoire, fol. 23 1 , verso, de Tédition de Verard, dit que ce que nos anciens appeloient passe, ëtoit un engin de bois à plusieurs ëtages, et monté sur des roues. On mettoit dans chacun de ces éta^^es certain nombre d*arbalétiers ; après quoi on l'approchoit des murs d'une ville assiégée, et ces arbalétiers détachoient les arbalètes de passe , qui étoient d'une grosseur extraordinaire, sur ceux qui'défendoient la place. De dire présentement pourquoi on appeioit passe cette machine, je ne le sais point; mais il y a bien de l'apparence que c'est du latin passer, et que c'est ce qu'en terme de fortification Rabelais appelle moineau, au prologue du troisième livre: «Enduisoyent courtines, produisoyent moineaux, taluoient M parapects. » Lequel terme de moineau, H. Etienne, pag. 287 de son Traité de la précellence, etc., prétend répondre à l'italien cazc' inate; mais ce que, dans le passage ci-dessus rapporté, Rabelais dit qu'on les produisoit, prouve, à mon avis, que H. Etienne s'est trompé, puisqu'il n'y avoit que des engins montés sur roue, comme les passes ou moineaux anciens, qu'on put produire ou faire avancer par-tout où l'on en avoit besoin. On se servoit de cette sorte d'arbalète dans la Grande-Bretagne. Voyez le roman de Perceforest, vol. I, chap. Lxxxiii. » En effet, on a dit passe en vieux françois pour passereau, moineau. L'étymologie de Le Duchat nous paroît donc certaine.

'' Amont et aval, terme de bateliers, pour dire monter et descendre. Il y a des provinces où l'on distingue encore, dit l'éditeur de 1762, les baillages par amont, c'est-à-dire au nord, et les baillages par aval^ ou du midi. Faute de connoître la différence de ces deux mots, il y a des voyageurs qui se sont trompés dans leurs relations.

mains montoyt, puis devaloyt si roidemeut et si asseurement que plus ne pourriez panny ung pré bien eguallé. On luy mettoyt une grosse perche appuyée a deux arbres , a y celle se pendoyt par les mains , et d y celle alloy t et venoy t sans des pieds a rien toucher, que a grande course on ne leust peu aconcepvoir^^.

Et, pour s'exercer le thorax et pulmon, crioyt comme tous les diables. Je l'ouy une foys appellant Eudemon, depuis la porte Saint Victor jusques a Montmartre. Stentor ^^ n'eut oncques telle voix a la bataille de Troye.

Et, pour gualentir^^ les nerfe, on luy avoyt faict deux grosses saulmones de plomb, chascune du poys de huict mille sept cens quintaulx , lesquelles il nommoyt altères ^^. Ycelles prenoyt de terre en chascune main , et les eslevoyt en l'aer au dessus de la teste ; les tenoy t ainsi sans soy remuer

'' Raneindre, rattraper, rejoindre à la course, â^adconcipere. Ce terme, qui revient encore au chapitre xxv de ce livre, et livre V, chapitre xxxix, est particulier à Rabelais dans cette signification. On disoit autrefois Acconsuivre. (L.) — Voy. chap. xxv, note 47*

*^ Cëtoit un Grec qui avoit la voix si forte qu'elle surpassoit la voix de cinquante hommes^ comme dit Homère, Iliade y V. D'où vient le proverbe, Stentore clamosîor, dans Juvénal, sat. xiii. Alph. de l'auteur.

^^ Fortifier, de valentire fait de valens dans la signification de robuste. ( L. ) — Pour garantir^ par le changement ordinaire d'r en /.

''Ce que Rabelais nomme altères après les anciens, c'étoient de grosses masses de plomb, qui leur servoient de contrepoids et de

troys quarts d'heure et dadvantaige, que estoyt une force inimitable.

Jouoyt aux barres ^^ avecques les plus fortz. Et, quand le poinct advenoy t , se tenoy t sus ses pieds tant roiddenient qu'il se abandonnoyt es plus adventureux, en cas qu'ik le feîssent mouvoir de sa place, conmie jadis faisoyt Milo. A l'imitation duquel aussi tenoyt une pomme de grenade en sa main, et la donnoyt a qui luy pourroyt ouster.

Le temps ainsi employé, luy froté, nettoyé, et refraischy d'habillemens , tout doulcement retournoyent, et, passans par quelques prez ou aultrès lieux herbus, visitoyent les arbres et plantes, les conferens avec les livres des anciens qui en ont escript, comme Theophraste, Dioscorides,

balanciers dans les sauts auxquels ils s'exerçoient. Martial, Épigramme 49 ^^ liv. xrv :

Qnid pereont stulto fortes haltère lacerti?

Plus haut l'auteur appelle saulmones de plomb ces altères de Gargantua, parcequ' encore qu'il y eût aussi d'autres altères^ comme de fer, de pierre, celles du géant Gai^gantua étoient proprement de ces masses de plomb qu'on nomme saumons à cause qu'elles sont àpeu-près de la forme et de la grosseur du sauinon. (L. ) — « Rabelais auroit dû écrire haltère^ dit très bien M. D. Lv, puisque ce mot vient du latin halter, contre-poids, et qu'on appeloit halteristes ceux qui les portoient. n Ce mot doit en effet s'écrire par h en françois et en latin, car il vient du grec etXTio/xfiti, salio.

^® * « A l'âge de vingt et un ans, François I" ( le vrai Gargantua ) tua d'un seul coup de coutelas, un énorme sanglier, et lorsqu'il tomba , il le releva à force de poignet de l'autie côté. » Essais de Saint- Foix sur Paris, tom. II, pag. i68.

GARGANTCA. 469

Marinus^7^ Pline, Nicander, Macer et Galen; et en emportoyent leurs pleines mains au logis; desquelles avoyt la charge ung jeune paige nommé Rhizotome^®, ensemble des marrochons^^^ des pioches, cerfouettes, bêches, tranches ^° et aultres instrumens requis a bien arborizer^'. Eulx ar-

'7 Galien parle souvent de lui. Voyez en l'index. Naudé, pag. ^i de son addition à l'Histoire de Louis XI , rapporte quelques paroles comme prises de la vie de Proclus écrite par le philosophe Marin. (L.)

'^^* Botaniste, du grec |îi^oTO/«of , qui coupe des racines, tels que les herboristes, les apothicaires, et les droguistes. Ce Rhizotome est sans doute Léonard Fusch, né en i5oi , auteur d'une Hisforia stirpium y ou Daléchamps, né en i5i3, auteur aussi d'une Historia plantarum , ou enfin Conrad Gçsner, célèbre botaniste , né en i5i6, surnommé le Pline de l'Allemagne.

^^ En Saintonge, nous a dit M. Beauséjour, c'est un petit instrument de jardinage qui sert à sarcler les légumes : on le nomme aussi bidochon, qui est un dérivé diminutif du latin pedum houlette, petite houe. Marrochon est le diminutif de mare, outil à labourer la terre, d'où on a fait marrer et marrevur^ en auvergnat, marrer dans, ce dernier sens.

^** La tranche est également un outil servant- à labourer la terre; on s'en sert pour cultiver la vigne dans une partie de la Saintonge.

*' La grant Nef des fous, au chapitre des fous et insavants m.édecins, folio 36 verso, de l'édition de i499- I^s ars de Polidore, de Galien et (THypocras ne querent point teh gens ^ mais ung grant tas de livres <f arboriste en françois. Cest cependant arhoriste qui est l'ancien mot, d'où il est visible qoLarboliste et herbojriste ont été faits par corruption. Herboriste qui est aujourd'hui et même depuis longtemps le seul mot d'usage , ne s'est introduit que par la réflexion qu'on a faite que puisque c'étoient les herbes qu'on cherchoit, et non pas les arbres, on devoit écrire herboriste et non pas arboriste. En quoi l'on n'a pas pris garde que les deux dernières syllabes du mot sont des preuves convaincantes de l'ancienne orthographe. (L.)

470 LIVRE I, GHAP. XXIII.

rivez au logis , cependent qu'on aprestoy t le soupper, repetoyent quelques passaiges de ce que avoyt esté leu , et s asseoyent a table. Notez ici que. son disner estoy t sobre et frugal ; car tant seulement mangeoyt pour refréner les aboys de lestomach 'mais le soupper estoy t copieux et large. Car tant en prenoyt que luy estoyt de besoing a soy entretenir et nourrir. Ce que est la vraye diète , prèscripte par l'art de bonne et seure medicine , quoyqu'ung tas de badaulx medicins, herselez en l'officine ^^ des sophistes, conseillent le contraire.

^* Par ces sophistes, ou Arabes^ comme on lit dans l'édition de Dolet, Rabelais entend Avicenne et ses sectateurs, et par ceux de la saine opinion Galien et ses disciples. Ce cpi*il y a de constant, c'est que ce furent les Goths qui introduisirent l'usage de dîner et de souper, c'est-à-dire de se rassasier deux fois le jour. £n quoi l'on s'éloigna de l'ancienne coutume qui étoit de dîner fort légèrement, mais de souper à fonds. Herselez dans l'officine des sophistes, signifie instruits et yersés dans leur doctrine. Herseler ou harseler, qu'on écrit aujourd'hui harceler^ signifie ici agacer, provoquer à la dispute. Voyez plus bas la note sur herseléy chap. XL, (L.) — Pour harcelés y c'est-à-dire exercés et rompus à la dispute dans l'école des Arabes. Le Duchat explique ce mot, dans Ménage, par bâtis à la fourche, et pohs comme avec une herse; et il ajoute que herselé s'est dit aussi pour piqués de toutes parts, comme avec les dents d'une herse. « On est aujourd'hui en France, dit l'éditeur de 1762, terriblement éloigné de cette bonne manière ( de dîner légèrement et de bien souper), conseillée par Galien; mais en AngleteiTC, à force d'avoir reculé l'heure du dîner, on s'en est en quelque sorte rapproché; car les Anglois déjeunent à dix heures, et dînent à cinq: ce qui revient à dîner légèrement et à souper à fond. » On sait que les François ne méritent plus ce reproche, et qu'ib ont encore imité en cela les Anglois. En V officine y signifie en la bouUque : du latin officina.

Durant icelluy repast estoyt continuée la leçon du disner, tant que bon sembloyt : le reste estoyt consommé en bons propous tous lettrez^** et utiles. Apres grâces rendues , se addonnoyent a chanter musicalement, a jouerd'instrumens harmonieux^ ou de ces petits pa$se temps qu'on faict es chartes, es dez , et guobeletz : et la demouroyent faisans grand chiere, sesbaudissans aulcunes fbys jusr ques a l'heure de dormir; quelquefoys alloyent visiter les compaignies des gens lettrez, ou de gens qui eussent veu pays estranges.

En pleine nuict, devant que soy retirer, alloyent au lieu de leur logis le plus descouvert veoir 1^ face du ciel : et la notoyent les comètes ^^ si aulcunes estoyent, les figures, situations, aspectz, oppositions et conjunctions des astres.

Puis, avec son précepteur, recapituloyt briefvement, a la mode des Pythagoricques^^, tout ce

^'* François r' ayoit beaucoup de goût pour l'entretien des sa* vants, comme le remarque de Marsy. Pendant ses repas, sa conversation rouloit ordinairement sur des sujets de science qu'il proposoit lui-même, et qu'il faisoit discuter par les plus habiles gens de son. royaume. « Lesquels, dit Brantôme ( sur François V')^ il entretenoit toujours de discours très grands et très savants, leur en baillant la plupart du temps les sujets et les thèmes , et y estoit reçu qui venoit... De telle façon que la table du roy estoyt une vraye escole. »

^^11 fait ailleurs ce mot masculin : ce qui prouve que le genre n'en, ëtoit pas encore tixé, parcequ'on en faisoit alors peu d'usage.

®' Pythagoriciens.

qu'il avoy t leu , veu , sceu , faict et entendu au decours de toute la journée.

Si prioyent Dieu le créateur en l'adorant , et ratifiant leur foy envers luy, et le glorifiant de sa bonté immense: et, luy rendant grâce de tout le temps passé, se recommendoyent a sa divine clémence pour tout Tadvenir. Ce faict entroyent en leur repos.

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