‹ Œuvres de RabelaisChapitre 8 sur 45 · DE LA PREMIÈRE STROPHE · texte numérisé non relu

DE LA PREMIÈRE STROPHE

Il est venu le grand vainqueur des Cimbres , c est-à-dire Jules II , vainqueur des ennemis du saint-siège ; il sembloit passer par Fair, pour la rapidité de sa course. On a rempli toutes les oreilles du bruit de sa venue. Dès que le sol de la Grande-Bretagne fut arrosé d'une pluie de beurre et de fromage qu'il y fit tomber, l'île entière s'écria : « Hé ! de grâce , secourez-le , car sa longue barbe est toute chargée de sueur et de poussière, ou, pour le moins, prétez-Iui aide et assistance. »

O î i? enu ' le grand dompteur ^ des Cimbres, : : ' sant par Taer, de paour de la rousee,

* Cest-à-dire,

Voici vena le grand dompteur des Cimbres , Passant par l'aer, de paour de la rousee , De sa venue on ha remply les timbres. Le beurre fraiz, etc.

Les premières lettres de ces quatre vers manquent , parceque les ratz et blattes, ou aultres malignes bestes, en avoyent brousté le commencement. Mais on devine bien que c'est une supercherie de Vanteur, pour rendre plus vraisemblable la découverte de ce petit poè'me en ung monument anticque, et pour ôter au lecteur toute envie d*y chercher des allusions aux affaires du temps, ce qui ne lui a que trop généralement réussi. On reconnoitra facilement, dit le dernier éditeur, que Rabelais a supprimé à dessein le commencement de cette pièce , pour en augmenter l'obscurité, et tourmenter la curiosité du lecteur.

* * Bemier croit que ce qu'il dit du grand dompteur des Cimbres doit s'entendre des victoires de Charles-Quint sur les Allemands.

Z . sa venue on ha remply les timbres,

: ! . beurre fraiz ^, tumbant par une housee ^,

Biais c'est évideinment Jules H, cpii, ii*ëtaiit «lors que simple ëréqae, ht eoToyë par le pape Sixte lY, son oncle, à la tête des troupes ecdésiastiques, contre les rëroltés en Otnbrie, qu'il dompta. • Il fit

• même passer an fil de l'épée les habitants de la ville de Spolete

• capitale de l'Ombrie. • Fie de Laurent de Médicis^ par William Roscoé, tom. I , chap. in , p. i86. « Joies II, dit le Dictionnaire historique , lut honoré de la pourpre en 1 47 1 9 par le pape Sixte lY, son oncle , qui lui confia la conduite des troupes ecclésiastiques contre les peuples réroltés en Ombrie... Ayant succédé à Pie III, en i5o3, il se fit appeler Jules (son nom étoit Julien de La Rorère ). Comme il aroît les inclmations fpierrières , ses emiemis répandirent qu'il aToit pris ce nom en mémoire de Jules César. Tout entier aux armes et à b politique, il ne chercha, dans la puissance spirituelle, que le moyen d'accroître le pouvoir temporel. 11 jeta un jour dans le Tibre les cle£i de saint Pierre , pour ne se servir, dit^ , que de Fépée de faint Paul ; et on lit , dans la vie de Michel-Ange , un second trait semblable qui confirme le premier. Le pape Favoit chargé de jeter en fonte sa statue. L'artiste le modela en terre. Ne sachant que mettre dans la main gauche du pontife, il lui dit : « Voulez-vous , saint-père , que je vous fasse tenir un livre? — Non , répondit le pape ; une épée : je la sais mieux manier. » Voy. aussi Bayle , sur ce pape guerrier. Mais c'est sur-tout pour avoir dompté les Vénitiens, que Jules II avoit excommuniés, et auxquels il donna F absolution moyennant une partie de la Romagne, après la fameuse ligue de Cambrai, ourdie contre eux par lui en i5o8, avec Louis XII, qui les vainquit en 1609, il Agnadel, et avec Fempereur Maximilien et le roi d'Arragon, que Rabelais le nomme ici le grand dompteur des Cimbres: les Cimbres, tgBÛ avoient envahi le pays des Vénétes, ayant été également domptés par Bfarius, Fan 65a de Rome. « Les auteurs, dit Pelloutier, Hist. des Celtes j tom. I, pag. i63 (en citant Etienne de Byzance et Pline, liv. m , chap. XIV ), placent les Cimbres non seulement dans la prorince qui a conservé le nom d'Ombrie, mais le long du P6, dans le pays de Venise. »

Allusion plaisante à cette galéasse, chargée de fromages* de

Duquel quand feut la grand' mer arrousee ^, Cria tout kault : Hers^, par grâce, peschez le,

jambons, de vins, etc. , ique Jules II envoya au roi d'Angleterre, pour Tentraîner dans la guerre contre Louis XII. « Jules II, dit le même Dictionnaire que nous venons de citer, n'ayant plus besoin des François (contre les Vénitiens ses ennemis), qu'il n'aimoit pas d'ailleurs, parcequ'ils avoient traversé son élection au pontificat, pour y porter le cardinal d'Amboise, se ligua contre eux la même année (en i5io), avec les Suisses, avec le roi d'Arragon, et avec Henri VIII, roi d'Angleterre. Il n étoit pas de l'intérêt des Anglois de faire la guerre à la France; ils y furent entraînés par une galéasse chargée de vins grecs, de firomages et de jambons, que le pape envoya à Londres, précisément à l'ouverture du parlement. Le roi et les membres du parlement, à qui l'on distribua ces présents, s'empressèrent tous de servir le ressentiment du pontife. Le pape , ne trouvant aucun prétexte de rupture ouverte avec Louis XII, lui fit demander quelques villes sur lesquelles le saint-siège prétendoit avoir des droits : Louis les refusa et fut excommunié. Le pape assiégea la Mirandole en personne. On vit ce pontife septuagénaire , le casque en tête et la cuirasse sur le dos^ visiter les ouvrages, presser les travaux, et entrer en vainqueur par la brèche, le 20 janvier j5i i. Sa fortune changea tout-à-coup. Trivulce, général des troupes françoises, s'empara de Bologne. Les Bolonois renversèrent et mirent en pièces, après l'a- "voir tramée dans la boue, la statue de Jules II, ouvrage de Michel- Ange. Les débris servirent au duc de Ferrare, à la fonte d'un canon, auquel il donna le nom de Jules. La tête de cette statue fut conservée, et on la montra pendant long-temps, comme une curiosité, dans le musée de Ferrare, avec les vers suivants :

Qab , qu6 tam trepidus fugis viator, Ac si te Furiaeve Gorgonesve Aat acer basiliscus insequantur?

Non hk Juliug , at figura Julii est.

L'armée papale et celle des Vénitiens furent mises en pleine déroute. Jules II, obligé de se retirer à Rome, eut le chagrin de voir, en passant à Rimini, les placards affichés pour intimer l'indiction du concile général de Pise. Louis XII, excommunié, en avoit appelé à

Car sa barbe est presque toute embousée 7 ; Ou, pour le moins, tenez luy une eschelle® ,

cette assemblée qui inquiéta beaucoup le pape. Après diverses citations, il fut déclaré suspens par contumace, le ai avril i5i2. Ce fut alors que, ne gardant plus de mesure, il mit le royaume de France en interdit, et délia les sujets du serment de fidélité. Louis XII irrité, fit excommunier à son tour le pape, et fit battre des pièces de monnoie qui portoient au revers : Perdant Bahylonis nomen. Jules II opposa au concile de Pise celui de Latran. Mais une fièvre lente l'emporta le ai février i5i3, à soixante-dix ans. » Cest de ce pontife que Budée, contemporain et ami de Rabelais, a dit, liv. IV, de Asse: • Enimi vero visendum spectaculum, patrem non mode sanctissimum, « sed etiam senio et canitie spectabdem, quasi ad tumultum gatiicum «è Bellonae fano suos evocatos cientem, non trabéa, non augustis « insignibus venerandum , non pontificiis gestaminibus sacrosanc- « tum, sed paludamento et cultu barbarico conspicuum : sed furiali « ( ut ità dicam ) confidentia succinctum , fulminibns illis brutis et « inanibus luridum , eminente in truci vultu cultuque spirituum atro- « citate. » Rabelais lui-même signale plus tard, ouvertement, les furies du pape Jules II. Voy. liv. IV, cbap. xii. Il y eut à Tours, en 1 5 1 o, un concile sur les mauvais traitements que les François recevoient de ce pape et sur les mesures qu'on devoit prendre à ce sujet. Il y eut aussi, en i5ii , un jeu du princje des sots et de la mère sotte, exécuté aux halles de Paris , par ordre de Louis XII, dans lequel Jules II et la cour de Rome ctoient représentés et joués sous les noms de prince des sots et de mère sotte. Voy. Dulaure, tom. Il, pag. 544.

* Cest-à-dire par une ondée. Il dit de même, liv. II, chap. xxxii, furent saisis d'une grosse housee de pluie. Au lieu duquel mot on lit horée dans Nicod, pour une pluie d'une heure, ou environ, pluviosa tem pestas ad horam durons, vel circiter. On a dit aussi houssée dans la même signification; et tous ces mots viennent de horata par cormption et par le changement de la lettre r en 5^ si familier au menu peuple de Paris, d'Orléans, et de quelques autres villes du royaume. (L.) — On appelle encore à présent, dit Bemier, dans quelques endroits de la France, housée, une pluie imprévue, proroptie, et qui

n'est ni universelle, ni de durée. Il croit que ces timbres remplis de beurre frais par une housée sont probablement la figure d'une fertilisation de la Hollande par les pluies. Ailleurs il dit que cette housée est relative aux Flamands, qui sont de grands mangeurs de beurre !

^ * Bemier lit ta grand'mere, et y voit F Allemagne , sans doute parceque les anciens la regardoient comme Yofficina gentium. Il importe peu, selon Le Duchat, qu'on lise lagrancTmer, comme dans Fédition de Dolet, i543, ou la grand'mere, comme dans presque toutes les autres, parceque la première de ces leçons ne rend pas ici le sens plus clair que la seconde, ni la seconde que la première. « La gran(f mère, dit-il, est une expression énigmatique pour signifier la terre. Grand'mer, mare magnum, dans le style des anciens canonistes, signifie la vaste mer des dispenses et des indulgences. » Mais gréant' mère ne signifie point ici la terre, ni grand'mer la vaste mer des dispenses et des indulgences, comme il le prétend; et il n'est point indifférent, comme il le croit, d'adopter Tune ou l'autre leçon. D'après la note précédente, cette grand'mer doit être l'Océan, par opposition à la Méditerranée, d'où étoit partie la galéasse chargée de beurre, puisque la Grande-Bretagne, où elle est envx>yée, est située dans l'Océan. Il se pourroit cependant qu'il fallût lire grand'mere^ et entendre ici la Grande-Bretagne , qui se prétend la mère des nations; car l'île nommée Mona par les Romains dans Tacite, Mon en gallois, Anglesey en anglois, se vante, d'après un proverbe gallois et quatre vers latins d'Owen, d'être la mère des Gallois, qui se disent les anciens Britanni: Mon mam Gimri, dit ce proveAe, c'est-à-dire Mon ou Mona, est la mère des Gambriens, et non pas des Gimbres, comme traduit Le Pelletier au mot Mam de son Dictionnaire bivton. Cymri, en construction Gymri, nom que se donnent les GaUois dans leur langue, vient du gallois cym, qui signifie avec, en composition, et brOy pays, ceux qui sont du même pays, et n'a pas de rapport par conséquent au nom des Gimbres y qui a une tout autre origine; ce qui est d'ailleurs confirmé par ces vers latins d'Owen , où Çymri est traduit en latin par Cambri, et non par Cimbri:

Donec quae mater Cambrorum Mona vocatur, Insala, quam Taciti non tacaére libri...

et par ces deux vers-ci d'un autre poëte latin postérieur à Owen, qui

viyoit sous notre Henri IV :

Est Mono Cambforum mater Mammona patatur : Nam Mon mam Gimri lingua britanna docet.

Rabelais ne devoit point i^orer cette ancienne prétention de la Grande-Bretagne et de Tile de Mona; mais nous n*en persistons pas moins à croire qu'il faut lire la grancTmer, et qu'il s'agit de la grande mer oîi est située File de la Grande-Bretagne : c'est ainsi que dans le livre des Métamorphoses d'Oride, en vers françois, par Clément Marot, on lit deux fois, les grantfs mers, pour les grandes mers: c'étoit le langage du temps.

* Messieurs. Ce mot doit être l'allemand herr, seigneur, ou le latin herus, maître, francisé et mis au pluriel : c'est un titre d'honneur que Rabelais donne aux maîtres pêcheurs, matelots ou mariniers. Il se sert, sept vers plus bas, du mot françois seigneurs, comme pour expliquer ce mot latin et allemand.

' * Cest-à-dire souillée, couverte de bouse on de boue. Ce qui prouve qu'il s'agit ici de Jules II, c'est que Rabelais nofis le représente avec une grande et bougrisque barbe, dans le chapitre xxx du livre II, en le nommant sans détour par son nom : « Le pape Jules, y dit-il, es- • toit crienr de petits pastez, mais il ne portoit plus sa grande et « bougrisque barbe. » « Il portoit encore la barbe longue en 1 5 1 2 , remarque Le Duchat sur ce dernier passage, s'il est vrai, comme on le dit, tom. III, p. 188 des Lettres de Louis Xll, que, sur la nouvelle de la reprise de Bresse par les François, il se l'arracha de rage. Apparemment que, pour prévenir de semblables effets de sa colère, il se fit raser ensuite, puisqu'on veut que, sur la nouvelle de la victoire des François devant Ravenne, dans la même année, il laissa de nouveau croître sa barbe, jusqu'à ce qu'apprenant que cette victoire avoit miné leur armée et leurs affaires en Italie, il recommença à se faire raser, et continua jusqu'à sa mort. » Voy. le Julius redivivus. WiUiam Roscoë dit qu'il laissa croître sa barbe pour inspirer par cette singularité un nouveau respect aux peuples. Voy. Vie de Léon X, tom. II, p. 161.

* Tenir l'échelle ou le pied de l'échelle à quelqu'un, de peur qu'eUe ne glisse, c'est, comme on sait, l'aider, le secourir dans une entreprise.

6o LIVRE I, CHAP. IL

COMMENTAIRE HISTORIQUE

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