XI. DE LA VERTU D'OBEISSANCE
comme va ? qu'y a-t'il que vous estes si défait? Lors, le pauvre Religieux, tout honteux et confus parce qu'il avoit de l'orgueil, ne pouvant supporter de se voir avoir fait une si grande faute, se jetta en terre et confessa sa faute ; à quoy le Pere remediant promptement, faisant prier les Freres pour luy et luy faisant demander pardon à Dieu, le remit en bon estat, et puis luy donna de bons advertissemens, disant : Mon fils, souviens-toy qu'il vaut mieux avoir de petits desirs de vivre selon la Communauté, et ne vouloir que la fidelité à l'observance des Regles sans entreprendre ni desirer autre chose que ce qui y est compris, que non pas avoir de grands desirs de faire des merveilles imaginaires, qui ne sont bons qu'à enfler nos cœurs d’orgueil et nous faire mesestimer les autres, pensant bien estre quelque chose plus qu'eux. O qu'il fait bon vivre à l'abri de la sainte obeissance, plustost que nous retirer d'entre ses bras pour chercher ce qui nous semble plus parfait! Si tu te fusses contenté, ainsi que je t'avois dit, de te bien mortifier en vivant, lors que tu ne voulois rien moins que la mort, tu ne fusses pas tombé comme tu as fait; mais bon courage, souviens-toy de vivre desormais en sousmission, et t'asseure que Dieu t'a pardonné. Il obeit au conseil du Saint, se comportant avec beaucoup d'humilité tout le temps de sa vie.
Je dis encor cecy, que l'obeissance n'est point de moindre merite que la charité ; car donner un verre d'eau par charité, cela vaut le Ciel, Nostre Seigneur mesme le dit * : faites-en autant par obeissance, vous gaignerez le mesme. La moindre petite chose faite par obeissance est tres-agreable à Dieu : mangez par obeissance, vostre manger est plus agreable à Dieu que les jeusnes des anachoretes s'ils sont faits sans obeissance ; reposez-vous par obeissance, vostre repos est plus meritoire et plus agreable à Dieu que non pas le travail volontaire. (4)
(d') que non pas — de travailler. O Dieu, combien d'exemples y a-t'il és
* Matt., x, ult.
Marc., tx, 40.
7 IY, 7-
186 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
(*') Mais, me direz-vous, qu'est-ce qu'il m'arrivera de pratiquer si exactement ceste obeissance amoureuse avec les conditions susdites : en aveugle, promptement et perseveramment ? O mes cheres filles, celuy qui le fera jouira en son ame d'une tranquillité continuelle et de la tres-sainte paix de Nostre Seigneur qui surpasse tout sentiment *; il n'aura aucun compte à rendre de ses actions, puisqu'elles auront esté toutes faites par obeissance, tant aux Regles comme aux Superieurs. Quel bonheur plus utile et desirable que cela ? Certes, le vray obeissant, pour dire cela en passant, ayme ses Regles, les honnore et les estime uniquement comme le vray chemin par lequel il doit s'acheminer à l'union de son esprit avec Dieu; et partant il ne se départ
vies des saints Peres, de la pratique exacte de l'obeissance és choses indifferentes! Comme ce Religieux à qui saint Frangois dit qu'il ne falloit pas planter les choux la racine en bas ains en haut, ce que le bon Religieux fit tout promptement, et le chou creut aussi beau que ceux qui estoyent bien plantés, tant Nostre Seigneur favorise l'obeissance. Certes, en ces choses de peu de consequence, ce seroit une tres-grande imperfection de tesmoigner de la resistance à les faire quand elles nous sont commandées; car elles sont uniquement propres pour nous tenir en humilité. L'obeissance, comme j'ay desja dit, estant une piece principale de l'humilité, ayme infiniment les commandemens des choses qui sont les plus abjectes; bien que rien ne soit estimé peu ni de peu d'importance par le vray obeissant, à cause qu'il regarde le tout comme des moyens propres pour s'unir à Dieu et à Nostre Seigneur, qui a tant aymé l'obeissance, comme dit saint Bernard, qu'il a mieux aymé mourir que de manquer d'obeir. (Ms. et Coll.)
(e') Vous demandez qu'est-ce qui vous arrivera de pratiquer si exactement ceste obeissance amoureuse, avec ses trois conditions, qui sont de faire l'obeissance comme un aveugle, sans regarder à la personne qui commande, ni à la fin et au motif que l'on a de commander, pourveu que celuy qui le fait en aye le pouvoir, ni moins s'enquerir trop des moyens qu'il faut tenir pour faire ce qui est commandé, ains se mettre en besogne, munis de la confiance que Dieu qui nous a fait ou fait faire le commandement nous donnera bien le pouvoir de l'accomplir. Puis obeir promptement, qui est la seconde condition; et en fin d'obeir perseveramment, non pour un temps ains pour tout le temps de nostre vie. Qu'est-ce qui adviendra à celuy-cy qui sera si heureux que de faire comme je viens de dire? Il jouira de la paix et tranquillité continuelle de l'ame, parce qu'il n'aura pas à rendre aucun compte de ses actions, puisqu'elles auront esté toutes faites par obeissance, tant des Regles comme des Superieurs. Car, pour dire un mot des Regles, le vray obeissant les ayme, les honnore et les estime uniquement comme le vray chemin par lequel il doit s'acheminer à l'union de son esprit avec Dieu; et partant il ne