XI. DE LA VERTU D'OBEISSANCE
Jonas disoit fort veritablement que ce n'estoit pas pour luy qu'il vouloit garder le figuier; car on remarqua que de soixante et quinze ans qu'il vesquit en la Religion et qu'il fut jardinier, il n'avoit jamais tasté aucun fruict de son jardin, mais il en estoit fort liberal à l'endroit des Freres. Cependant il apprint combien la promptitude de l'obeissance estoit recommandable.
Nostre Seigneur tout le temps de sa vie a donné des exemples continuels de ceste promptitude à l'obeissance, car il ne se peut rien voir de si souple ni de si prompt qu'il estoit à la volonté d'un chacun. A son exemple, il nous faut apprendre d'estre grandement prompts en l'obeissance (7), car il ne suffit pas au cœur amoureux de faire ce qu'on luy commande ou que l'on luy tesmoigne de desirer, s'il ne le fait promptement ; il ne peut voir l'heure assez tost venue pour accomplir ce que l'on a ordonné, à fin que l'on luy commande de nouveau quelque autre chose. David ne fit qu'un simple souhait de boíre de l'eau de la cisterne de Bethlehem, et soudain partirent trois chevaliers qui à teste baissée traverserent l'armée des ennemis et luy en allerent querir*. Ils furent extremement prompts à suivre le desir du roy ; ainsi void-on que tant de grands Saints ont fait pour suivre les inclinations et les desirs qu'il leur sembloit que le Roy des roys, Nostre Seigneur, avoit. Quel commandement, je vous supplie, a fait Nostre Seigneur, qui obligeast sainte Catherine de Sienne à boire ou lescher avec la langue la pourriture qui sortoit de la playe de ceste pauvre femme qu'elle servoit? et saint Louis, roy de France, de manger avec les ladres le reste de leur potage pour leur donner courage de manger? Certes, ils n'estoyent aucunement obligés à cela ; mais scachant que Nostre Seigneur aymoit et avoit tesmoigné de l'inclination à l'amour de la propre abjection, pensant luy faire plaisir de suivre son inclination, ils faisoyent ces choses, quoy que tres-repugnantes à
(w) d'un chacun. — Il faut donc estre prompts pour bien obeir (Ms. et Coll.)
*IIReg.,xxim,15,r
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leurs sens, avec un tres-grand amour. Nous sommes obligés de secourir nostre prochain quand il est en extreme necessité : neantmoins, parce que l'aumosne est un conseil de Nostre Seigneur, plusieurs font volontiers l'aumosne autant que leur moven le leur permet. Or, dessus ceste obeissance aux conseils, l'obeissance amoureuse est entée, qui nous fait entreprendre de suivre ric à ric les desirs et les intentions de Dieu et de nos Superieurs.
Mais il faut que je vous advertisse icy d'une tromperie en laquelle on pourroit tomber : car si ceux qui voudroyent entreprendre la pratique de ceste vertu fort exactement, voulovent tousjours se tenir en attention pour pouvoir cognoistre les desirs et les inclinations de leurs Superieurs ou de Dieu, x. ils perdroyent le temps infailliblement: car par exemple, tandis que je m'enquerrois quel est le desir de Dieu, je ne m'occuperois pas à me tenir en repos et tranquillité aupres de luy, qui est le desir qu'il a maintenant, puisqu'il ne me donne rien autre chose à faire. Donc, celuy qui pour suivre inclination que Nostre Seigneur a tesmoigné que l'on secourust les pauvres, voudroit aller de ville en ville pour les chercher !5), qui ne sçait que pendant qu'il sera en une il ne servira pas ceux qui seront en l'autre? Il faut aller en ceste besogne en simplicité de cœur; faire l'aumosne quand j'en rencontre l'occasion, sans m'aller amusant par les rues de maison en maison, pour sçavoir s'il y aura point de pauvre que je ne cognoisse pas. De mesme, quand je m'appercois que le Superieur desire quelque chose de moy, il faut que je me rende prompt à le faire, sans aller espluchant si je pourray cognoistre qu'il ayt quelque inclination que je fasse
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(x) en laquelle — pourroyent tomber ceux qui voudroyent entreprendre la pratique de ceste vertu si exactement, qu'ils fussent tousjours en halte pour
vouloir cognoistre les desirs et inclinations de leurs Superieurs ou de Dieu mesme; car (Ms. et Coll.)
(y) heberger (Coll.)