XII. De LA SIMPLICITÉ
disons qu'il n'y a point d'art, n'est pas pour mespriser certains livres qui sont intitulés : L'Art d'aymer Dieu*; car ces livres (!) enseignent qu'il n'y a point d'autre art que de se mettre à l'aymer, c'est à dire se mettre en la pratique des choses qui luy sont agreables, ce qui est le seul moyen de trouver et acquerir cest amour sacré, pourveu que ceste pratique s'entreprenne en simplicité, sans trouble et sans sollicitude. La simplicité embrasse voirement les moyens que l'on prescrit à un chacun selon sa vocation pour acquerir l'amour de Dieu, (9 de sorte qu'elle ne veut point d'autre motif pour acquerir ou estre incitée à la recherche de cest amour que sa fin mesme, autrement elle ne seroit pas parfaitement simple ; car elle ne peut souffrir autre regard, pour parfait qu'il puisse estre, que le pur amour de Dieu qui est sa seule pretention. Par exemple, si on va à l'Office, et que l'on demande : Où allez-vous? Je vay à l'Office, respondra-t'on. Mais pourquoy y allez-vous? J'y vay pour loüer Dieu. Mais pourquoy plustost à ceste heure qu'à une autre ? C'est parce que la cloche ayant sonné, si je n'y vay pas je seray remarquée. La fin d'aller à l'Office pour loüer Dieu est tres-bonne, mais ce motif n'est pas simple, car la simplicité requiert qu'on y aille attiré du desir de plaire à Dieu, sans aucun autre regard ; et ainsi de toutes autres choses.
Or, avant que passer outre, il faut descouvrir une tromperie qui est en l'esprit de plusieurs touchant ceste vertu ; car ils pensent que la simplicité soit contraire à la prudence, et qu'elles soyent opposées l'une à l'autre, ce qui n'est pas; car jamais les vertus ne se contrarient l'une l'autre, ains ont une union tres-grande par ensemble. La vertu de simplicité est opposée et contraire au vice de l'astuce, vice qui est la source d’où procedent les finesses, artifices et duplicités. L'astuce est un amas d’artifices, de tromperies, de malices, et c'est par le
(1) ces Itvres — mesmes
(m) l'amour de Dieu, — mais cela se fait sans se destourner nullement de sa fin, qui est l'amour de Dieu,
* Voir la Preface du Traitté de l'Amour de Dieu.
moyen de l’astuce que nous trouvons des inventions pour tromper l'esprit du prochain et de ceux avec lesquels nous avons à faire, pour les conduire au poinct que nous pretendons, qui est de leur faire entendre que nous n'avons autre sentiment au coeur que celuy que nous leur manifestons par nos paroles, ni autre cognoissance sur le sujet dont il s'agit (2); chose qui est infiniment contraire à la simplicité, qui requiert que nous ayons l'interieur entierement conforme à l'exterieur.
Je n'entends pas pourtant de dire qu'il faille tesmoigner en nos émotions, des (?) passions à l’exterieur ainsi que nous les avons en l'interieur ; car ce n'est pas contre la simplicité de faire bonne mine en ce temps-là, ainsi que l'on pourroit penser. Il faut tousjours faire difference entre les effets de la partie superieure de nostre ame et les effets de nostre partie inferieure. Il est vray que par fois nous avons des grandes émotions en nostre interieur sur la rencontre d'une correction ou de quelqu'autre contradiction ; mais ceste émotion ne provient pas de nostre volonté, ains tout ce ressentiment se passe en la partie inferieure ; la partie superieure ne consent point à tout cela, ains elle aggrée, accepte et trouve bonne ceste rencontre. Nous avons dit que la simplicité a son regard continuel en l'acquisition de l'amour de Dieu ; or l'amour de Dieu requiert de nous que nous retenions nos sentimens, et que nous les mortifions et aneantissions, c'est pourquoy il ne requiert pas que nous les manifestions et fassions voir au dehors. Ce n'est donc pas manquer de simplicité de faire bonne mine quand nous sommes esmeus en l'interieur. Mais ne seroit-ce point tromper ceux qui nous verroyent, ditesvous, d'autant que, quoy que nous fussions fort immortifiées, ils croiroyent que nous serions fort vertueuses ? Ceste reflexion, ma chere Sœur, sur ce que l'on dira ou
(n) entendre que nous — ne scavons rien autre que ce que nous leur disons, et n'avons point d'autre sentiment ni cognoissance sur le fait dont il s'agit, sinon celuy que nous leur manifestons
(0) de dire, — ma chere fille, qu'il faille tesmoigner nos émotions et