X. DE L'OBEISSANCE
La perseverance plus difficile est és choses interieures, car pour les materielles et exterieures, elles sont assez faciles. Cela procede de ce qu'il nous fasche d'assujettir nostre entendement, car c'est la derniere piece que nous sousmettons, et neantmoins il est entierement necessaire que nous assujettissions nostre pensée à certains objets; de maniere que quand on nous marque des exercices ou pratiques de vertu, il faut que nous demeurions en ces exercices et que nous y assujettissions nostre esprit (i). Je n'appelle pas manquer à la perseverance quand nous faisons quelques petites interruptions, pourveu que nous ne quittions pas tout à fait; comme (i) ce n'est pas manquer à l'obeissance de manquer à quelques unes de ses conditions, attendu que nous ne sommes pas obligés sinon à la substance des vertus et non pas aux conditions. Car encore que nous obeissions avec repugnance et quasi comme forcés par l'obligation de nostre condition, nostre obeissance ne laisse pas d'estre bonne en vertu de nostre premiere resolution ; mais elle est d'une valeur et d'un merite infiniment grand quand elle est faite avec les conditions que nous avons dites ; car une chose, pour petite qu'elle soit, estant faite avec une telle obeissance, est de tres-grande valeur.
L'obeissance est une vertu si excellente que Nostre Seigneur a voulu conduire tout le cours de sa vie par obeissance, ainsi qu'il a dit tant de fois qu'il n'estoit pas venu pour faire sa volonté, ains celle de son Pere *; et l'Apostre dit qu'il s'est fait obeissant jusques à la mort, et la mort de la croíx*, et a voulu joindre au merite infini de sa charité parfaite l'infini merite d'une parfaite obeissance. La charité cede à l'obeissance, parce que l'obeissance depend de la justice : aussi est-il meilleur de payer ce que l'on doit que de faire laumosne; cela veut dire qu’il est mieux de faire
(i) mostre esprit — autant de temps que l'on nous marque. (Ms.)
(j) pourveu — que nous nous reprenions et que nous ne quittions pas tout à fait; comme de mesme (Ms. et Coll.)
* Joan., 1v, 34, V, 30, vi, 38; Heb., x, 9.
* Philip., n, 8.
162 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
lobeissance qu'un acte de charité par nostre propre mouvement. (X)
Le second poinct auquel consiste l'obeissance est plustost humilité qu'obeissance ; car ceste sorte d'obeissance est une certaine souplesse de nostre volonté à suivre la volonté d'autruy, et c'est une vertu extremement aymable, qui fait tourner nostre esprit à toutes mains et nous dispose à faire tousjours la volonté de Dieu. Car, par exemple, si allant en un lieu je trouve une Sceur et qu'elle me die que j'aille ailleurs, la volonté de Dieu en moy est que je fasse ce qu'elle veut, plustost que ce que je veux ; que si j'oppose mon opinion à la sienne, la volonté de Dieu en elle est qu'elle me cede, et ainsi de toutes choses qui sont indifferentes. Mais s'il arrive que sur ceste premiere opinion (1) toutes deux voulussent ceder, il ne faudroit pas demeurer là sur ceste contestation, ains regarder lequel seroit le plus raisonnable et meilleur, et puis le faire simplement; et faut que cela soit conduit par la discretion, car il ne seroit pas à propos de quitter une chose qui seroit de necessité pour condescendre à une chose indifferente. Si je voulois faire une action de grande mortification, et qu'une autre Sceur me vinst dire que je ne la fisse pas ou que j'en fisse une autre, je remettrois en un autre temps, s'il estoit possible, mon premier dessein pour faire sa volonté, et puis apres je paracheverois mon entreprise. Que si je ne pouvois l'obmettre ou la remettre, et que ce qu'elle voudroit de moy ne fust
(k) mouvement. — La spiritualité de ceste maison doit estre une spiritualité toute genereuse et independante de toutes sortes de tendretés, de gousts et consolations sensibles. Il ne faut point desirer d'estre delivrés de nos difficultés, repugnances et aversions, car elles ne nous nuisent nullement; au contraire, lors que l'on nous commande une chose à laquelle toute nostre nature est repugnante, et que nous l'allons faire avec la force de lamour intellectuel, il n'y a point de doute que ceste action ne soit d'un merite infiniment plus grand que si nous l'avions faite sans repugnance. (Ms. et Coll.)
[La suite du texte constitue dans les Co//ogues un Entretien à part, portant ce titre : De l'Oberssance à toute creature pour l'amour de Dien.)
(1) opposition (Ms.)