‹ Œuvres de RabelaisChapitre 9 sur 45 · DE LA DEUXIÈME STROPHE · texte numérisé non relu

DE LA DEUXIÈME STROPHE

Bien des gens disoient que baiser humblement la pantoufle du Pape Jules II , valoit mieux que de pratiquer des austérités ; mais il survint un rusé personnage , échappé du lac de Genève , qui dit à tout le monde : « Pour Dieu , messieurs , gardons-nous de 1 e- « véque de Rome ; il y a ici anguille sous roche , et nous trouve- « rons , si nous y regardons de près , qu'il a le fond du cœur rem- « pli d'erreurs et de vices. »

Aulcuns disoyent que leicher sa pantoufle Estoit meilleur cjue guaigner les pardons : Mais il survint ung afFecté marroufle \

Cest-à-dire un rusé matou. Affecté est rendu dans Nicot par astutus, vafer, veterator; et, dans le Dictionnaire françois-anglois de Hollyband, un gros maroufle signifie proprement un gros chat. Ce mot vient de marculphus, d*où on a fait aussi marcou dans le même sens. Il s'agit de CaKin. « Ce maroufle, dit Tabbé de Marsy, sorti du creux où l'on. pèche aux gardons, c'est-à-dire du lac de Genève, ressemble fort à Calvin, qui, voyant qu'on veut baiser la mule du saintpère, crie de toute sa force : Pour Dieu, gardez vous en, V anguille y est: Latet anguis in herba. Ces paroles glacent d'efiroi le pontife : Je, disoit-il, sens le fond de ma mitre si froid qu autour me morfond le cerveau. » « On aperçoit bien , dit Bernier, la raillerie , un peu libertine, à la vérité, où il est parlé à* un affecté maroufle, sorti du creux oîi Von pèche aux gardons; mais comme ce creux est Genève, située sur le lac, elle ne tombe pas moins sur Calvin, qui s'y retira ) que sur le pape; et non pas sur le duc de Savoie, dépouillé de cette seigneurie. » Ces lardons lancés à Calvin par Rabelais, en passant, sont, comme le remarque le traducteur de Le Motteux, une suite de personnalités assez connues, et ne prouvent point qu'en l'attaquant, il attaquoit le calvinisme ou la réformation en général : ils pouvoient

GARGANTUA. 6i

Sorty du creux où Ion pesche aux gardons ', Qui dist : Seigneurs, pour dieu nous engardons"^,

servir à donner le change à certains lecteurs. Il n y a rien que de fort probable, ajoute-t-il, dans ce qui vient quelques lignes plus bas : savoir qu'il s'agit de ce même réformateur, en qualité d'habitant de Genève... On auroit beau objecter que le lac de Genève n'est pas le seul ereux où Von pesche aux gardons, et que Calvin, qui n'étoit point Genevois , étoit encore moins un homme sorti du lac de Genève , cela n'empécheroit pas que Rabelais ne pût avoir eu intention de désigner et Genève et Calvin. Rabelais maltraite encore Calvin en deux autres endroits. Dans le prologue du livre II, itle traite de prédestinateur et SimposteuTy mais sans le nommer. Dans le chapitre xxxii du livre IV, il dit ouvertement qu'Antiphysie « engendra les demoniacles Calvins, • imposteurs de Genève, les enraigez Putherbes. » Quoique Calvin n'ait conmiencé à débiter sa doctrine qu'en i534, il s'étoit fait connoitre par son commentaire in-4** sur le Traité de la Clémence de Senèque, dès i53a; et, dès Tannée suivante, étant logé à Paris au collège de Fortet, il fut recherché et poursuivi comme soupçonné d'avoir eu grande part à la oomposition d'une harangue de Michel Cop, recteur de l'université, laquelle étoit pleine de la doctrine des nouveaux réformateurs : il s'enfuit et se cacha en Saintonge. Il sortit plus d'une fois de sa retraite pour aller prêcher la nouvelle doctrine dans les environs, et même à Poitiers, où il eut de très grands succès. Il retourna à Paris, et fut bientôt obligé d'en sortir de nouveau. Il se retira à Bâle, en i534, ^^ y pubUa son Institution chrétienne en i535, la même année où Rabelais publia son Gargantua^ alla à Genève, où la réforme venoit d'être établie, revint à Paris en i536, et retourna à Genève dans la même année. Cest donc lui certainement que l'auteur veut désigner ici ; et il n'est pas étonnant qu'il le ti^aite injurieusement , puisque Calvin, après avoir d'abord méprisé Rabelais, finit par se déclarer contre lui dans la première de ses lettres, en i533, époque où le livre II avoit déjà paru, selon Le Duchat, tom. II, p. i5et3ii, in-4°. Dans un opuscule intitulé de Scandalis, publié en fîrançois en i55o, il prétend que l'église romaine ne devoit jamais lui pardonner ses impiétés. Il importe cependant d'observer que ce détracteur de Rabelais avoit commencé par applaudir aux coups qu'il por-

L'anguille y est, et en cest estau musse ^. La trouverez (si de près reguardons) Une grand' tare ^ au fond de son aumusse ^.

toit aux superstitions romaines, et que dans le principe il disoit'de lui, comme d'Érasme, qu'il a^oit goûté un peu du pain de la vérité.

^ * Cest le lac de Genève. On sait que Calvin établit à Genève le siège de sa réforme , et y mourut en 1 564-

^ * Voxkt gardons-nous-en bien ; c'est-à-dire^ gardons-nous de baiser la mule du pape; et non pas on nous en donne h garder, on nous en fait accroire, comme l'expliquent ceux qui lisent, nous en gardons.

* * L'anguille y est, et se cache en cette boutique. « Si ce n'étoit qu'estou musse rime mieux qvCestan musse avec aumusse, qui finit le hnitain, je croirois, dit Le Duchat, qu'il faudroit lire et en cet estan musse, le mot étang, stagnum, se rapportant mieux à anguille qu'estau cui étau, stallum. » Gomme une anguille ne se musse pas dans un étau, mais dans un étang, il semble en effet, au premier aperçu, et d'après l' avant-dernier vers, qu'il s'agit d'un étang et non d'un étau; que cet étang est le creux oii Von pèche aux gardons, c'est-à-dire le lac de Genève. Mais c'est le contraire : Rabelais entend ici ce que les protestants nommoient la boutique du pape. La preuve que nous en avons, c'est i** qu'on appeloit stallum, et qu'on appelle encore étau^ une petite boutique, soit fixe, soit portative, où on étale du poisson, de la chair de boucherie, des fruits et autres menues denrées; c'est 2** qu'on appelle aussi boutique les bateaux où l'on nourrit du poisson, en attendant qu'on en ait le débit. Voyez le Dictionnaire de Trévoux^ à ces deux mots. De Marsy l'a entendu et expliqué de même.

"^ * Au propre , tare signifie vice, défectuosité; au figuré, les erreurs dont Calvin accusoit le pape.

^ L'aumusse est une fourrure dont les gens d'église, les chanoines, les chapelains, et les chantres, se couvrent la tête et même le visage, et qui semble ainsi favoriser l'hypocrisie; le fond de l'aumusse est donc ici le fond du cœm*. Voy. l'étymologie de caphard, note i â du chapitre premier.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

DE LA TBOUIÈME 8TBOPBE.

Quand Jules II eut pris connoissance du concile de Pise , tenu contre lui , il s*en moqua comme des cornes d'un veau. Mais disoit-il , « je sens que Fâge et les infirmités me gèlent le sang. • On essaya de vains remèdes pour le guérir ; il se résigna à garder le coin du feu , pourvu qu'on donnât à la France un autre roi qui fît taire ses ennemis ohstinés.

Quand feut au poinct de lire le chapitre % On n y trouva que les cornes d ung veau ^ . Je, disoit-il ^, sens le fond de ma mitre Si froid qu autour me morfond le cerveau * On leschaufiPa d'uog parfum de naveau 4, Et feut content de soy tenir es atres ^,

Cest le concile de Pise , que Louis XO étoit parvenu à élever contre Joies H, qui s'en moqua en mettant le royaume de France en interdit, et en lui opposant le concile de Latran. Voy. Gamier, Viede Louis Xr/, tom. XXII, p. 2aB et suivantes, et les Chroniques de Belleforest, p. 444? verso, an i5o4.

** Pour exprimer la foiblesse, Fimpuissànce du concile de Pise contre le pape Jules H.

' * An milieu de ses grands projets, ce concile le glaça defirof , et il sentit l'alFoiblissement de ses forces, puisqu'il mourut peu de temps après d'une fièvre lente, malgré tous les secours de la miédecine. Voy. le Dictionnaire historique, au mot JvLfis II.

^ De remèdes sans vertu.

' * Cest-à-dire au coin du feu. Jules se résigna à souffrir, poumL qn'oD donnât à la France un autre roi que Louis XII. Voy. Bayle, au mot Jules H.

Pourveu qu on feist ung limonnier^ nouveau A tant de gens qui sont acariâtres 7.

^ * Cest-à-dire un nouveau roi, assimilé ici au premier cheval de fatig[ue d'un chariot, au cheval de limon ou timon. Jules II poussa même alors la passion jusqu'à excommunier Louis XII et ses alliés. Voyez la Chronique de Belleforest, fol. 444^ verso. — « Il voulut (Jules II), dit Guichardin, engager le roi d'Angleterre à déposer Louis XII , et à donner le royaume au premier qui pourroit le conquérir. » Voyez Bayle, au mot Jules II. Ce limonnier nouveau est donc François l'T, successeur de Louis XII : Rabelais le désigne ainsi par allusion au nom de grande jument qu'il donne à Diane de Poitiers sa maîtresse , et peut-être à son mari, le grand sénéchal ^ qu'il carac> térise par une tête de cheval, dans les songes drolatiques, en suivant la même figure. Un tableau en médaillon, peint en émail, qui étoit au Musée des Petits-Augustins , et que M. Le Noir attribue au Primatice, représente Henri II à cheval, et Diane de Poitiers assise en croupe, le serrant de ses bras, avec cette inscription : Le portrait au naturel du dessin de Raphaël y du roy de France Henri II , accompagné de madame Diane de Saint-Vallier , duchesse de Falentinoîs, allant h la chasse; faict en Van mil cinq cent quarante sept,

^ * Ces acariâtres étoient tous ceux qui, en France , tenoient contre le pape.

COMMENTAIRE HISTORIQUE

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