DE L'AUTHEUR
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE PROLOGUE
Rabelais, dit Ginguené, écrivoit dans un temps ou il falloit bien qu'il se couvrît d'un voile allég;orique : il débute en effet par prévenir ses lecteurs qu'il ne faut pas juger son livre sur les fictions joyeuses et en apparence frivoles qu'il présente, mais peser attentivement le sens qu'il renferme, « qui est bien d'aultre valeur que ne promet la boyte, re- « vêlant par ses symboles les plus sublimes mystères, tant « en ce qui concerne la religion, que Testât politicq et vie « œconomique. » 11 réclame leur indulgence pour ses folies, leur avouant qu'il a composé son ouvrage en pantagruéli-
' Le Duchat remarque que toutes les éditions ont prologue en tête des prologues des trois derniers livres ; mais que ce mot est écrit proioge dans l'édition de 1 553, au devant du livre I et du livre II; et qu'on y lit de même, ainsi que dans celle de Dolet, philologe, au lieu de philologue y qu'on trouve dans le» éditions postérieures. Il n y a pas d'autre raison à donner de cette différence d'orthographe et de prononciation, qui n'en fait aucune pour le sens, que de dire que cela vient de ce que l'orthographe et la prononciation de ces deux mots n'étoient pas fixées à l'époque où Rabelais écrivoit. Il faut donc s'en tenir à celle qu'il a suivie à l'époque où il a écrit ses deux premiers livres, et regarder comme vaines toutes les conjectures de Le Duchat, sur la signification différente de prologe et de prologue. Nous n'en aurions pas même parlé, s'il n'eût pas fait une longue note à ce sujet.
lîx LIVRE PREMIER.
sant, c'est-à-dire en mangeant et buvant g^aiement, et il les eng^ag^e à se tenir toujours le cœur gai et joyeux. Il dédie son livre à des beuveurs tresiUnstres et à des verollez trespredeux, à des beuveurs de la prime cuvée et goutteux de francalleu^ ainsi qu'il les désigne dans le prologue du livre III , par conséquent à des buveurs d'un rang très élevé, et à des véroles dont la santé est d'un grand prix, à des buveurs du premier ordre, à des goutteux qui ne relèvent de personne. Comme, sous le nom de Gargantua, ce livre est l'histoire de François I^*", qui y est peint avec des couleurs trop lumineuses pour qu'on puisse s'y méprendre ; et comme ce prince a eu trois maladies galantes, dont la première en i5i2^ la seconde en 1 5 1 5 , la troisième en 1 538 , il n'y a pas de doute que ce ne soit lui et les autres personnages précieux et importants de sa cour que Rabelais avoit en vue dans cette dédicace. La suite de notre commentaire le prouvera.
L'alphabet de l'auteur explique autrement verollez trèsprécieux, «Il donne, dit -il, aux vf?ro//ez l'épithète de trèsprécieux, à cause des onguents dont ils ont esté oingts, comme il lexplique au prologue du livre II , par une plaisante allusion aux onguents antiques composez d'huiles de bonne odeur et drogues aromatiques. Les anciens avoient accoustumé, en leurs délices, aux festins et assemblées notables, de parfumer non seulement le lieu avec ces onguents, mais de les espandre sur la table des personnes honorables et de qualité. Tels onguents estoient véritablement trèS'precieux , pour ce qu'ils estoient de grand prix. Il donne aussi cet épithéte aux goutteux , au prologue du livre III , pour ce qu'on ne les oseroit toucher sans leur faire mal, non plus que les choses précieuses , sans les gaster. »
L'auteur, en effet, explique lui-même, au prologue du livre II , ce qu'il entend par verollez tresprecieux : « Mais que a diray je des paovres verollez et goutteux? o quantesfoys « nous les avons veu a l'heure qu'ilz estoyent bien oingtz ,
: PROLOGE. i3
u et en^essez a poinct : et le visage leur reluisoit comme la «claveure d'ung charnier, et.... le gosier leur escumoit u comme a ung verrat que les vaultres ont acculé entre les tttoilles, etc. »
Le médecin Bemier est d'accord avec le scoliaste de Hollande. «Il dédie son livre, dit-il, aux beuveurs qu'il appelle illustres^ tant leur face semble allumée et enluminée. Quant à ces misérables {lue venereâ infecti)^ qu'il appelle précieux^ c'est que la cure de leurs maux étoit à si haut prix de son temps , qu'on aimoit mieux croupir dans l'ordure que de faire une grande dépense pour une cure incertaine; mais comme les riches pouvoient hasarder, et que les médecins de ce temps-là leur tenoient la bride fort roide, on appela, et les maladies précieuses^ et les malades pre-^ deux. » — « Par-tout, dit encore Bemier en parlant du prologue du livre V, par-tout beuveurs apostrophés, et encore une fois véroles très précieux, ou parcequ'on n'osoit toucher ces misérables , en ce temps-là , sans leur faire mal , tant ils étoient ulcérés et croustelevez; ou parceque les onguents dont on les frottoit étoient d'un grand prix, quoique fort au-dessous de celui des onguents que le luxe avoit inventés chez les Grecs et chez les Romains. »
Selon lui, ce prologue est une pièce faite à plaisir contre tant de prologueurs de son temps , qui employoient toute leur science en prologues, et dans les livres desquels on ne trouve rien que paginas rerum vacuas. «Quoi de mieux pensé ^ ajoute le même commentateur, que la comparaison de son livre avec Socrate, de Socrate avec les Silènes ^ et avec cette moelle que le chien cherche avec tant de peine dans l'os qu'il casse? moelle qu'il compare encore avec ce qui regarde la religion, l'état politique et la vie œconomique, et fort bien, s'il est vrai, comme il semble l'insinuer, qu'il y a un sens caché sous la lettre où tombent les plaisanteries qu'il débite. »
i4 LIVRE PREMIER.
Le Duchat et Pabbé de Marsy ne voient dans ces expressions de beuveurs illustres et de verollez tresprecieux ^ que Rabelais emploie dans ses prologues, qu'une allusion au style ordinaire des préfaces et des épîtres dédicatoires : « C'est, dit le premier, un usage fondé sur le foible des patrons que d'y exalter leur noblesse. Il appelle illustres ces buveurs, par rapport à la noblesse de leurs inclinations, n
il C'est aux beuveurs et aux verollez, dit l'abbé de Marsy, que Rabelais dédie son livre. Il leur donne le nom d'illustres et de précieux^ par allusion au style des épîtres dédicatoires, où ces sortes de titres sont ordinairement prodigués. Malgré le style badin qui régne dans ce prologue, on doit le regarder comme une excellente préface, dans laquelle Rabelais raisonne très solidement, et dispose avec adresse ses lecteurs à entrer dans ses vues et dans le plan qu'il s'est formé en écrivant. C'est un ouvrage burlesque qu'il met au jour: le titre l'annonce; et si l'on en juge par les apparent ces, on est tenté de croire que son livre ne contient en effet que moqueries jfolastrerieSf et menteries joyeuses. Mais quand on l'examine d'un œil attentif, on reconnoît bientôt que ce prétendu badinage sert de voile à d'importantes vérités, et qu'il est peu d'ouvrages de ce genre dont la lecture soit plus instructive. « Faut ouvrir le livre, dit maître François, et « soigneusement peser ce qui y est deduict... puis, par cuu rieuse leçon et méditation fréquente , rompre l'os , et sug « cer la substantificque mouelle, c'est a dire ce que j'entends « par ces symboles pythagoricques, avecques espoir certain « d'estre faictz escorts et preux a ladicte lecture; car en icelle « bien aultre goust trouverez , et doctrine plus absconse , la- « quelle vous révélera de treshaultz sacremens et mystères « horrificques. » Il n'est personne un peu versé dans la lecture de Rabelais, qui n'y découvre non seulement d'excellentes plaisanteries, mais une érudition agréable et variée, des traits admirables de morale^ une satire fine et spiri-
PROLOGE. i5
tuelle, une allusion délicate à plusieurs événements historiques, et sur-tout 9 comme Fa remarqué LeDuchat, «un « talent merveilleux pour ne dire quà demi-mot mille chottses^ qui^ peu comprises d'abord, donnent pourtant une u extrême envie d'être entendues. » Ce que Rabelais ajoute touchant les allég^ories faussement attribuées à Homère demande quelque éclaircissement. U semble insinuer par là qu'on auroit tort de lui prêter à lui-même de semblables allé^ries, et d'imaginer qu'il ait eu des vues particulières, et sur-tout des intentions malignes, en écrivant. Mais tout cela n'est dit que pour donner le change aux lecteurs, et pour prévenir les applications dont son ouvrage n'étoit en effet que trop susceptible. Rabelais plaisantoit sur des matières délicates: princes, magistrats, moines, papes, cardinaux , il n'a épargné personne dans son roman satirique :
Primores populi arripuit, populumque tributim.
mais tout cela est voilé avec tant d'art, que la plupart de ceux qui furent l'objet de sa critique ne se reconnurent point dans les portraits, et que ses plus cruels ennemis ne purent jamais former contre lui que des accusations vagues et dénuées de preuves. C'est ce qui a fait dire de Rabelais :
Sic homines, sic et cœlestia numina iusit, Yix homines, yix ut numina laesa putes.
Ginguené, dans l'ouvrage anonyme. De l'autorité de Rabelais dans la révolution , ou Institutions royales , politiques et ecclésiastiques y tirées de Gargantua et de Pantagruel j imprimé en 1791, in-S*", étoit bien persuadé aussi qu'il y a dans Rabelais un sens caché; car il pose en fait, dans le titre de son premier chapitre, a qu'il y a dans les œuvres de Rabelais, sous l'extérieur de la folie, un sens profond , politique, et philosophique^ qu'on doit se donner la peine d'y
i6 LIVRE PREMIER.
chercher; » et il ajoute : « En doutez-vous, lecteur? lisez ce qu'il en dit lui-même , au prologfue de son premier livre. »
Beuveurs tresillustres , et vous, verollez tresprecleux^ (car a vous, non a aultres sont dédiez mes escriptz), Alcibiades, pn dialoge de Platon^, intitulé le Bancquet, louant son précepteur Socrates, sans controverse^, prince des philosophes, entre aultres paroUes , le dict estre semblable es Silènes ^ .
* Cest ainsi qu'il dit au prologue du livre III, beuveurs tresillustres y et vous goutteux tresprecieux ; au chapitre xxvii du livre premier, jamais homme noble ne hayst le bon vin; au chapitre xxxiii du livre III, le noble pontife aymoit le bon vin, comme faict tout homme de bien; et au livre V, chap. xlvi , penser mocquer un si noble trincqueur. ( L. * )
' Cest-à-dire, au dialogue de Platon. Dans ce dialo£;ue, intitulé le Banquet, en grec Sv/^ttoVio? , Platon compare Socrate, non pas à des boîtes nommées silènes, mais au dieu Silène. Sa figure étoit en effet semblable à celle des images de ce dieu. U en plaisantoit le premier, et disoit que son père, qui étoit sculpteur, avoit oublié de donner le dernier coup de ciseau.
^ Sans difficulté, du latin sine controversia.
^ Aux silènes. Cest ce que nous appelons aujourdliui des arabesques. On ne trouve ce mot, en ce sens, dans aucun glossaire; mais on a pu dire des silènes pom> des satyres. Cependant Oudin et Duez l'expliquent par figures, sur des boites ou pots d'apothicaires ou d'épiciers; car spetiali, dont se sert Duez, signifie en italien l'un et l'au-
N. B. Toutes les notes qui sont signées L. sont de Le Dacfaat ; toutes celles qui sont sans signature sont des deux nouveaux éditeurs, ainsi que le commentaire historique de chaque chapitre. Les notes historiques, qui donnent la clef du roman , sont distinguées par une étoile , jointe au chiffre de renvoi.
PROLOGE. 17
Silènes estoyent jadis petites boy tes, telles que voyons de présent es bouticques des apothecaires, painctes au dessus de figures joyeuses et frivoles , comme de harpyes, satyres, oysons bridez, lièvres eornuz, canes bastées^, boucqs volans, cerfs lymonniers7, et aultres telles painctures cohtrefaictes a plaisir, pour exciter le monde a rire; quel® feut Silène, maistre du bon Bacchus : mais, au dedans, Ton reservoit les fines drogues, comme baulme, ambre gris, amomon, muscq, zivette, pierreries , et aultres choses précieuses. Tel disoit estre Socrates^; par ce que, le voyans au dehors, et lestimans par lexteriore apparence, n'en eussiez donné ung coupeau d oignon '°, tant laid il
tre, c*est>à-dire marchands d^épices, spetie. Mais il est à croire qu'ils ne Tont lu comme nous que dans Rabelais. Il se trouve ainsi expliqué dans r Alphabet de l'auteur: u Silènes, y est-il dit, estoient petites images si bien enchâssées et renfermées de leurs petits couvercles, qu'on ne les voyoit pas, si on n'ouvroit ces huissets sur lesqueb, par le dehors, il y avoit quelque peinture ridicule, lascive et deshonneste, comme la semblance d'un satyre ou d'un silène, qui estoit un yvro(rne, père nourrissier de Bacchus, fort effronté, et rempli de lasciveté. Mais lorsque les couvercles estoient ouverts, étendus ou aion^s^ il paroissoit au dedans cpelcpe figure de piété, l'image d'un dieu ou déesse, ou quelque chose semblable. On voit maintenant de telles images en la galerie du Palais, à Paris, faites en façon de miroir. »
• Portant un bât. — ^ Cerfs attelés à un char, en forme de limoniers. — • Tel que ftit Silène.
' Tel, au dire d'Alcibiades, étoit Socrate.
'• Voici une plume qui ne vaut pas un oignon, dit un petit grimaud du collège de Navarre , dans le livre De corrupti sermonis. erneri'
i8 LIVRE PREMIER.
estoit de corps , et ridicule en son maintien , le nez poinctu ", le reguard d'ung taureau, le visaige d'ung fol, simple en meurs, rusticq en vestimens , paovre de fortune , infortuné en femmes , inepte a tous offices de la republicque, tousjours riant, tousjours beuvant d'aultant'^ a ung chascun, tousjours se guabelant '^, tousjours dissimulant son divin sçavoir. Mais, ouvraiis ceste boyte, eussiez au dedans trouvé une céleste et împreciable*^ drogue, entendement plus que humain, vertus merveilleuses , couraige invincible , sobresse'^ non pareille, contentement certain, asseurance parfaicte, desprisement*^ incroyable de
datione, de Mathurin Cordier: Ecce unum calamum qui non valet unum oignonum. Ménage, au mot Coupeau, explique coupeau tfoi^ gnon, dans Rabelais, -par pelure (foignon. (L.)
" Nez pointu ne nous donne pas l'idée d'un nez enfoncé, et qui étoit rond par le bout, tel que les pierres gravées nous représentent celui de Socrate. ( L. )
'* Cette expression, qui revient souvent dans Rabelais, se rapporte au hrindeggiare des Italiens, et à \ich hring es euch des Allemands; et elle signifie proprement boire et reboire aux uns et aux autres, et les inviter à en faire autant. (L.)
'^ Ci-dessous encore, liv. I, chap. xxxiv, on lit: Ce Gaultier ici se guabele de nouSj c'est-à-dire plaisante et se^moque de nous. Gaber^ dans les chap. vu et viii du roman de Gallien restauré y se prend pour railler et dire des sornettes. Gabeler est ici un diminutif de cet ancien mot. (L.)
' ^ In appréciable , inestimable .
" Sobriété: c'est l'opposé d'ivresse. Du bas latin sobritia pour sohrietaSy dit Ménage; comme nuess^ nudité, de nuditia pour nuditas^
'^ Mépris.
PROLOGE. ig
tout ce pourquoy les humains tant veiglent, courent, travaillent, naviguent, et bataillent.
A quel propos, en vostre ad vis , tend ce prélude et coup d essay? Pour aultant que vous, ums bons disciples, et quelques aultres folz desejour *7^ Usans les joyeux tiltres d aulcuns livres de nostre invention, comme Gargantua^ Pantagruel ^ Fesse-pinte ' ^^ La dignité des Braguettes^^^ Des pays au lard^
'"' Expression du Dauphiné et du Lan^edoc , pour dire fous oiseux y ou de loisir, comme sont les soldats pendant les séjours qn*on leur donne pour se refaire des fatigues d'une longue marche. Villon, dans son Grand Testament:
Il est ung droit sot de séjour, Et est plaisanr, on ne Yen point.
De là séjourné pour reposé:
Frère ThU>aut sëjôamé gros et gras,
dit Marot. (L.) — Cette expression vient de ce que pendant Us séjours, les soldats ne songent qu'à se divertir.
" On lit de même au prol. du liv. H, Fessepinte, Orlando furioso , Robert le Diable, etc. Je n'ai jamais vu ce livre de Fesse-pinte; mais ce qui donne lieu de croire qu'il existe , c'est que Du Verdier , pag. 1 89 de sa bibliothèque, et après lui Draudius, tom. II, pag. i38 de la sienne, en citent une espèce de suite sous le titre de Bringuenarilles , cousin germain de Fesse-pinte, ou Voyage du compagnon h la bouteille, imprimée in-8*, à Lyon, chez Olivier Amoullet, et à Paris, chei Jean Bonfons, et réimprimée in- 1 6, en 1674, à Paris, chez Nicolas Sonfons, fils de Jean. Du reste, ce livre de Bringuenarilles , est la même chose que les Navigations de Panurge, imprimées à la niitè du Rabelais de Dolét,vi542; n'y ayant presque nulle autre différence, sinon qu'au lieu du nom de Panurge, dn a mis par- tout celui de Bringuenarilles. (L.)
'•Il parle encore de ce prétendu livre, au chap. viii suivant : « Je « vous en exposeray bien dadvantaige au livre que j'ai faict de la
cum commento ^°, jugez trop facillement n'estre au dedans traicté que mocqueries, folateries, etmenteries joyeuses: vèu que lensigne exteriore (c'est le tiltre) sans plus avant enquérir, est conmiunement receuz a dérision et gaudisserie^^ Mais par telle legiereté ne convient estimer les œuvres des humains : car vous mesmes dictes que Thabit ne faict poinct le moyne^^, et tel est vestu d'habit monachal qui au dedans n est rien moins que moyne , et tel est vestu de cappe hespaignoUe qui, en son couraige, nullement affiert a Hespaigne^^.
« dignité dçs bra(yuettes; » et au chap. viii du liy. III, il veut que Tempereur Justinien ait mis dans le traité de Cagotis tollendis ({u'il lui attribue : Summum bonum. in hraguihus et brayuetis.
*** Avec commentaire. — *' Moquerie.
^^ Ce proverbe se trouve aussi dans le Roman de la Rose^ édit. de i53i, fol. 68:
Tel a robe religieuse , Doncques il est religieux :
Cet argument est vitieux Et ne vauh une vieille gaine*, Car la robe ne faict le moyne.
^' Cest-à-dire, qui n'a rien du courage chevaleresque des Espagnols. Un des éditeurs de lySa explique très mal cette expression, par qui nest pas sujet de r Espagne , qui prend peu de part à ses in^ téréts. On disoit anciennement cela m' affiert, pour cela me touche , cela m'importe; et à Tinfinitif ajj/î^rer, du latin adferire, frapper à, toucher à. On lit dans Joinville : « Il aj^ert qu'il y ait paix et union entre le roy d'Angleterre et moi ; » et dans Froissard : « Les nobles et vaillants hommes qui bien y affièrent, » c'est-à-dire qui y touchent de bien près.
Gaine ne rimant pas avec moyne. ne faut-il pas lire goyne ou mayne?
PROLOGE. 21
Cest pourquoy fault ouvrir le livre, et soigneusement peser ce que y est deduict. Lors.congnoistrez que la drogue dedans contenue est bien d aultre valeur que ne promettoyt la boyte. C est à dire que les matières icy traictées ne sont tant folastres comme le tiltre au dessus pretendoyt^^.
Et posé le cas que au sens literal vous trouvez ^^ matières assez joyeuses, et bien correspondentes au nom, toutesfoys pas demourer la ne fault, comme au chant des sirènes ; ains a plus hault sens interpréter ce que par adventure cuidiez ^^ dict en guayeté de cueur. Crochetastes vous oncques bouteilles? Gaisgne^7. Réduisez a mémoire la contenence que aviez. Mais veistes vous oncques chien rencontrant quelque os medulaire^®? Cest, comme dict Platon (lib. II de Rep.), la beste du monde plus philosophe. Si veu lavez, vous avez peu noter de quelle dévotion il le guette , de
*^ Gomme le titre extérieurement Taiinoiiçoît.
** Que vous trouviez : au siècle de Rabelais, dit de Marsy, on ne connoissoit point d^autre temps subjonctif.
'* Vous pensiez, vous croyiez; cuider vient de cogitarCy par contraction.
'^ Interjection d* admiration ou de surprise, qui remplace celle de cazzo, trop obscène, et qui rëpond à notre vertuchou^ vertu de' chien. Elle vient, de l'italien cagna^ chienne, chienne chaude, en vieux françois une caisgne; d'où cagnaccia, grosse chienne chaude, qui se dit par injure, et cagnola^ petite chienne, interjection d'étonnement. Socrate juroit aussi par le chien. Voyez Oudin dans son Dictionn. ital. et franc, y au mot Cagi«a.
'* Rempli de moelle.
quel soing il le guarde, de quel ferveur ^^ il le tient, de quelle prudence il rentomme^*^, de quelle affection il le brise, et de quelle diligence il le sugce. Qui Tinduict à ce faire ^' ? Quel est l'espoir de son estude? Quel bien prétend il? Rien plus qu'ung peu de mouelle. Vray est que ^^ ce peu plus. est délicieux que le beaucoup de toutes aultres^^, pource que la mouelle est aliment elabouré ^^ a perfection de nature, comme dict Galen. III, facult. nat; et XI ^ de usu partium.
A l'exemple d'icelluy vous convient estre saiges, pour fleurer, sentir et estimer ces beaulx livres de
'5 II fait /erreur féminin, livre I, chap. xxiz, la ferveur de tes estudes. Ce qui prouve que le^enre de ce nom n étoit pas encore fixé.
^** IlTentame. Ce mot nest dans aucun glossaire, mais on le dit encore en Sologne; et il vient du grec fVTcyuvû», dorique ôtc^v» , j'incise ;mo^oc, incisé; ctto/am^ incision. «Voilà, précisément, lecteur, dit Ginguené, sur ce passage, la peine que je veux vous épargner, en la prenant moi->méme : j'ai rompu l'os, et je vous offre la moelle. » Nous pourrions en dire autant.
A faire cela? — '* Il est vrai que.
J'ai cru long-temps qu'il falloit suppléer ici viandes ou nourritures; mais il n'y a qu'à sous-entendre riens, et rapporter ce vieux pluriel à rien plus, qui, quelques lignes plus haut, revient à nulle chose. On sait qu'autrefois le mot rien étoit féminin, et signifioit chose, comme encore aujourd'hui, chez les Languedociens, quauque ré YevLt dire en françois quelque chose. (L.) — Rien en françois, et r<^en languedocien viennent en effet, l'un de l'ace, latin rem, l'autre du nominatif r^s ou de l'abl. re, chose. Il n'est donc pas plus négatif que pas, point, mie, guère, etc. : c'est la négation ne qui est toujours jointe à ces mots , qui leur donne un sens négatif.
'* Travaillé.
PROLOGE. !i3
haulte gresse^^, legiers au prochaz^^, et hardiz a la rencontre ^7. Puis, par curieuse leçon et medi* tation fréquente , rompre los , et sugcer la substantîficque mouelle , c est a dire ce que j entends par ces symboles pythagoricques, avecques espoir certain destre faictz escorts^® et preux a ladicte lecture ; car en icelle bien aultre goust trouverez, et doctrine plus absconse ^^^ laquelle vous révélera
*^ Cest-à-dire souvent lus, de grande importance, de grand prix. Au chap. Yii du liv. Il, il est encore parlé de breviairei de haulte gresse. Le Duchat et de Marsy croient que livres de haulte gresse signifie des livres dont on fait un grand usage , et qu'on a tant maniés que la couverture et les feuillets en sont tout gras. Soit pour des bréviaires ; mais ce pourroit être aussi des livres où il y a des contes bien gras, comme celui de Rabelais.
" Cest-à-dire légers à la main, peu volumineux. Prochaz est le même mot que pourchas, d*où nous avons fait pourchasser, pour- > suivre , et il est composé de pour et de chasse. Cest un terme de vénerie.
^^ Cest-à-dire hardis à l'occasion, qui disent des vérités hardies, quand l'occasion s'en présente. Le Duchat explique legiers au prochax, et hardiz à la rencontre, par livres légers à poursuivre, et har^ dis à rencontrer de tels livres I
^' IKétre rendus avisés et habiles. Escort, prudent, discret, sage , avisé, de l'italien scorto, prudent. L'ancien traducteur de Sleidan a dit vigilant et escort, au Uv. XX, dans la réponse du pape à la protestation de l'ambassadeur Mendosse. Escort est le même que notre vieux mot accort, pour l'origine et la signification : il tient à cour et à courtisan. Il y a cependant entre escort et accort , comme' nous l'a très bien fait remarquer M. Ensébe Salverte,la même différence qu'entre les prépositions ex et ad : Yaccort s'accorde à tout ; Y escort au contraire, en homme prudent, se tient au-dehors, et ne s'accorde qu'à bon escient.
^^ Cachée, secrète : du latin absconsus.
de treshaultz sacremens et mystères horrificqucs, tant en ce qui concerne nostre religion, que aussi lestât politicq et vie œconomicque.
Croyez vous en vostre foy qu'oncques Homère , escripvant Iliade et Odyssée, pensast es allégories lesquelles de lui ont calefreté^° Plutarque^', Heraclides Ponticq^^, Eustatie^^, Phornute^^, et ce
*^ Les éditions de Dolet, à Lyon, i542, et de Claude la Ville, à Valence, i547, ont beluté. Toutes les autres ont calfretéy à celle de Hollande près , qui a écrit calefreté. Ce sont deux métaphores équivalentes. Beluter, ou, cemme on écrit aujourd'hui, bluter des allégories, c'est les démêler et les tirer du corps de la fable, comme on sépare la farine d'avec le son, en la passant par le bluteau, Calfreter^ calefreter, calfater, calfeutrer ces mêmes allégories, c'est les accommoder de telle sorte, que d'embrouillées qu'elles étoient dans l'auteur original, on vienne, en vertu de cette espèce de radoub, à les débrouiller et à les reconnoître. ( L.) — Rabelais, dit de Marsy, compare plaisamment les scholiastes ou commentateurs, aux gens qui calefretent, c'est-à-dire, qui radoubent un vaisseau. Il y a en effet plus de rapport qu'on ne pense entre ces deux métiers. Quand je me représente une troupe de savants, empressés à commenter un vieux manuscrit , restituant les textes , remphssant les lacunes , je crois voir une troupe d'ouvriers occupés à radouber un vieu2i navire, à le rapiécer, à boucher les ouvertures et les voies d'eau.
*' Plutarque de Chéronée, philosophe et écrivain célèbre du commencement du deuxième siècle, qui voit en effet souvent dans Homère des allégories qui n'y sont pas.
^' Héraclide', du royaume de Pont, qui fut disciple de Platon et d'Aristote, à Athènes, quatre cents ans avant l'ère chrétienne. On voit par Diogène Laerce qui a donné sa vie, et par les fragments qui nous restent de lui, qu'il mérite le même reproche que Plutarque.
^^ EvLStathe, évéque de Thessalonique, dans le douzième siècle, à qui on attribue des Commentaires sur HomèrCy lesquels passent aujourd'hui pour être d'EumatheSy grammairien obscur du quinzième
PROLOGE. 25
que d'yceulx Politian^^ ha desrobé? Si le croyez, vous naprochez ne de piedz, ne de mains a mon opinion , qui décrète îcelles aussi peu avoir esté song[ées d'Homère, que d'Ovide, en ses Métamorphoses, les sacremens dé l'evangîle, lesquelz ung frère lubin ^^, vray crocquelardon ^7 s est efïbrcé
siècle, qui s'est caché sous le nom d!Etistathius. Les savants donnent à ces commentaires beaucoup trop d'importance, et Rabelais les a parfaitement jugés quant aux vaines explications qu'on y trouve des aUégories homériques.
** Cest, selon Suidas, le même qu'Annseus Comutus, philosophe stoïcien, grammairien et poète, de la ville de Leptis en Afrique, qui fut le précepteur de Perse et de Lucain, et que Néron exila à cause de la liberté avec laquelle il avoit jugé ses vers. Il est souvent cité par Aulugelle, par Eusébe, et par Suidas.
*^ Ange Politien, orateur et poëte célèbre, né à Monte-Pulciano , en Toscane, dans le quinzième siècle. Cest à tort que Rabelais l'accuse ici de plagiat pour sa préface sur Homère. Il semble ne s'être servi , dit Le Duchat , du terme dérober, que pour faire plaisir à son ami Budée, qui étoit jaloux, aussi bien que son ami Lascaris, de la gloire de Politien. Cette préface est un excellent discours dans lequel Politien a inséré, non en plagiaire, mais en homme d'esprit et de goût, une partie des découvertes que les anciens scoliastes de ce poëte avoient entassées sans ordre dans leurs vastes commentaires. Cest comme si l'on accusoit Michel Ange de plagiat, dit un des éditeurs de 1 763 , pour avoir bâti sa basilique avec des pierres taillées par des maçons. Au reste, Politien étoit haï de presque tous les écrivains célèbres de son temps. Voyez les épigrammes que Sannazar a lancées contre lui. Rabelais a donc bien pu se tromper, quant au plagiat qu'il lui reproche, et n'être que l'écho de l'envie qu'on lui portoit, sans s'en douter; parcequ'il ne se sera pas donné la peine de vérifier le fait.
*^* u Quant au frère Lubin croque-lardon, dit Bemier dans son Jiabelais réformé^ c'est une injure que les luthériens de son temps
demonstrer , si dadventure il rencontroit gens aussi folz que luy, et, comme dict le proverbe, couvercle digne du chaulderon.
dboient aux religieux, et cpi'il applique tacitement à Thomas Walle, dominicain anglois, qui avoit moralisé les Métamorphoses d* Ovide ^ et trouvé des conyenances de ces fables avec quelques histoires de la Bible y à ce qu'il croyoit, comme on peut le voir en abrégé dans les Epistolœ obscurorum virorum. »
« Les écrivains satiriques, dit Le Duchat, sont, il y a long-temps, en possession de traiter les moines généralement de frères lubins, nom qui pourtant semble convenir plus proprement aux cordeliers, moins par rapport à leur habit couleur de gris de loup, qu*à ce qu*on dit de leur patriarche, qui appeloit si bonnement son/rère, ce loup qui faisoit des dégâts dont les habitants de Gubio se plaignoient si fort. L'histoire en est contée fort naïvement au verso du feuillet 99 des Conformités y édit. de Milan ^ i5i3; et dans le Romain de Iç. Rose y au feuillet verso 69 de l'édition de i53i. Fauxsemblanty ou l'Hypocrisie, parle en ces termes, sous l'habit d'un moine quêteur :
Je m'en plaindray tant «euUement A mon bon confesseur nouvel , Qui n'a pas nom frère Louvel :
Car forment* se courrouceroit , Qui par tel nom l'appelleroit ; Et ja n'en prendrott patience , Qu'il n'en enst cruelle vengeance.
Le caractère d'un frère Lubin est peint admirablement dans la troisième ballade de Marot. Le frère Lùbin, au reste, qu'entend ici Rabelais, n'est pas un cordelier, mais un jacobin anglois, qui a expliqué allégoriquement les Métamorphoses d'Ovide. Son livre in-4**^ de 93 feuillets, fut imprimé à Paris, l'an 1609, chez Josse Badius, sous le titre de Metamorphosis Ovidiana m.oraliter h magistro Thoma Walleys Anglico de professione Prœdicatorum y sub sanctissimo P. Dominico explanata. Il avoit paru à Bruges, in-fol., dès l'an 14^4) ^^
* Fortement.
PROLOGE. 27
Si ne le croyez , quelle cause est pourquoy aultant n'en ferez de ces joyeuses et nouvelles chro-
françois, par Golard Mansion, ipie La Caille, pa£|e 44 ^^ *^^ histoire de l'imprimerie j a pris pour rimprimenr de l'ouvrage. *
« Quelle vision, s*ëcrie F abbé de Marsy, de chercher jusque dans les Métamorphoses d'Ovide des preuves du christianisme, et de faire passer ce poète pour un cinquième évangéliste ! Une imagination dévote, échauffée à un certain point, est capable de bien des extravagances, n
« Le Hvre de Thomas Walleys, dit le dernier éditeur de Rabelais, a été non seulement traduit mais imprimé par Golard Mansion, malgré V assertion conù'aire de Le Duchat; il est intitulé : les Métamorphoses d^ Ovide y moralisées par Thomas Walleys; Bruges, Golard Mansion, i4B4viu-fol.; Paris, Michel Lenoir, iSSy, in-8% 3 vol.; i538, in-S®; le tout avec figures, et sous les titres différents de Bible des Poètes et de Grand Olympe. Walleys, ajoute-t-il, n*est pas le seul qui ait entrepris de moraliser Ovide. Bénouard etTrépagne se sont aussi imposé cette pénible et ridicule tâche. »
Le scoliaste de Hollande assure également que le nom de frère Lufnn est un sobriquet donné par lés huguenots aux moines, et en cite pour preuve ces vers de la ballade de Marot :
Pour faire plustost mal que bien , Frère Lubin le fera bien :
Mais si c'est quelque bonne affaire , Frère Lubin ne le peut faire.
Ainsi xm frère Lubin est un moine hypocrite qui cache un cœur de loup sous les apparences d'un agneau. Le sobriquet de frère Lubin est Je même que celui de frère Louvel, qui s'est dit plus anciennement, puisqu'on le trouve d^ns le roman de la Rose, ouvrage du treizième siècle : il signifie donc également /r^re loup, par allusion à ce loup que saint Gris, ou saint François d'Assise, fondateur .des cordeliers, appeloit son frère, et avec lequel ces dignes moines fratemisoient en effet, en ajoutant à toutes leurs conformités avec cet animal rapace, celle de porter un habit gris de loup. Il n'y a donc
a8 LIVRE PREMIER.
nicques? combien que^®, les dictant, ny pensasse en plus que vous , qui par adventure beuvîez comme moy . Car, a la composition de ce livre seigneurial , je ne perdy ne employai oncques plus ny aultre temps que celluy qui estoit estably a prendre ma réfection corporelle , sçavoir est, beuvant et mangeant. Aussi est ce la juste heure descripre ces haultes matières et sciences profondes.
pas de doute que Rabelais, qui avoit été cordelier, c'est-à-dire un de ces frères Luhins, que leur Alcoran appelle Viables^gris, dont on fait tant de bons contes, et qui en font eux-mêmes de si gras dans son roman, lÎT. H, chap. xt, et liv. III, chap. xviii, n*ait eu euTue de lancer ici un lardon à ses anciens confrères , qu'il appelle ailleurs patespelueSf par allusion à la fable du loup qui montroit patte de brebis à l'agneau pour le tromper, ou plutôt à Jacob qui se fit des pattes peines "pouT tromper son père aveugle, quoiqu'il applique le sobriquet de frère Lubin à un jacobin, c'est-à-dire à un enfant de saint Dominique. C'est ainsi que, quelques lignes plus bas, il applique évidemment celui de tirelupin, qui vient également de lupinuSy à un moine de l'ordre de Fontevrault. Ces deux sobriquets, qui ne se donnoient dans l'origine qu'aux enfants de saint François d'Assise, c'est-à-dire aux cordeliers et frères mineurs, ont donc ensuite été généralisés et donnés à tous les moines mendiants, aux augustins, aux carmes, aux dominicains ou jacobins, aux franciscains, aux capucins, aux religieux du tiers-ordre, parcequ'on les a comparés pour la rapacité à des loups, et que les vieux loups sont gris. Ainsi Olivier Maillard et Menot qui étoient cordeliers étoient à-lafois des frères Luhins et des Tirelupins. Voy. Tirelupin, note 52 *.
*^ Un crocquelardon est, au propre, un vrai mangeur de lard, un goulu, un affamé qui dévore tout; et, au figuré, un homme qui croit tout, qui dévore les plus grosses sottises, les lardons^ c'est-à-dire les traits satiriques.
*' Quoique.... je n'y pensasse non plus ou pas plus que vous.
PROLOGE. 29
Comme. bien faire sçavoit Homère^», paragon de tous philologes, et Ennie^°, père des poètes latins, ainsi que tesmoigne Horace, quoyqù'ung malautru ^ ' ayt dict que ses carmes sentoyent plus le vin que Thuyle.
^^ Gomme savoit bien le faire Homère, modèle de tons les écrivains, qui aimoit le vin, ainsi que Ënnius :
Laudibus arguitar vini vinosns Homeras.
HoRAT. , lib. I , epist. xix, y. 6.
Paragon ou parangon^ est le mot italien |>ara^one, qui signifie littéralement, qui est hors depair^ de comparaison, qui excelle au-dessus de tous les autres : il est sans pair, incomparable, et sans parangon, dit Rabelais de son propre livre, au prologue du livre II. Ce mot vient de Fitalien paraggio, qui a le même sens, et qui est un augmentatif dérivé de Tadjectif latin par pair, pareil, égal.
'° Cest Quintus Ennius, qui fut en effet le père ou le créateur de la poésie latine, et dont Virgile même emprunta des vers entiers; ce qu'il appeloit tirer de l'or du fumier d*Ennius, aurum ex stercore Ennii. Horace (lib. I, epist. xix) dit aussi d'Ennius qu'il n'entroit en verve qu'après avoir bien bu :
Eanius ipse pater nunquàm , uisi potus , ad arma Prosiluit dicenda.
Serenus en dit autant de cet ancien poëte, en parlant de la goutte à laquelle il étoit sujet :
Eonius ipse pater dùm pocola siccat iniqua , Hoc Latio laies fertur meruisse dolores.
'* Gi-dessous, liv. I, chap. xxxvii, Epistémon appelle malautrus les malheureux écoliers du collège de Montaigu ; et au chapitre xii du livre V, Panurge est traité de malautru par Grippeminaud, entre les griffes de qui il étoit tombé. Au premier tournoi où parut le chevalier Bayard, la simplicité forcée de sa parure contrastoit avec la magnificence des autres chevaliers. Les dames disoient de lui : « Voyeivous ce malautru, il a mieux fait que tous les autres. » Vie du chevalier Bayard.
3o LIVRE PREMIER.
Autant en dict ung tirelupin^^ de mes livres; mais bren pour luy. L odeur du vin o combien
^' * Nous pensons ipie par ce tirelupin qui dit du mal de ses livres, il entend ce moine de Fontevrault, son compatriote et son contemporain, nommé Putherbeus^ ou Puy-Herbauty qu'il appelle Putherbe Venraigéy liv. IV, chap. xxxii, et qui étoit en effet son ennemi achs^rné. Ce tirelupin y qui étoit aussi le fléau des protestants, s'est déchaîné, comme un furieux, contre lui quelques années après; le pillant et le pouillant, dit Bernier, d'une manière peu chrétienne et indigne d'un religieux, dans un ouvrage intitulé, Gabrielis Putherbei Theotimus, sive de expungendis et toUendis malis libris , iis prœcipuè quos vix incolumifide ac pietate plerique légère queant; Paris, i549, in-B*^. Ce qui nous le persuade, c'est que les moines de Fontevrault ont des rapports frappants avec les tur lupins et les frères lubins : 1° ces disciples de Robert d'Arbrisselles, fondateur de l'abbaye de Fontevrault, dévoient porter le nom de pauvres de J.-C, et obéir aux femmes qui en étoient les servantes; ce saint se faisoit suivre par les femmes dans les déserts, menoit avec elles une vie de loup dans les forets, couchoit entre deux d'entre elles, pour mortifier, disoit-il, sa chair. On appeloit de même tirelupins ou turlupins une secte de gens qui se donnoient le nom de société ou fraternité des pauvres y qui faisoient profession d'impudence , marchoient nus par les rues , et avoient publiquement commerce avec les femmes , comme les cyniques; on croit que ce nom leur fut donné, qubd ea tantum. habitarent loca quœ lupis exposita erant. 2° Il est en effet composé de lupins, petits loups, et de tire pour ressemble, puisqu'on a dit retirer à pour ressembler à, qu'on dit encore tirer sur dans le même sens, et signifie par conséquent qui retire ou ressemble aux loups, ou aux frères Lubins, c'est-à->dire aux moines mendiants. ( Voy. note 4^. ) Cette secte se répandit en Angleterre, et dogmatisa à Paris en iSya; mais on brûla plusieurs de ses membres avec leurs Uvres, et les autres disparurent. On lit dans la vie de Charles V, par Gaguin : « En mesme temps print fin quelque hérésie ou superstition issue des Turlupins : c'estoit le nom des hérétiques qui s'esjouissoient estre nommez de la compaignie des pauvres. Leurs livres et vestemens furent brûlez an
PROLOGE. 3i
plus est friant, riant, priant ^^, plus céleste et délicieux que d'huyle! Et prendray aultant a gloire
marché aux pourceaux de Paris, hors la porte Saint-Honorë. m Dans la chronique des rois de France , sous Charles Y, par du TiUet : « La superstitieuse religion des Turlupins , qui avoient donné nom à leur secte la fraternité des pauvres , fut condamnée et abolie , et leurs cérémonies, livres et habits, condamnez et brûlez. » Enfin dans la chronologie de Genebrard : Turexupdi cynicorum sectam suscitantes de nuditate pudendorum et publico cditu. m Cest de là sans doute que vient le proverbe. Malheureux comme Turlupin et ses enfants y ou Malheureux de nature^ enfant de Turlupin. Selon Le Duchat, leur vrai nom est tirelupins: « Cest ainsi, dit-il, qu'on doit Ure.dans Rabelais et par-tout ailleurs ; et s'il l'écrit tirelupins, c'est qu'il étoit persuadé qu'ils avoient été nommés ainsi , parcequ'il serabloit qu'ils vécussent de lupins tirés par-ci, par-là... ! Dans le volume 6 de Perceforest, il est parlé des turpellins et turpellines, comme d'une secte; ce qui fait que je ne doute pas, ajout e-t-il, que ce ne soit celle des turlupins f ainsi appelés par inversion de turpellins^ fait de tur^ pis, À cause du scandale que donnoit leur vie débordée. » ^ Quoi qu'il en soit, ce nom étoit déjà .connu et populaire, quand un farceuri) nonmié Henri Legrand, garçon boulanger à Pans, le prit en i583, pour nom de théâtre, et le rendit plus fameux encore, en jouant des farces sons ce nom, pendant plus de cinquante ans : ce tfoà fit que turlupin devint depuis ce temps-là un nom appellatif. C'est ainsi que Hugues Guém, comédien de l'hôtel de Bourgogne, prit le nom de Gautier^ùarguille^ et Dominique celui d Arlequin. Turlupin signifie aujourd'hui mauvais plaisant, bouffon froid et fade, qui fait rire par de mauvaises pointes, par des quolibets, des équivoques tnsipides. D'où on a fait, dans le même sens, turlupinade et turlupiner, pour dire ou faire des turlupinades. « On appelle les mauvaises plaisanteries turlupinades , dit Ménage, d'un certain farceur appelé Turlupin, qui étoit le plaisant de la farce dans la troupe des comédiens de rhôtel de Bourgogne, du temps que Bellerose étoit le chef de cette troupe. » Voyez note 54- Il est encore d'autres turlupins qui ont dit du mal de Rabelais^ de
qu'on die de moy que plus en vin aye despendu qu'en huyle, que feit Demosthenes quand de luy on disoyt que plus en huyle que en vin despen-
son vivant. « Petrus Ramus et Petrus Gallandus, dit Bcrnier, ne se sont pas fait une plus forte guerre qu'ils ne l'ont faite à notre docteur; aussi ne les a-t-il pas épargnés , car c'est d'eux qu'il parle dans le prolo^pie du livre IV, où il demande ce qu'on fera de ce Rameau et de ce Galland, qui ont troublé toute l'université, et où il métamorphose ces deux Pierres en deux animaux pétrifiés, assez spirituellement pour le temps... Jean Calvin, l'hérésiarque, s'est pareillement déchaîné contre lui, dans un opuscule intitulé de Scandalis, où il prétend que l'Église romaine ne devoit pas lui pardonner ce qu'il avoit dit de ses superstitions et de ses moines : mais ce qu'il en dit vient du déplaisir et ressentiment du chagrin qu'il avoit de voir un homme qu'il avoit compté entre les siens, prendre une absolution de sou apostasie, retourner dans l'ordre de Saint-Benoît, et demeurer dans le giron de l'Église, loin d'être hérétique, comme la plupart de ses ennemis l'ont publié. »
Nous n'avons pas connoissance cependant que tous ces Hrelupins aient dit ou imprimé du mal des livres de Rabelais, à l'époque où il écrivoit ce prologue ; et ce n'est que par anticipation que nous signalons Rameau et Galland. Quant à Calvin, il est certain qu'il s'est déchaîné contre lui dès i533, dans la première de ses lettres, deux ans par conséquent avant l'impression du Gargantua; et que Putherbe étoit enragé contre lui, bien avant de publier son Theotimus^ imprimé en i549, puiscpie Rabelais l'appelle Putherbe ienraigé, dans son quatrième livre, qui a paru en i543.
^^ Allusion au second couplei de la troisième chanson de Marot, en rime couronnée. Du reste, il faut prendre garde qaef riant, riant, priant, ne sont pas des épithétes du mot odeur, substantif féminin; mais que ceci est dit à la manière du xctxov Bcto-iXfJc des Grecs, et du triste lupus des Latins, comme s'il y avoit: O combien plus est quel- <jue chose de f riant , riant, priant ^ de plus céleste et délicieux que l'huile! (L.) — Priant, qui a du prix : c'est un jeu de mots. Odeur est ici masculin, comme le latin odor.
PROLOGE. 33
doyt^^. A moy n'est que honneur et gloire d estre dict et réputé bon gaultier^^ et bon compaignon : en ce nom, suis bien venu en toutes bonnes compaignies de pantagruelistes. A Demosthenes feut reproché, par ung chagrin, que ses oraisons sentoyent comme la serpieilliere d'ung ord et sale huylier. Pourtant, interprétez tous mçs faictz et mes dictz en la perfectissime partie ; ayez en révérence le cerveau caseiforme^^ qui vous paist de
'^ Dépensoit. Despendu y trois lignes plus haut, dépensé, '' « Des raisons ridicules, dit Le Duchat, nous ont fait attacher à certains noms propres des idées particulières. Ainsi, le cocuage et le nom de Jean étant deux choses communes, les cocus ont été appelés Jeans. C)n a dit Gautier pour bon compagnon, par allusion à gaudir; Nicodème pour sot, à cause de nice et de nigaud; Agnès pour innocente, comme tenant de \ agneau, » Mais comme on appeloit^au/^ten on gautiers ceux qui habitoient les bois , du vieux mot françois gauU ou gatUy bois, forêt, même mot que Tallemand waldy d'où tant de noms de lieux surnommés en gault, tels que SaitU-Çyr-en-Gault , Marcilly-enr-Gault ; comme, en outre, Favyn nous apprend qu'on appeloit^aufi^rs les gens de factions ou brigues y les brigands qui faisoient leur retraite dans les bois, et de là ravageoient les campagnes, il est bien plus "vraisemblable que ce n'est point par allusion à gau' diry mais dans le sens de compagnon des 6ots, de tirelupin^ qu'on a dit bongaultier pour 60» compagnon. De là Gautier-Garguille , per» sonnage de comédie, ou plutôt de farce, de turlupinades. Voyez Tirelupin, note S2*, ,
*^ Cest ainsi que lit Le Duchat, qui dit avec raison que c'est un mot de la façon de Rabelais, composé de caseus et déforma, pour exprimer la ressemblance de la cenreUe avec du fromage mou. D'antres bsent cassiforme, c'est-à-dire fait en forme de réseau, de membrane, du latin cassis, rets, filet, membrane. Nous préférons la première leçon , comme étant plus dans le goût tle l'auteur.
ces belles bilevezees^7^ et a vostre pouvoir tenez
moi tousjours joyeulx.
Or esbaudissez vous, mes amours, et guayement lisez tout a Taise du eors et au proufiet des reins. Mais escoutaz, vietzdazes, que le maulubec vous trousque ^^ : vous soubvienne de boyre a
^^ Bille est une balle, et vezer s'est dit pour souffler, de veze dan» la signification de musette. De là hillevezée^ comme l'explique fort bien Furetière, pour halle soufflée y pleine de vent. De là gros vezé, dans Monet, pour ^ros boursoufflé. Veze est un mot fait par onomatopée. (L.) — Cette étymologie de billevezée est juste, mais celle de veze ne Test pas : ce mot yient du latin vesica, vessie.
'* Ci-dessous, liv. III, chap. xxviii, maulubec signifie figurément un mal extraordinaire, une peste, une plaie envoyée d'en haut. Ici,^ de même que dans le prologue du livre II, c'est une imprécation familière au petit peuple de Languedoc. Laurent Joubert, qui avoit fait un long séjour à Montpellier, écrit mauloubet, c'est-à-dire mau^ vais petit loup, ce qui, selon lui, signifie loup y sorte de chancre ulcéré qui vient aux jambes. Pour moi, puisque Rabelais écrit constamment partout maulubec, je ne doute pas que ce mot ne doive s'entendre du chancre qui rouge la bouche et le nez, et qui, de là gagnant le cerveau, fait mourir promptement. Marot, élégie XI, appelle maubec la médisance, qui, dans le Roman de la Rose, est nom^ mée m^alebouche. Le patois messin , qui dit mau la bouche, pour mal à la bouche, et mau la tête, pour mal à la tête, suppose que nos pères appeloient mau le bec un mal qui vient au bec 'on à la bouche. J*oubliois de remarquer qu'au lieu que dans toutes les éditions modernes on Ut ici le maulubec vous trousse, dans celles de i535, de i543 et de i547, on lit le maulubec vous trousque, à la gasconne. (L. )
Maulubec, en patois gascon, signifie un mauvais chancre; ce qui s'adresse aux véroles, que l'auteur apostrophe au commencement de ce prologue. Ce mot ne vient point de m,au le bec, mal de la bouché; il vient du languedocien màou-loubet, chancre, ulcère qui vient aux jambes : il est composé de maou, mal, et loubet, louveteau, dimi**
PROLOGE. 35
my ^9 pour la pareille, et je vous pleigeray ^° tout ares metys^'.
nutif de loub, loup : mal de loup. C'est ainsi que nous avons fait hupe de loup. De là cette imprécation, dans le même patois, maouloubet te birCy que le maulubec te yire, te tourne à l'envers, te trousse, comme dit Rabelais. Le Duchat dit ailleurs qu'il se peut que trous^uer vienne de l'allemand stricken, étrangler, et qu'alors le maulubec seroit une espèce d'esquinancie. C'est encore une erreur : trousquer est notre mot trousser , prononcé à la gasconne, qui signifie à la lettre, enlever ou emporter eu trousse , et qui vient de trousse^
'® A moi.
^° C'est-à-dire, et je vous ferai raison. Pleiger, vieux mot qui signifie répondre, faire raison, de pleige, qui s'est dit pour caution et répondant, d'où ces phrases, dans Nicot, pleiger aucun, fide jubere pro aliquo, je le pleige de cent écusy etc.
^' Expression gasconne qui signifie, tout à cette même heure, de horâ metipsa, (L.) — En effet, on trouve dans le Dictionnaire toulousain des œuvres de Goudouli, aro ou aros, à cette heure; aro métis, tout à cette heure; et dans le Dictionnaire languedocien, aroy aros ou oros, à présent; aro-metis, aro-memo, aro-memeto , tout-àl'heure, dans l'instant : c'est donc d'aros, ou aras métis, que Rabelais a fait ares metys.
fS/^/%^t^/m/%t'%/%/%.'\^%^%/%/^/%/%/%/%/%/%/\,%
De la généalogie et anticquité de Gargantua.
ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE
Rabelais fait remonter la généalogie pantagruéline aux géants et à l'arche de Noé , qui fut le premier planteur de vignes , et le premier ivrogne ; c'est une première allusion au penchante connu de Louis XII (qui est le vrai Grande gousier) pour le vin. C'en est une aussi à la vanité des généalogies. C'est ainsi que^ se raillant des écrivains qui faisoient des rois d'Elspagne une généalogie suivie , en remontant jusqu'à Adam , et des rois de France une autre qui les faisoit descendre du roi Priam , il dit dans la prognostication pantagruéline, chap. v: «Et par adven- (( ture en l'arche de Noé, Triboulet estoit de la lignée des (( roys de Castille , et Caiihette ( autre fou de son temps ) « du sang de Priam. » Bernier l'a bien remarqué : u L'auteur, dit-il, raille ouvertement des généalogies sans fin de petits particuliers, et même des grands, dont il appelle les titres et panchartes des fanfreluches, c'est-à-dire des pieds de mouches; car quant à ceux qui croyent qu'il a voulu y comprendre la maison de Lorraine, parcequ'elle se fait descendre des empereurs et de Godefroi de Bouillon ^ je ne puis me rendre à cette opinion , quoique Barclay ( in Euphormione ) semble avoir touché la même corde, n
Le Motteux Fa bien vu également : u Le premier chapitre , dit-il , parle de ia généalogie et antiquité de Gargantua , sans nous donner pourtant la liste de ses ancêtres , au sujet de laquelle Fauteur nous renvoie à la grande chronicque pantagruéline , c'est-à-dire au premier chapitre du livre II , où « Vous entendrez plus au long comment les geands nasaquirent en ce monde, et comment d'iceulx, par lignes il directes, yssit Gargantua , père de Pantagruel. » On peut regarder ce badinage comme une agréable raillerie de tous ceux qui semblent se chercher des ancêtres jusque dans l'histoire fabuleuse des géants ; mais on peut croire aussi que Rabelais avoit personnellement en vue le prince qu'il représente sous le nom de Grandgousier, père de Gargantua.... Gargantua et ses prédécesseurs sont représentés comme une race de géants: c'est qu'ils sont rois, et que les rois, dans un sens moral, sont des géants. On pourroit dire enfin que si Rabelais a fait de Grandgouàier, de Gargantua, de Pantagruel, des personnages gigantesques, c'est par une imitation ironique des romans de son temps. V
Rabelais en effet n'est point Finventeur du personnage mythologique de Gargantua , la tradition de ses exploits étoit répandue particulièrement en Touraine, en Anjou, en Poitou , et dans le duché de Retz , bien long-temps avant qu'il songeât à faire de ce héros gigantesque le prototype de son roman. Sa fable ou sa légende est encore populaire dans toute la France, et peut-être dans toute FEnrope, et fait partie de la Ribliothéque Bleue, depuis an temps immémorial.
Cette généalogie, trouvée dans un tombeau de bronze, long sans mesure, et qui entre fort avant dans les excluses de Vienne, annonce une suite d'hommes grands et illustres (celle des rois de France), dont Fauteur creuse les tombeaux jusque dans les écluses de la rivière de Vienne , en
Chinonois , son pays natal. Il en fait aussi le berceau des héros de son roman. L'inscription fiic bibitur (ici Ton boit), avec les neuf flacons qui raccompagnent, indique bien que Fauteur va entretenir ses lecteurs des amis de la -bouteille.
Je vous remectz ' a la grande ehronicque pantagrueline , a congnoistre la généalogie et anticquité dond^ nous est venu Gargantua. En icelle vous entendrez plus au long comment les geands nasquirent en ce monde, et comment d'iceulx, par lignes directes, yssit^ Gargantua, père de Pantagruel : et ne vous faschera si pour le présent je m'en déporte. Combien que la chose soit telle que, tant plus seroit remembrée^, tant plus elle plairoit a vos seigneuries : comme vous avez Fauthorité de Platon in Philebo^^ et Gorgias^ et de Flacce^, qui dict estre aulcuns propous, telz que
' C'est-à-dire à Thistoire de Pantagruel. Voy. le premier chapitre du Pantagruel,
^ Pour dont; ce qui prouve que dont vient de de unde,
^ Sortit. Du latin exiit.
* Remémorée, répétée : les Italiens disent encore rimembrare.
^ Philebus et Gorgias sont les titres de deux dialogues de Platon. Philebus signifie, en grec, qui aime la jeunesse, de 4>iXof , ami, et jiC», jeunesse. Gorgias de Leontium, ville de Sicile, étoit un philosophe et un orateur célèbre, qui fut le maître d'Isocrate et de plusieurs autres rhéteurs. Il vivoit environ quatre cents ans avant Jésus- Christ.
® Flacce est le grand poète Horace ( Horatius Flaccus ), qui dit en
GARGANTUA. Sg
ceulx cy sans doubte, qui plus sont délectables quand plus souvent sont redictz.
Pleuct a Dieu qu ung chascun sceust aussi certainement sa généalogie, depuis Farche de Noé jusques a cet eage. Je pense que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducz, princes, et papes en la terre , lesquelz sont descenduz de quelques porteurs de rogatons, et de coustrez7 . Comme, au rebours, plusieurs sont gueux de Fhostiere^, soufireteux et misérables, lesquelz sont descenduz de sang et ligne de grands roys et empereurs ;
«flet, dans F Art poétique, vers 365 :
Haec plaçait semel , haec dedes repetita plaoehit. '
Cette chose a plu une fois; cette aatre, répétée dût fois, plaira encore.
^ Et de cotrets.
' Rabelais, dit Ginguené, avoit à cœur ces changements d*état entre les gnénx et les rois. Il y revient encore, liv. I, chap. xxx. Cidessons on lit de même, liv. Y, chap. xi, tntrans etf, leur tapinaudiere, nousdict un gueux de l'hostiere. Un caimand (un mendiant) qoi va flenreter les huis des maisons, dit Pasquier, liv. VIII, ch. xlii, et liv. VII, chap. xxxix de ses Recherches. Furetière, au mot^u^ujc, dit la même chose. Tous. deux se trompent, comme Tobserve Le Duchat : un gueux de Thostiçre, c'est un gueux de.rhôpital. Eln effet, Oudin et Duez, dans leurs Dictionnaires françois'italien eifrançoisespagnol f rendent les mots hostiere et ostiere, en iCahen par hospedaie^ en espagnol par hospital. Ainsi ce mot n'est pas dérivé d'osîiuniy porte, et ne signifie pas un mendiant qui va gueusant de porte ea porte, mendicus osHariuSy qui vadit ad ostia, vel ostiatim; il vient dihospitium, hospice, et signifie un gueux d'hôpital. Ainsi osfterene signifie pas porte, comme le croit M. Roquefort, d'après cette fausse étymologie>
4o LIVRE I, CHAP. I.
attendu 1 admirable transport des règnes et empires :
Des Assyriens, es Medes; Des Medes, es Perses ; Des Perses, es Macedones ; Des Macedones, es Romains ; Des Romains , es Grecz ; Des Grecz, es Françoyz 9.
Et pour vous donner a entendre de moy, qui parle, je cuyde que soye descendu de quelque riche roy, ou prince, au temps jadis. Car oncques ne veistes homme qui eust plus grande affection d estre roy et riche que moi : affin de faire grand chiere, pas ne travailler, point ne me soucier, et bien enrichir mes amys, et tous gens de bien et de sçavoir. Mais, en ce, je me reconforte, que en laultre monde je le seray ; voyre plus grand que de présent ne Fauseroye soubhaitter. Vous ,
^ L'empire en effet, après la défaite de Philippe, de Persée, d'Antiochus, passa des Macédoniens aux Romains; car les rois grecs de Syrie et d'Egypte étoient Macédoniens d'origine. Il entend donc par Grecz y les Grecs du Bas-Empire, et il fait allusion au titre d'empereurs d'Occident rpi'ont porté Gharlemagne et Louis-le-Débonnaire de 798 à 84o, aux empereurs françois qui ont régné à Constantinople depuis Baudouin, en i3o3 jusqu'en ia6i, et peut-être aussi au titre d'empereur d'Onent que Léon X avoit promis à François I*' lors du concordat, et à la prétention que Charles VIII avoit eue à ce titre, lors de la conquête de Naples. Macedones est ici pour Macédoniens.
GARGANTUA. 4i
en telle ou meilleure pensée, réconfortez vostre malheur, et beuvez fraiz si faire se peult.
Retournant a noz moutons '°, je dy que, par don souverain des cieulx, nous ha esté réservée " lanticquité et généalogie de Gargantua, plus entière que nulle aultre; exceptez celle du Messias, dont je ne parle, car il ne me appartient: aussi les diables (ce sont les calumniateurs et capharts) s y opposent'^. Et feut trouvée par Jean Audeau,
Il dit de même, an chapitre ii du livre I, retoumoit a ses mouions; et, li¥. m, chap. xxxiii, retournons a noz moutons. G est nn proverbe pris de la Farce de Patelin, dans laquelle est introduit un marchand drapier, qui, en plaidant contre son berger pour des moutons que ce berger lui avoit volés , sortoit de fois à autre de son propos, pour parler d'un drap que l'avocat de sa partie lui avoit volé aussi; ce qui obligea le juge d'ordonner au drapier de retourner à ses moutons. (L.)
'* Conservée.
" Ce passage explique celui du chapitre v du livre V, où il est dit : attitrés porter le trophée (fung calumniateur. Cest l'ordre de Saint- Michel , sur le collier duquel cet archange est représenté terrassant le diable, qui est appelé le calomniateur ou le père du mensonge : diable même, ou plutôt /iaCcxoc, en grec, signifie calomniateur. Caffard ou cafardy que Nicod prétend devoir être écrit caphard, signifie proprement moine ou prêtre hypocrite, qui loge l'hypocrisie sous son capuchon ou son aumusse, comme le dit notre auteur, strophe ii des Fanfreluches : Taumusse étoit autrefois une espèce de capuchon. Le Dnchat a raison de croire que ce mot vient de caphardum , employé dans la signification de cape ou manteau à capuchon, titre x, J 7 des Statuts de la faculté des arts de l'université de Vienne en Autriche. Caphardum étant un habit monacal, il n'est pas surprenant, dit-il, que les moines aient été nonmiés caphardsy et qu'ayant toujours été accusés d'hypocrisie, cap^an/ soit devenu le s3^onyme d'hy-
^ii LIVRE I, CHAP. f.
en ung pré qu'il avoit près Farceau Gualeau, au dessoubz de l'Olive, tirant a Narsay '^. Duquel faisant lever les fossez '^, toucharent les piocheurs de leurs marres ung grand tombeau de bronze , long sans mesure : car oncques n'en trouvarent le bout, parce qu'il entroit trop avant les excluses de Vienne '^. Icelluy ouvrans en certain lieu signé '^ au dessus d'ung goubelet^ a l'entour duquel estoit èscript en lettres étrusques hic bibitur, trouvarent neuf flaccons, en tel ordre '7 qu'on assied les
pocrite. Capharder, caf farder ou cafarder^ c'est agir ou parler en hypocrite, en cafard. Ainsi caphard \ient de cape, comme cagotde cagoule, qui vient lui-même de cucullus, capuchon. Il entend donc, par caphards et par cagotSy les gens à capuchon, à cagoule, comme il les nomme ailleurs les moines mendiants. La iBnale ard est le mot allemand hard, dur, rude, fort, gros, grand.
'^ Ces heux sont près de Ghinon, en Touraine. ( Voy. la carte du Ghinonois ). Ainsi Le Duchat se trompe certainement quand il croit que Rabelais fait ici allusion aux tombes de Civaux en Poitou. Il semble que c'est de cet arceau qu'il dit, liv. V, chap. xxxv, où il vante l'antiquité de Chinon : « Ainsi descendlsmes sonbz terre par ung ar*> « ceau incrusté de piastre painct au dehors rudement d'une danse de «femmes et de satyres, accompaignans le vieil Silenus, riant sur « son asne ; » et que ce Silène est Rabelais lui-même : car qui dit JRabelais, comme le remarque très bien Le Mojtteux, dit une espèce de Silenus riant et montrant les dents à tout le monde.
'* Faisant curer, nettoyer les fossés, les piocheurs touchèrent. Remarquez qu'au temps de Rabelais, les prétérits étoient en arent et non en ereni : ce qui est plus conforme aux prétérits latins contractés en arunt.
/ ^ Les écluses de la Vienne. La Vienne est une rivière qui passe à Chinon, ville natale de l'auteur. — '* Signé pour marqué.
'' Non pas toutes sur une ligne, comme en quelques endroits et k
quilles en Gascoigne. Desquelz celluy qui au mi* lieu e$toit couvroit ung gros, gras, grand, gris, joly, petit, moisy livret, plus mais non mieulx sentent que roses*®.
En icelluy feût ladicte généalogie trouvée , escripte au long de lettres cancellaresques'^, non en papier, non en parchemin, non en cere ; mais
certain jeu, mais sur trois li^es parallèles, trois quilles sur chaque ligne. (L.)
'* Cest-à-dire non mieux sentant que roses: c'est ainsi qu'il met ailleurs respondent ^our respondant, et qu'il écrit en ent tous les participes présents qui font ens en latin. Régnier, sat. X, a adopté cette expression proverbiale dans les vers suivants :
Ainsi ce personnage , en magnifique arroy.
Marchant pedetentim s'en vint jnsqnes à moy.
Qui senûs à son nez , à ses lèvres descloses ,
Qu'il fleuFoit bien plus fort, mais non pas mieux que roses.
' ' Cest l'écriture dont on se servoit dans les expéditions de la chancellerie du pape, <*e qui revient assez à la lettre que nous appelons italique, Naudé, pag. 3.i8 de son Addition a V Histoire de Louis XI ^ dit qu'Aide Manuce « inventa sa lettre couchée, appelée, dans les privilèges qu'il obtint des papes pour s'en pouvoir servir lui seul, character cursivus seu cancellarius. « Le mot cancellaresque est emprunté des ItaUens, qui disent lettera cancellaresca y et qui en ont de plus d'une sorte, dont on peut voir des exemples dans le petit livre in-4** de Jean-Antoine Tagliente, Venise, i548. (L.) — Il vient, ajoute Le Duchat dans Ménage, du latin cancelliy qui signifie un treillis. Ce que Rabelais entend par là, ce sont des caractères pratiqués dans des treillis ou cadres, comme sont toutes les lettres romaines majuscules, comme A, et toutes les autres lettres de cette espèce, parceque, pour les rendre bien proportionnées, il faut pour chacune tracer un treiUis pareil; la première li^e des lettres de la chancellerie romaine est toute composée de cette sorte de caractères.
en escorce d ulmeau ^°, tant toutesfoys usées par vétusté, que a peine en pouvoit on troys recongnoistre de ranc.
Je (combien que indigne) y feuz appelle ; et, a grand renfort de bezicles , praetiquant l'art dont on peult lire lettres non apparentes, comme enseigne Aristoteles, la translatay, ainsi que veoir pourrez en pantagruelisant , c est a dire beuvans a gré, et lisans les gestes horrificques de Pantagruel. A la fin du livre estoit ung petit traicté intitulé les Fanfreluches antidotees ^ ' . Les ratz et blat-
ao
Cest-à-dire d'ormeau, du latin ulmus. On sait qu'avant rinyention du papier, on écrivoit sur des écorces d'orme, ou plutôt de tilleul : tilitty tilleul, signifie, dans Pline, la peau déliée qui est entre l'écorce et le bois, sur laquelle on écrivoit; /i6er, livre, volume, avoit aussi la même signification. Ainsi la fable de cette généalogie escripte en escorce d* ulmeau , et de cette inscription en lettres étrusques y n*a été imaginée par l'auteur que pour nous persuader de l'antiquité de l'une et de l'autre.
" Cest-à-dire balivernes, fariboles, sornettes ou contes bleus, qui servent d'antidote et de passe-port au poison que renferme le roman historique et satirique de Rabelais. En effet , comme le dit de Marsy, tout ce chapitre n'est qu'un tissu de coq-à-l'âne. Fanfreluches y avLtref ois fanf élues et farfelues, sont, dans le sens propre, des feuilles que le vent emporte, selon Guiet; dans Bemier, des flammèches qui s'élèvent en l'air quand on brûle des feuilles , ou du papier, ou des chénevottes, ou quelque chose d'aussi léger; et, dans le sens figuré , des babioles, des bagatelles, des badinages, des sornettes. Selon l'Alphabet de l'auteur, ce sont certains petits pieds de mouches que font ceux qui ne savent pas écrire, et qui chafourent le papier. Selon Oudin et Duez, ce sont des foUes, des rêveries, des enfantillages , des babioles, des bagatelles, des facéties. Mais la définition la plus sûre est celle qu'en donne le dictionnaire de La Crusca. La voici :
tes*', ou, afSn que je ne mente, aultres malignes bestes g.voyent brousté le commencement : le reste
Fakfaluca. La frasca secca, le cui frondi ahhrucianate si levano in aria. Lot, stipula volans. E da questa similitudine si dicono fanfaluchcy le cose del tnondo fondate in aria. Ce mot, qui se dit en italien fanfaluche povar farfaluchcy flammèches, feuilles que le yent emporte, sornettes, dioùfanfalttcare, dire des fanfreluches ou des sornettes, vient defanfala -pour farf alla , autre mot italien qui signifie, papillon, d'où nous ayons fait parpail lots , dans le sens d'hérétiques , qu'on brùloit autrefois aussi facilement que des papillons qui s'approchent trop près de la chandelle. Cest par la même raison qu'on dit encore proverbialement sentir le fagot, pour dire être suspect d'hérésie y passer pour hérétique. Ces deux expressions viennent de la persécution qui s'éleva contre les protestants sous François P'', « qui les faisoit suspendre à l'Estrapade sur des bûchers, pour donner à sa cour et savourer plus long-temps le plaisir barbare de leur supplice intermittent, et qui extermina par le glaive la population protestante de deux villes entières. » Le premier qui fut brûlé vif, par arrêt du parlement de Paris, fut Jacques de Pavanes, le 29 mars iSsS. Cette persécution dura trente-sept années consécutives. Rabelais y fait souvent des allusions. Ces fanfreluches, avec l'histoire de leur découverte, dit Le Motteux, pourront divertir ceux qui savent combien il s'en faut que tous les anciens manuscrits soient authentiques. » « Ce terme antidotées, dit l'abbé de Marsy, semble insiauer que le lecteur ne laissera pas de découvrir dans ces Fanfreluches quelques vérités qui serviront d* antidote et de correctif à tant d'iinpertinences apparentes. » Ce titre de Fanfreluches est le même que celui des Farfalloni de gli antichi historici notati del Lancellotti, Venise, i636, iii-8^; et semble expliqué et traduit par celui des Balivernes d'Eutrapel, Paris, i549, par Noël Dufail, un des premiers imitateurs de Rabelais, et qui, à son exemple, changea son nom en celui de Léon la Duljiy par anagranmie.
''La blatte est un insecte domestique qui ronge , comme on sait, les étoffes et les livres. « Quand Rabelais, dit l'abbé de Marsy, ajoute que les lettres de cette prétendue généalogie étoient tant usées par vétusté y que a peine en pouvoit on troys recognoistre de ranc y et qu'il
j ay cy dessoubz adjousté, par révérence de lan-^ tiequaille.
y employa grands renfort de bezicles , il insinue par là combien il y a peu de fond à faire sur la plupart des titres généalogiques. Lbrscpi'il dit plus bas que les ratz et blattes, ou aultres malignes bestes ont brouté le commencement du petit traité des Fanfreluches, n'auroit-il point encore en yue les falsifications qui se commettent en matière de Chartres , de vieux diplômes et même de canons antiques, comme a fait un Gratien, et d'autres imposteurs insignes? »