XI. DE LA VERTU D'OBEISSANCE
en ceste occasion, et une mortification du propre jugement admirable.
L'on void encor assez souvent des sens mortifiés, parce que la propre volonté se mesle de les mortifier, et ce seroit une chose honteuse de se monstrer retifs à l'obeissance : que diroit-on de nous? mais de propre jugement, fort rarement on en trouve de bien mortifiés. Faire avoüer que ce qui est commandé est bon, l'aimer et l'estimer comme une chose qui nous est bonne et utile au dessus de toute autre, Ó c'est à cela que le jugement se trouve retif; car il y en a plusieurs qui disent : je feray bien cela ainsi que vous dites, mais je voy bien qu'il seroit mieux autrement. Helas ! que faites-vous ? si vous nourrissez ainsi le jugement, sans doute il vous enyvrera ; car il n'y a point de difference entre une personne enyvrée et celuy qui est plein de son propre jugement (v) Un jour David * estant en la campagne avec ses soldats lassés et harassés de faim, ne trouvant plus de quoy manger, il envoya vers le mary d'Abigail pour avoir quelques vivres. Par malheur, ce pauvre homme estoit ivre, et commençant à parler en ivrogne, dit que David, apres avoir mangé ses voleries, envoyoit chez luy pour le ruiner comme les autres, et qu'il ne leur donneroit aucune chose. David sçachant cecy : Vive Dieu ! dit-il, (v) il me la payera, le mescognoissant qu'il est du bien que je luy ay fait de sauver ses troupeaux et empescher qu'aucune chose ne luy fust faite. Abigail scachant le dessein de David, s'en alla le lendemain au
(u^) j'ugement, — car vous feriez aussi peu desprendre l'un que l'autre de leur fantasie. (Ms.)
(v) s7 envoya — chez Abigail prier son mary Nabal qu'il luy envoyast de quoy manger pour luy et ses soldats. Mais les soldats de David qui estoyent venus, trouverent ce pauvre homme ivre; lequel entendant ce que David demandoit commenga à parler en ivrogne, car il profera plusieurs paroles de mespris et refusa de leur donner aucune chose, disant que David, apres avoir mangé ses voleries, les envoyoit chez luy pour le ruiner comme les autres, et semblables choses. Ces gens ne manquerent pas de faire le recit de tout ce qui s'estoit passé entre ce pauvre ivrogne et eux; à quoy David repartit : Vive Dieu ! (Ms. et Coll.)
* I Reg., xxv, 4-2:
Cf. var. (b), p. 169.
200 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
devant de luy avec des presens pour l'appaiser, usant de ces termes : Monseigneur, que voudriez-vous faire à un fol? hier que mon mary estoit ivre, il parla mal, mais il parla en ivrogne et comme un fol. Monseigneur, appaisez vostre courroux et ne veuillez pas mettre vos mains sur luy, car vous auriez regret d'avoir mis la main sur un fol. Il faut faire les mesmes excuses d'une personne ivre et de nostre propre jugement ; car l'un n'est pas guere (.w') plus capable de raison que l'autre. I] faut donc avoir un tres-grand soin de l'empescher de faire ces considerations, à fin qu'il ne nous enyvre de ses raisons, principalement en ce qui concerne l'obeissance.
Vous voulez en fin scavoir * si vous devez avoir une grande confiance et un grand soin à vous advertir les unes les autres en charité, de vos fautes. C'est sans doute, ma fille, qu'il le faut faire; car à quel propos verrez-vous une tache en vostre Sœur, sans vous essayer de la (x) luy oster par le moyen d'un advertissement ? Il faut neantmoins estre discrette en ceste besogne ; car il ne seroit pas temps d'advertir une Sceur tandis que vous la verrez indisposée ou pressée de melancholie, car il seroit dangereux qu'elle ne rejettast d'abord l'advertissement si vous le luy faisiez (Y). Il faut un peu attendre, puis l'advertir en confiance et charité. Si une Sœur vous dit des paroles qui ressentent le murmure, et que d'ailleurs ceste Sceur ayt le coeur en douceur, sans doute il faut que tout confidemment vous luy disiez : Ma Sceur, cela n'est pas bien fait; mais si vous vous appercevez qu’il y ayt quelque passion esmeué dans son cœur, alors il faut destourner le propos le plus
(w^) comme un fol. — Si vous veniez aujourd'huy chez luy, il vous recevroit certes de bon cœur et honnorablement. Appaisez vostre courroux, Monseigneur, et ne veuillez mettre vos mains sur luy, car vous auriez regret toute vostre vie d'avoir mis la main sur un fol. Il faut faire ces mesmes excuses d'une personne enyvrée de son propre jugement, car elle n'est non (Ms. et Coll.)
(x') à quel propos — verray-je une tare en ma Sceur que je ne tasche de
Ms. et Coll.)
(y) que — je la verray en mauvaise humeur ou pressée de melancholie,
car elle rejetteroit d'abord la correction si je la luy presentois. (Ms. et Coll.)