‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 104 sur 267 · IX. De La MODESTIE · texte numérisé non relu

IX. De La MODESTIE

nous eussions de le faire ; car jamais nous ne manquerions de raisons en ce temps-là, il nous en viendroit à la foule : mais il n’en faut pas escouter une seule, pour bonne qu'elle puisse sembler, ains se tenir proche de Dieu, comme j'ay dit, nous divertissant, apres nous estre humiliés et sousmis devant sa Majesté, luy parlant d'autre chose.

Mais remarquez ce mot que je me plais grandement à dire à cause de son utilité : humiliez-vous d'une humilité douce et paisible, et non pas d'une humilité chagrine et troublée ; car c'est nostre malheur, nous portons devant Dieu des actes d'humilité despiteux et ennuyeux, et par ce moyen nous ne raccoisons pas nos esprits, et ces actes sont infructueux. Mais si au contraire, nous faisions ces actes devant la divine Bonté avec une douce confiance, nous sortirions de là tous rasserenés et tranquilles, et desavoüerions bien facilement apres toutes les raisons, bien souvent et pour l'ordinaire irraisonnables, que nostre jugement et nostre amour propre nous suggere, et nous irions avec autant de facilité parler à ceux qui nous ont fait la correction ou contradiction comme auparavant. Vous vous surmontez bien, ditesvous, à leur parler ; mais s'ils ne vous parlent pas ainsi que vous desirez, cela redouble la tentation. Tout cela provient du mesme mal que nous avons dit; que vous doit-il importer que l'on vous parle d'une façon ou d'une autre, pourveu que vous fassiez vostre devoir?

Tout bien conté et rabattu, il n'y a personne qui n'ayt de l'aversion à la correction. Saint Pachome, apres avoir vescu quatorze ou quinze ans és deserts en grande perfection, eut une revelation de Dieu qu'il gaigneroit une grande quantité d'ames, et que plusieurs viendroyent dans les deserts se ranger sous sa conduite. Il avoit desja quelques Religieux avec luy, et le premier qu'il avoit receu estoit son frere, nommé Jean, qui estoit son aisné. Saint Pachome donc, (y)

(y) donc, — ayant eu ceste revelation, il (Ms. et Coll.)

' Matt., vin, 20; Luca, ix, 58.

' Vite Patrum, 1. I, Vita S.Pach.,c. xvi.

146 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

commenca de faire agrandir son monastere et faire une grande quantité de cellules: son frere Jean, ou pour ne scavoir pas son dessein, ou bien pour le zele qu’il avoit à la pauvreté, luy fit un jour une grande correction, luv disant si c'estoit ainsi qu'il falloit et vouloit imiter Nostre Seigneur, lequel n'avoit pas où reposer son chef * tandis qu'il estoit en ceste vie, faisant faire un si grand couvent? et plusieurs semblables choses. Saint Pachome, tout saint qu'il estoit, eut tellement du 2. sentiment de ceste correction qu'il se tourna de l'autre coste, à fin, si je ne me trompe, que sa contenance ne fist paroistre son ressentiment. Or, il s'en alla de ce pas jetter à genoux devant Dieu, demandant pardon de sa faute et se plaignant dequoy, apres avoir tant demeuré dans le desert, il n'estoit point encore mortifié, ce disoit-il. Il fit une priere si fervente et si humble, qu'il obtint la grace de n'estre jamais plus sujet à l'impatience *. Saint Francois mesme (1), sur le dernier temps de sa vie, apres tant de ravissemens et d'unions amoureuses avec Dieu, apres avoir tant fait pour sa gloire et s'estre surmonté en tant de sortes, un jour qu'il plantoit des choux dans le jardin, il arriva qu'un Frere, voyant qu'il ne les plantoit pas bien, l'en reprit ; et le Saint fut esmeu d'un si puissant mouvement de colere de se voir repris, qu'il prononca à moitié une injure contre ce Frere qui l'avoit repris. Il ouvrit la bouche pour la prononcer, mais il se retint, et prenant

(z) en ceste tie, — luy qui entreprenoit un si grand couvent; que c'estoit bien perdre le temps, et plusieurs choses semblables. Saint Pachome, pour parfait qu'il fust, eut tel (Ms. et Coll.)

(1) Les Sceurs qui ont rédigé cet Entretien ont commis ici une méprise. Le fait qu'elles rapportent est arrivé non pas à saint Frangois d'Assise, mais à l'un de ses disciples, nommé Barbarus. (Voir Thom. de Celano, Vita secunda sive Appendix ad Vitam primam S. Francisci, cap. xcu.) Il parait néanmoins assez probable qu'en traitant de la répression des premiers mouvements imparfaits, saint Frangois de Sales aurait fait quelque allusion au Patriarche séraphique lui-même. (Voir les Fioretfi, cap. ni.)

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