XI. DE LA VERTU D'OBEISSANCE
saint Pachome et luy dit, transporté de grande ferveur, qu'il avoit un tres-grand desir du martyre, qu'il ne seroit jamais content que cela n'arrivast, qu'il le supplioit bien humblement de vouloir prier Dieu à fin qu'il l'accomplist. Le saint Pere tascha de moderer ceste ferveur ; mais plus il en disoit, et plus l'autre s'eschauffoit en sa poursuite. Le Saint luy disoit : Mon fils, mieux vaut vivre en obeissance, et mourir tous les jours en vivant par une continuelle mortification de soymesme, que de martyriser nostre imagination. Assez meurt martyr qui bien se mortifie ; c'est un plus grand martyre de perseverer toute sa vie en obeissance, que non pas de mourir tout d'un coup par un glaive. Vivez en paix, mon fils, et tranquillisez vostre esprit, le divertissant de ce desir. Le Religieux, qui asseuroit que son desir procedoit du Saint Esprit, ne rabattit rien de son ardeur, incitant tousjours le Pere qu'il fist priere que son desir fust accompli. De là à quelque temps, l'on eut nouvelles propres à sa consolation, car un certain Sarrasin, chef de voleurs, vint en une montagne proche du monastere; sur quoy saint Pachome l'appella à soy
Mais pour retourner à nostre propos, ce Religieux, apres sa probation, vint un jour trouver saint Pachome et luy dit, transporté de grande ferveur : O mon Pere, j'ay un desir pour lequel je vous supplie tres-humblement de vouloir bien prier Dieu qu'il me l'accomplisse. Bien, mon fils, dit le bon Pere, il me le faut dire ce desir. Mon Pere, repliqua le Religieux, il faut, s'il vous plaist, que vous me promettiez de prier et faire bien prier les Freres pour cela. En fin le bon Pere luy demanda tant quel desir c'estoit, qu'il luy dit que c'estoit le desir du martyre, qu'il ne seroit jamais content que cela n'arrivast. Le bon Pere tascha fort de moderer son ardeur; mais plus il s'efforgoit de le destourner, plus le Religieux s'excitoit. Saint Pachome luy disoit : Mon fils, mieux vaut vivre en obeissance, et mourir tous les jours en vivant par une continuelle mortification de soy-mesme et de ses passions, que non pas de martyriser vostre imagination. Assez meurt martyr qui bien se mortifie; c'est, d'adventure, un plus grand martyre de perseverer toute sa vie en obeissance, que non pas de mourir tout d'un coup par le glaive. Vivez en paix, mon Frere, et arrestez vostre esprit, le divertissant de ce desir. Mais l'autre, qui asseuroit que son desir procedoit du Saint Esprit, ne rabattoit rien de son ardeur, incitant tousjours le Pere qu'il fist prier que son desir fust accompli. (Ms. et Coll.) Cela fait, le Pere se retira. De là à quelque temps, on eut nouvelles favorables, car vindrent certains Sarrasins, voleurs,
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et luy dit : Or sus, mon fils, l'heure est venue que vous avez tant desirée : allez à la bonne heure couper du bois en la montagne. Le Religieux, tout esperdu de joye, s'en va chantant et psalmodiant à la loüange de Dieu, et luy rendant action de graces dequoy il avoit bien daigné luy faire l'honneur de luy donner ceste occasion de mourir pour son amour: en fin il ne pensoit rien moins que de faire ce qu'il fit. Or, voicy que ces voleurs l'ayant apperceu. vindrent droit à luy et commencerent à l'empoigner et menacer. Pour un peu, il fut fort vaillant. Tu es mort: dirent-ils. Je ne demande autre chose, respondit-il, que de mourir pour Dieu, et semblables responses. Les Sarrasins le conduisirent oü estoit leur idole pour la luy faire adorer. Quand ils virent qu'il le refusoit constamment, ils commencerent de se mettre en devoir de le tuer. Helas! ce pauvre Religieux, si vaillant en imagination, se voyant l'espée à la gorge : Hé, de grace, dit-il, ne me tuez pas, je feray tout ce que vous voudrez ; ayez pitié de moy ! je suis encor jeune, ce seroit dommage de borner le cours de mes jours. En fin il adora leur idole, et ces meschans se mocquans de luy le battirent tres-bien, et puis le laisserent revenir en son monastere, oü estant arrivé plus mort que vif, tout pàle et transi, saint Pachome qui luy estoit allé au devant luy dit : Eh bien, mon fils,
en une montagne proche de ceste Religion. Saint Pachome l'appella et luy dit : Or sus, mon fils, l'heure est venue que vous avez tant desirée ; allez à la bonne heure couper du bois en la montagne. Le Religieux, tout transporté de joye, s'en va chantant et psalmodiant des hymnes à la loüange de Dieu, et en action de graces de ce qu'il luy faisoit l'honneur de mourir pour son amour. 1] approche la forest : incontinent les voleurs l'ayant descouvert l'abordent, le tirent, le traisnent; luy demande instamment qu'on le tue, qu'on le massacre, que c'estoit son desir, et faisoit le fervent et desireux de la couronne du martyre. Ce n'estoit pas leur dessein et volonté, ains de le conduire, ce qu'ils firent, en un certain endroit où ils avoyent leur idole, à fin de la luy faire adorer ; ce qu'il refuse constamment, protestant ne recognoistre autre Dieu que Celuy qui a fait le ciel et la terre. Aussi tost ils se mirent en devoir de le tuer. Celuy—cy, qui faisoit le vaillant et courageux devant saint Pachome en son monastere, perd à l'instant courage et promet de faire tout ce que l'on desire, pourveu qu'on luy laisse la vie. Helas! disoit-il, je suis (Coll.) (Reprendre au texte, lig. 20.]
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