CHAPITRE II
Les Fanfreluches antidotees, trouvées en ung monument
anticque.
COMMENTAIRE HISTORIQUE
ET SOMMAIRE DE CE CHAPITRE
Ce petit poëme , où Fauteur a affecté d'être plus inintelligible encore que dans le reste de son roman ^ en est comme Tabrégé et le prologue général ; c'est un tableau historique des principaux événements des deux premiers reçues sous lesquels l'auteur a vécu , et une prophétie du r^;ne suivant , faite à l'imitation de celle de la quatrième églogue de Virgile , ou une énigme en prophétie, conune il intitule le chapitre lviii du livre I. Il a été jugé bien différemment par lès commentateurs, qui n'ont pas même essayé d'expliquer cette énigme qu'ils regardoient comque indéchiffrable , et se sont vengés de sa prudente obscurité par le mépris; trouvant plus court, comme bien d'autres, de mépriser ce qu'ils n'entendoient pas , que de chercher à l'entendre. Bernier, Le Motteux, La Croze, et l'abbé de Marsy, sont les seub qui en ont entrevu l'allégorie. L'abbé Pérau, dans son édition , s'est contenté d'en rapporter trois stances, u Tout ce qui est contenu dans ce chapitre, dit-il, est une critique dans le goût des prophéties de Nostradamns. Il semble que l'auteur, déjà si obscur dans la totalité
de son roman , ait affecté d'être encore plus inintellig^ible dans ce poème , qu'il a sans doute forgé à plaisir pour embarrasser une certaine espèce de lecteurs qui se piquent mal-à-propos de subtilité. » L'abbé de Marsy en a retranché la moitié, parceque la lecture du reste ne devoit, en aucune manière, selon lui, intéresser la curiosité. Le Duchat, si prodigue de notes dans les autres chapitres, n'en a fait qu'un petit nombre, et toutes grammaticales, sur ce chapitre.
' M Cette pièce , dit-il , est un panneau tendu par Rabelais à ses lecteurs, qui se piqueront mal-à-propos de subtilité. Il auroit été lui-même fort embarrassé s'il lui avoit fallu déchiffrer ses Fanfreluches antidotées. On a beau dire qu'il les a qualifiées de la sorte , à cause de l'obscurité qu'il y a répandue, pour leur servir d'antidote contre le scandale qu'elles auroient causé, si elles a voient été plus intelligibles; je réponds qu'il prévoyoit fort bien que ce seroit cette obscurité même qui animeroit davantage les curieux k vouloir en pénétrer le mystère. Tel est le tour d'esprit de certains hommes, que plus les difficulté» sont grandes, plus ils recherchent l'honneur de les surmonter. Les prophéties de Nostradamus^ faites vraisemblablement à l'imitation des Fanfreluches, n'ont-elles pas trouvé des commentaires ? N'a-t-on pas vu diverses explications de la fameuse énigme de Bologne , jElia Lelia Crispis? Joseph Scaliger avoit coutume de dire que Calvin étoit bien sage de n*avoir poitit écrit sur V Apocalypse, Pour moi , sans comparer en profane les Fanfreluches avec l'ouvrage de saint Jean , je tiendrai toujours pour sages ceux qui n'entreprendront pas de les éclaircir. Permis d'y faire des notes grammaticales ; mais huée et dérision éternelle à quiconque en fera d'historiques, et, les ayant faites, les publiera, n
Quoique Le Duchat, dans son orgueilleuse présomption, parle avec assez de mépris de ceux qui entrepren-
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dront d'expliquer les Fanfreluches antidatées; quoique le dernier éditeur de Rabelais , à son exemple, prétende que tt c'est un véritable amphigfouri , dont il seroit ridicule de vouloir pénétrer le sens, » cela ne nous a pas empêchés d'en tenter non seulement l'explication grammaticale , mais historique : c'est au lecteur à décider si nous avons dissipé les ténèbres dont l'auteur s'est environné à dessein , et si nous avons trouvé, comme nous le croyons, le mot d'une énigme qu'il avoit tant d'intérêt à cacher. Au reste. Le Duchat lui-même , malg;ré l'espèce d'anathème qu'il lance contre ceux qui oseront chercher à percer ce mystère, ne peut s'empêcher plus bas de reproduire quelques explications données, dit-il, par les devineitrs^ et de citer quelques endroits de la lettre qui suit, laquelle n'a été publiée en entier qu'après sa mort, dans l'édition de 1741*
Lettre de M. La Croze à M. Le Duchat,
u Monsieur, je vais, puisque vous le souhaitez, mettre M par écrit ce que j'ai eu l'honneur de vous dire en conver- « sation sur les Fanfreluches antidatées de Rabelais. Je ne « me vante pas de les entendre dans toutes leurs parties , «quoique je ne doute nullement que l'auteur avoit par-deu vers soi un sens historique , auquel l'obscurité servoit « d'antidote , à cause du danger qu'il y auroit eu à parler «plus clairement. C'est apparemment pour cela qu'il a «employé le mot Fanfreluches^ qui signifie souvent un « papillon qui périt par le feu , venant se brûler soi-même u à la chandelle.
« n n'y a dans ce petit poëme qu'une stance qui me pa- « roisse fort intelligible : sur les autres je n'ai que quelques tt conjectures dont je ne suis guère content ; cette stance est ttla sixième, qui ne peut être entendue que de Jean Hus u et du concile de Constance.
5o LIVRE I, CHAP. IL
Pour les matter survint Q. B. qui clope.
u Ce Q. B. est Jean Hus , dont le nom , écrit par ses lettres u initiales , I. H. , fait en grec (car ces deux lettres sont égaii lement grecques et latines) le nombre dix-huit. I. est lo, tt et H. 8. Q. B. est le même nombre en latin. Q. est la (I seizième lettre de Falphabet, et B. la seconde. Or, i6 et a a font i8; ce qui répond aux lettres initiales I. H., lues u selon l'arithmétique grecque. Q. B. qui clope , comme u qui diroit , qui claudiccU infide, expression des théologiens « scolastiques , pour désigner un homme qui erre dans la « foi.
Au saufconduict des mystes sansonnetz.
u Jean Hus vint à Constance , sous le sauf-conduit de l'emu pereur, et des mystes ou prélats , selon la signification du u mot grec mysta. Sansonnetz , jaseurs comme sont tous les u théologiens scolastiques.
Le tamiseur, cousin du grand cyclope, Les massacra, chascun mousche son nez.
H Polyphême, le grand cy clope, demeuroit au pied du mont (I Etna^ où sont , selon la mythologie y les forges de Vulcain. u Ainsi ce tamiseur est le feu , à qui les poètes donnent le (( nom de Vulcain. Il n^ a point de tamiseur plus prompt «que le feu, qui réduit tout en cendres, et qui effective- (( ment massacra Jean Hus et Jérôme de Prague. Chascun c( mousche son nez^ c'est-à-dire que Ton prenne garde à soi.
En ce gueret peu de boulgrins sont nayz Qu*on n'ayt berné sus le moulin a tan.
« En ce guéret, dans ce lieu , c'est-à-dire dans l'enceinte de « l'Église romaine. Peu de boulgrins sont nayz: il a paru peu a d'hérétiques. Vous savez que c'est ainsi que, dans les siè-
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a des i4 et i5^ on a appelé ceux qui s'opposoient aux dog^a mes de TEg^lise romaine. Qu'on n'ayt berné sus le moulin a u tan, qu'on n'ait réduits en cendres.
Courez-y tous et a l'arme sonnez, Plus y aurez que n'y eustes antan.
« Courez à un concile que l'on promet, vous y serez traités u encore plus rudement qu'à Constance.
u Je ne vous parlerai point ici de mes autres conjectures, a Vous les trouveriez peut-être frivoles, et je ne m'y oppo- « serois pas. J'aime mieux vous les dire de bouche , lorsque u l'occasion s'en présentera. J'ai l'honneur d'être , etc. »
Le Motteux n'a dit qu'un mot de cette énig^me , mais ce mot sufSt pour faire voir qu'il la croyoit comme nous pleine d'allusions aux affaires de la relig;ion. a Tout le monde, dit-il, savoit que Calvin ayant dédié son Institution chrétienne à François I«% en i5349 les bigots qui environnoient ce prince avoient artificieusement empêché qu'il ne la lût. Rabelais avoit lieu de craindre que son ouvrage n'eût le même sort ;^ et ce fut cette considération , au moins en partie , qui l'obligea à n'y produire ses sentiments que d'une manière mystérieuse. Aussi l'ouvrage fut-il lu au roi, en dépit de tous ceux qui le lui représentoient comme un livre hérétique... Les sentiments de l'auteur n'y sont pourtant pas tellement enveloppés sous l'allégorie que les gens d'esprit ne comprissent assez bien ce qu'il vouloit dire; car il n'y a pas jusqu'à ses Fanfreluches antidotéesy qui ne fassent apercevoir qu'il avoit en vue les affaires de religion, ainsi qu'il Tavoit dit lui-même dès le prologue. La première stance de ces Fanfreluches est un galimatias fait exprès pour donner le change à certains lecteurs ; mais on ▼oit clairement dans la seconde qu'il s'agit de Calvin et du pape. Le creux où l'on pêche aux gardons ^ c'est le lac de Genève. Je n'ai pas le temps d'examiner les stances suivantes.
5a LIVRE I, CHAP. IL
Il y en a cependant quelques unes dont je crois que je pourrois donner l'explication. »
De Missy, qui a traduit les remarques de Le Motteux sur Rabelais, et fait des contre-remarques, ajoute celle-ci sur cet endroit : n II faut convenir que le pape et quelqu'un des réformateurs y sont désignés assez intelligiblement; et que si Calvin y est traité de maroufle, c'est d'une manière ironique où l'on ne découvre rien moins que les sentiments d'un ennemi de la réformation. Rabelais étoit pour elle ; il écrivoit pour elle. »
« En lisant Rabelais , dit l'abbé Pérau , il n'est guère possible de douter que l'auteur, dans le fond de l'ame , ne fût partisan de la nouvelle réforme ; et qu'il n'eût souhaité de tout son cœur la voir triompher en France , ainsi qu'il paroit au li V. I , chap. ii , et en d'autres endroits. Mais c'est parcequ'il étoit fâché d'être à4a-fois cordelier, bénédictin , et prêtre, et qu'ileût voulu redevenir laïque. Voilà la vraie source de tout ce qu'il a mis dans ses ouvrages en faveur de la religion réformée ; la vraie raison étoit dans son cœur, et non dans son esprit. »
Bemier pensoit aussi que ce petit poëme , que nous regardons comme l'esquisse de tout le roman de Gargantua et de Pantagruel , étoit un tableau allégorique et satirique de l'histoire du temps. uGes Fanfreluches, dit-il, qu'il appelle antidatées , peut-être pour avertir de se garder des mangeries de la cour de Rome... ; c'est une excellente pièce, si on en avoit une bonne clef, et d'autant meilleure , qu'elle comprend toutes les affaires de l'Europe chrétienne. »
« Voici une pièce , dit l'abbé de Marsy, d'un caractère fort singulier. C'est une énigme presque impénétrable ; et quiconque tenteroit de l'expliquer d'un bout à l'autre succomberoit infailliblement sous l'entreprise... Je supplie les lecteurs de ne point s'effrayer de son obscurité... qu'ils sachent que dans le siècle même de Rabelais , cette pièce etoit
une énigme... Je ne pense pas tout-à-fait cependant comme Le Duchat, et, malgré l'obscurité qui régne dans les Fanfreluches, je suis persuadé qu'on peut y découvrir plusieurs allusions historiques. Ainsi les menaces de ce commentateur ne m'empêcheront pas de hasarder quelques conjectures sur les endroits qui m'ont paru plus intelligibles. » De Marsy cherche en effet à en expliquer quelques uns, mais il n'a réussi que pour celui qui regarde Calvin. Il rapporte ensuite la lettre de La Groze , pour donner quelque idée du dessein général de ce poëme, dont Le Duchat, dit-il , n'a pas jugé avec tout le discernement dont il étoit capable; et il ajoute: u II est surprenant qu'un aussi savant homme que La Croze ait borné à si peu de choses ses découvertes. Son commentaire arithmétique est cent fois plus obscur que le texte de Rabelais. Sans prétendre trouver les lettres I. H. dans la combinaison forcée de Q. B., il devoit se contenter d'appliquer les paroles du texte à Jean Hus , dont Rabelais se contente de désigner la personne, sans chercher à désigner son nom. » On verra plus bas que La Groze et de Marsy se trompent, et que cet endroit des Fanfreluches se rapporte au chancelier Duprat.
Nous avons divisé ce poëme en trois paragraphes : le premier comprend les strophes qui concernent le régne de Louis XII; le second, celles qui font allusion au régne de François P"; le troisième, celles de la prophétie relative au régne de Henri II.