DE L'OBEISSANCE
L'obeissance est une vertu morale qui dépend de la justice. Or, il y a certaines vertus morales qui ont tant d’affinité avec les vertus theologales, qui sont la foy, l'esperance, la charité, qu'elles semblent presque theologiques, bien qu'elles soyent en un degré bien inferieur: comme la penitence, la religion, la justice et l'obeissance. Or, l'obeissance consiste en deux points : le premier est d'obeir aux Superieurs ; le second, d'obeir aux égaux et inferieurs. Mais ce second appartient plustost à l'humilité, douceur et charité qu'à l'obeissance; car celuy qui est humble pense que tous les autres le surpassent et sont beaucoup meilleurs que luy, de sorte qu'il se les rend superieurs et croid leur devoir obeir.
Mais quant à l'obeissance qui regarde les Superieurs que Dieu a establis sur nous pour nous gouverner, elle est de justice et de necessité, et se doit rendre avec une entiere sousmission de nostre entendement et de nostre volonté. Or, ceste obeissance de l'entendement se pratique lors qu'estans commandés nous acceptons et approuvons le commandement, non seulement avec la volonté mais aussi avec nostre entendement, approuvant et estimant la chose commandée, et la jugeant
(a) DISCOURS DE L'OBFISSANCE, FAIT PAR NOSTRE BIEN-HEUREUX PERE A SES CHERES FILLES DE LA VISITATION. (Ms.) — DISCOURS DE L'OBEISSANCE ET PERSEVE- RAC. (Coll.)
Ubi supra, p. 53.
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153 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
meiileure que toute autre chose que l'on nous eust peu commander sur ceste occasion. Quand on est parvenu la, alors on ayme tellement à obeir. que l'on desire insatiablement d'estre commandé, à fia que tout ce que l'on fait soit fait par obeissance : et cecy est i'obeissance des * parfaits, et ceile que je vous desire. laquelle procede d'un pur don de D:eu. ou bien est acquise avec beaucoup de temps et de travail par une quantité d'actes souvent reiterés et produits à vive force, par le moyen desquels nous acquerons = l'habitude. Nostre inclination naturelle nous porte tousjours au desir de commander et nous donne une '*: aversion d'obeir; et neantmoins il est certain que nous avons beaucoup de capacité pour obeir, et peut estre n'en avons-nous point pour commander.
L'obeissance plus ordinaire a trois conditions : la premiere c'est d'agréer la chose que l'on nous commande et y plier doucement nostre volonté, aymant à estre commandés ; car ce n'est pas le moyen de nous rendre vrays obeissans de n'avoir personne qui nous commande, comme de mesme ce n'est pas le moyen d'estre doux que de demeurer seul dans un desert. Cassian rapporte* qu'estant au desert il se mettoit quelquefois en colere, et que prenant la plume pour escrire, si elle ne marquoit pas il la jettoit : de sorte, dit-il, qu'il ne sert de rien d'estre seul, puisque nous portons la colere avec nous. La vertu est un bien de soy qui ne dépend pas de la privation de son contraire (e). La seconde condition
(b; des — parfaitement (Ms. et Coll.)
(cj par nne — grande quantité d'actes souvent reiterés et faits à vive force, qui nous font puis apres acquerir (Ms.}
(d) ume — grande (Ms.)
(e; que de demeurer seul — sans avoir personne qui nous contredise. Cassian rapporte qu'estant au desert il se levoit à minuit pour prier Dieu, et voulant avec son fusil allumer du feu, apres avoir donné quelques coups sur Ja pierre, lors qu'elle ne rendoit pas du feu il la jettoit de colere; et quand quelquefois voulant escrire, sa plume ne marquoit pas, il en faisoit autant. Voila comme il ne sert de rien pour eviter le mal d'estre seul, puisque nous le portons avec nous. ( Coll.)