X. DE L'OBRFISSANCE
pas necessaire, je ferois ce que j'avois premierement entrepris, et puis, s’il se pouvoit, je regaignerois la commodité de faire ce que la Sceur desiroit de moy. Que s'il arrive qu'une Sœur nous requiere de faire quelque chose, et que par surprise nous tesmoignions d'y avoir de la repugnance, il ne faut pas que la Sœur s'en ombrage ni fasse semblant de le cognoistre, ni qu'elle prie de ne le faire pas ; car il n'est pas en nostre puissance d'empescher que nostre couleur, nos yeux et nostre contenance ne tesmoignent le combat que nous avons au dedans, encore que la raison veuille bien faire la chose; car ce sont des messagers qui viennent sans que l'on les demande (®), et qui, encore qu'on leur die retournez, n'en font rien pour l'ordinaire. À quel propos donc ceste Sceur ne voudra-t'elle pas que je fasse ce dont elle me prie, pource seulement qu'elle a recognu que j'y ay de la repugnance? elle doit aymer que je fasse ce profit (2) pour mon ame. Vous me direz : c'est qu'elle craint de vous avoir faschée. Non, c'est l'amour propre qui ne voudroit pas que j'eusse seulement une moindre pensée qu'elle est importune ; je l'auray bien pourtant, encore que je ne m’y arreste pas. Si neantmoins au signe de ma repugnance je joins des paroles qui tesmoignent apertement que je n'ay point d'envie de faire ce dont ceste Sceur me prie, elle peut et doit me dire doucement que je ne le fasse pas, quand ce sont personnes égales (?); car il faut que ceux qui ont authorité tiennent ferme et fassent plier leurs inferieurs. Or, combien qu'une Sceur m'auroit refusé entierement (P) quelque chose ou monstré de la repugnance, je ne dois point perdre la confiance de l'employer une autre fois, ni mesme je ne me dois point mal edifier de son imperfection; car à ceste heure-là je la supporte, et tantost
(m) encore que — avec la raison, nous veuillons bien faire la chose; veu que ce sont des messagers qui viennent sans qu'on les appelle (Ms. et Coll.)
(n) petit gain (Coll.)
(0) personnes — de pair à pair (Ms. et Coll.)
(p) refusé — tout à plat (Ms. et Coll.)
164 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
elle me supportera ; maintenant elle a de l'aversion de faire ceste chose, et une autre fois elle la fera volontiers. Si toutesfois j'avois l'experience que ce fust un esprit qui ne fust pas encore capable de ceste facon de traitter, jattendrois pour quelque temps, jusques à tant qu'elle fust mieux disposée.
Nous devons tous estre capables des defauts les uns des autres, et ne faut en facon quelconque s'estonner d'en rencontrer ; car si nous demeurons quelque temps sans tomber en faute, nous serons par apres un autre temps que nous ne ferons que faillir et ferons plusieurs grandes imperfections, de la suite desquelles il faut profiter (4) par l'abjection qui nous en revient. Il faut souffrir avec patience le retardement de nostre perfection, faisant tousjours ce que nous pouvons pour nostre avancement ("), et de bon cœur.
(s) O qu'heureux sont ceux qui vivans en l'attente, ne se lassent point d'attendre! Ce que je dis pour plusieurs, lesquels ayans le desir de se perfectionner par l'acquisition des vertus les voudroyent avoir tout d'un coup, comme si la perfection ne consistoit qu'à la desirer. Ce seroit un grand bien si nous pouvions estre humbles tout aussi tost que nous avons desiré de l'estre, sans autre peine. Il faut que nous nous accoustumions à rechercher
(q) nous serons — puis apres un autre temps que nous ne ferons que manquer et commettre plusieurs grosses imperfections de suite, desquelles il faut faire profit (Coll.)
(r) amendement (Ms. et Coll.)
(s) [A la place de cet alinéa, le Manuscrit et les Co//ogues donnent le suivant :]
Or, pour les tentations oü il y a danger de pecher nous pouvons demander à Dieu qu'il nous en delivre, à l'imitation de saint Paul qui, se trouvant affligé de l'aiguillon de la chair, demanda par trois fois d'en estre delivré ; et si Nostre Seigneur ne luy eust respondu, il eust perseveré en sa demande. Mais quand Nostre Seigneur luy eut dit : Ma grace te suffit, car ma vertu se parfait en l'infirmité, il demeura en paix parmi ceste guerre. C'est ainsi que Nostre Seigneur est glorifié en nos tentations, quand nonobstant leur grand nombre et diversité nous n'offengons point Dieu; car il faut que sa grace et vertu soit bien forte, puisqu'elle nous soustient parmi tant et de si grandes infirmités et nous donne la force de nous rendre parfaits. Tant que nous demeurerons en nos imperfections, Dieu n'en sera point glorifié.