XII. DE LA SIMPLICITÉ
utilité, en laissant ce qui me peut plus mortifier? La simplicité, comme nous avons desja dit, ne cherche que le pur amour de Dieu, lequel ne se trouve jamais si bien qu'en la mortification de nous-mesmes ; et à mesure que la mortification croist, nous nous approchons d’autant plus du lieu où nous devons trouver son divin amour. Au surplus, (v) les Superieurs doivent estre parfaits, ou du moins ils doivent faire les œuvres des parfaits; et partant ils ont les oreilles ouvertes pour recevoir et entendre tout ce que l’on leur veut dire, sans s’en mettre beaucoup en peine. La simplicité ne se mesle pas de ce que font ou feront les autres, elle pense à soy; encore n'a-t'elle pour soy que les pensées qui sont vrayement necessaires, car quant aux autres, elle s'en destourne tousjours promptement. Ceste vertu a une grande affinité avec l'humilité, laquelle ne permet pas que l'on aye mauvaise opinion de personne que de nous-mesmes.
(w) Vous demandez comment il faut observer la simplicité és conversations et recreations. Je vous responds : comme en toute autre action, bien qu'en celle-cy il y faut avoir une sainte liberté et franchise pour s'entretenir des sujets qui servent à l'esprit de joye et de recreation. Il faut estre fort naif en la conversation ; il ne faut pourtant pas estre inconsideré, d'autant que la simplicité
(v) divin amour. — Mais c'est que vous craignez de mortifier la Superieure ou la troubler. O ne vous en mettez pas en peine de cela :
(w) Vous voudriez sçavoir maintenant comme quoy il faut observer la simplicité, rondeur et naifveté en la conversation, d'autant, dites-vous, que où il y a tant de diversité d'esprits il ne se peut faire que ce que vous dites soit approuvé ou trouvé bon de tous. O certes, cela seroit bon que nous puissions tousjours si bien adjuster nos paroles au sentiment et à l'humeur d'un chacun que nul n'y trouvast à redire, mais pourtant cela ne se peut; et aussi ne nous devons-nous pas mettre en peine de le faire, car il n'est pas necessaire. Mais faut-il faire des considerations sur chaque parole que je dois dire pour eviter de fascher quelqu'une? Nullement, pourveu que vous observiez la Regle, en ne parlant que de ce qui est requis et qui sert à la recreation et à l'esprit de joyeuseté ; car s'il vous venoit en la pensée de dire quelque chose qui ne fust pas conforme à cela, il ne le faudroit pas dire, d'autant que la simplicité suit tousjours la regle de l'amour de Dieu en toute chose; et si bien il faut estre naif en la conversation, il ne faut pourtant
suit tousjours la regle de l'amour de Dieu. Mais bien qu'il vous arrivast de dire quelque petite chose qui semblast n’estre pas si bien receüe de toutes comme vous voudriez, il ne faudroit pas pour cela s'amuser à faire des reflexions et examens sur toutes vos paroles; Ó non, car c'est l'amour propre sans doute qui nous fait faire ces enquestes, si ce que nous avons dit et fait est bien receu; mais la sainte simplicité ne court pas apres ses paroles ni ses actions, ains elle en laisse levenement à la divine Providence, à laquelle elle s’attache souverainement. Elle ne se destourne ni à droite ni à gauche, ains elle suit simplement son chemin. Que si elle y rencontre quelque occasion de pratiquer quelque vertu, elle s'en sert soigneusement comme d'un moyen propre pour parvenir à sa perfection qui est l'amour de Dieu, mais elle ne s'empresse point pour les rechercher; elle ne les mesprise point aussi. Elle ne se trouble de rien (x) ; elle se tient coye et tranquille en la confiance qu'elle a que Dieu sçait son desir, qui est de luy plaire, et cela luy suffit.
Mais comment peut-on accorder deux choses si contraires? L'on nous dit d'un costé qu'il faut avoir un grand soin de nostre perfection et avancement, et de
pas estre inconsideré, disant à tort et à travers tout ce qui vient en la fantasie. Mais je me trouve aupres d'une Sœur qui sera peut estre un peu melancholique, et partant elle ne prendra pas plaisir à m'ouyr parler, moy qui seray en humeur de me recreer. Quant à cela, ma fille, il n'y faut pas prendre garde, car qu'y feriez-vous? elle cst maintenant serieuse ou melancholique, et une autre fois vous le serez; maintenant il faut faire la recreation pour elle et pour vous, et une autre fois elle en fera autant pour vous. Vrayement, ce seroit une belle chose à voir, que dés que nous avons dit quelque mot de recreation, nous nous missions à regarder toutes les Sœurs l'une apres l'autre pour voir si elles en rient et si elles l'approuvent, et que voyant quelqu'une qui ne le fist pas, nous nous en missions bien fort en peine, et que pour cela nous creussions qu'elle ne l'a pas trouvé bon ou qu'elle en tire quelque mauvaise interpretation. O certes, il ne faut pas faire ainsi ; ce seroit l'amour propre qui nous feroit faire ceste enqueste, cela ne seroit pas marcher simplement, car la simplicité [Reprendre au texte, lig. 8.]
(x) pour parvenir à sa — pretention qui est l'amour de Dieu, mais elle ne s'empresse point; elle ne mesprise point d'occasions, mais elle ne se trouble pas aussi, ni ne s'empresse pour les rechercher