PRÉFACE XXI
Quiconque connaît le caractère viril de la sainte Fondatrice et l'habitude qu'elle avait d'envisager toujours la vie religieuse par son grand cóté, ne s'étonnera pas de l'énergie avec laquelle elle stigmatise les Colloques. La confiance mutuelle était si absolue et l'humilité si profonde parmi les premières Religieuses de la Visitation, qu'elles n'avaient pas craint de poser à leur Fondateur dans des conférences communes, des questions qui eussent comporté le secret du tribunal de la pénitence, ou tout au moins l'intimité de la direction privée. La Sainte s'alarme de voir toutes ces choses exposées au grand jour. Plus équitable et moins formaliste que celui d'aujourd'hui, le public d'alors n'était cependant pas capable de comprendre des enseignements destinés principalement au cloitre. Il s'agissait donc de supprimer ce qui pouvait donner lieu à des interprétations malveillantes ; non moins urgente était la nécessité de remédier à des fautes d'impression vraiment monstrueuses, qui, en maint endroit, dénaturaient complètement la doctrine (1); telles sont les causes qui déterminérent la publication des Vrays Entretiens spirituels, ainsi qu'il est expliqué dans l'Epitre préliminaire de ce livre.
En confrontant le texte des Manuscrits avec celui des Colloques, on acquiert la certitude que l'éditeur n'eut pas la témérité d'altérer de parti pris les enseignements
(1) Voici un spécimen de ces étranges bévues. Page 29 : « Nostre Seigneur
donne ces quietudes et franquillités; » CoLLoques : « Nostre Seigneur donne ces inquietudes et agstations. » Page 66, var. (0') : « si l'on avoit quelque grande chose, l'oraison de quietude. » Corr. : « ... comme en l'oraison une
inquietude ou autre chosette. » Page 137 : « elle exerce principalement son soin; » Corr. : « elle s'exerce principalement sans soin. » Page 140: « de sainte Catherine de Sienne et de Genes ; » Corr. : « ... Catherine de Sienne voire mesme de grues. n Page 152 : « cest un necessaire que Marie a choisi; » Corr. : « ce remede necessaire. » Page 186 : « il n'aura aucun compte à rendre de ses actions, puisqu'elles auront esté toutes faites par obeissance ; » Corr. : a le vray obeissant rendra conte, non seulement de quelque pensee, mais de toutes ses actions faittes par obeissance. » Page 199: « une personne enyvrde ; » Corr. : « une personne pure. » Page 228 : « en intime de nos cœurs; » Corr. : « en Pestime de nos cœurs. » Pages 236, 237 : « parce que le temps vous y a desja bien duré durant deux ou trois heures de suitte que toutes y ont demeuré ; » Corr. : « parce que le temps vous y dure moins à cause de la compagnie. » Page 377 : « de pressoirs ; » Corr. : « de passions; » etc., etc.
XXII LEs VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
de notre Saint. Mais, en outre des défauts que nous venons de signaler, il eut le tort de retoucher le style, et, sous prétexte de le rendre plus correct, il lui a fait perdre beaucoup de la gráce et de la naive simplicité qui le caractérisent. Néanmoins, on ne peut disconvenir que, soit pour l'ensemble des enseignements, soit pour la distribution des matiéres, les Colloques ne reproduisent assez exactement la rédaction primitive, ainsi que permettent de le constater la Table de correspondance placée à la fin du présent volume, et les nombreuses variantes données tout au long de l'ouvrage (1).
Un mot nous reste à dire sur la marche suivie par sainte Jeanne-Frangoise de Chantal et ses collaborateurs dans la préparation du texte définitif. On a eu soin d'en retrancher les allusions directes, les détails trop intimes, et certaines questions qui eussent pu sembler inutiles à quiconque n'est pas initié aux usages monastiques et surtout aux Régles de la Visitation. Il en résulte que le ton est moins familier, les enseignements plus concis, mais non moins onctueux, lumineux et pratiques. L'édition authentique parut dans l'été de 1629, sous le titre suivant:
Les Vrays Entretiens spirituels du Bien-Heureux François de Sales, Evesque et Prince de Geneve, Instituteur, et Fondateur de l'Ordre des Religieuses de la Visitation St Marie. A Lyon, par Vincent de Cœurssilly, Marchand Libraire, en rué Tupin, à l'enseigne de la Fleur de Lys. M.pc.xxix. Avec Privilege du Roy (2).
On constate en comparant l'imprimé avec les Manuscrits, que la distribution des matiéres est trés différente,
(1) La note donnée dans l'Introduction au 7raïtté de l'Amour de Dieu (p- xix) au sujet des Co//ogues exige quelque rectification. En comparant cet ouvrage avec le texte définitif on a pu effectivement croire à de nombreuses interpolations; mais l'examen des Manuscrits primitifs, découverts plus tard par les éditeurs, a modifié cette première impression en démontrant que tous les passages considérés comme additionnels appartiennent à la premiére rédaction.
(3) Les bibliophiles nous sauront gré de leur donner le faux-titre de l'ouvrage. Il est assez curieux de remarquer les variantes d'orthographe qu'il offre avec le titre principal.
Les Vrais Entretiens spirituels du B. Frangois de Sales, d'heureuse et ste memoire, Ecesque et Prince de Geneve, Instituteur et Fondateur des Religieuses de la Visitation Ste Marie. A Lyon, par Vincent de Cœurssillys en Rue Tupin, a l'enseigne de la fleur de Lys. 1629. Avec Privilege du Roy.