XII. DE LA SIMPLICITE
l'autre l'on nous defend d'y penser! Remarquez icy, s'il vous plaist, la misere de l'esprit humain, car il ne s'arreste jamais à la mediocrité, ains il court ordinairement (Y) aux extremités. Nous tenons ce defaut de nostre bonne mere Eve, car elle en fit bien autant lors que le malin esprit la tentoit de manger du fruict defendu; elle dit que Dieu leur avoit defendu de le toucher *, au lieu de dire qu'il leur avoit defendu de le manger.
(y) aux extremités. Une fille à qui l'on aura defendu de sortir à la rue dés qu'il est nuit ne manquera pas de dire : Mon Dieu, j'ay la plus terrible mere qui se peut direl elle ne veut pas mesme que je sorte de la maison. On ne luy a defendu de sortir que la nuit, et elle dit que c'est pour tousjours. Une autre chantera trop haut et l'on l'en advertira : Bien, dira-t'elle, l'on se plaint dequoy je chante trop haut; mais je chanteray si bas que l'on ne m'entendra pas. Ou bien une autre, dequoy elle marche trop viste, se mettra à marcher si doucement que l'on compteroit bien tous ses pas. Et que feroit-on là? il faut avoir patience, pourveu que l'on ne veuille pas nourrir ces defauts-là, et qu'ils ne se fassent pas par opiniastreté. L'on ne peut pas tousjours aller si justement que l'on ne choppe ou penche du costé des extremités; pourveu que l'on se radresse le plus promptement qu'il se peut, il se faut contenter. Nous tenons ce defaut de nostre bonne mere Eve, car elle en fit bien autant lors que le malin esprit la tentoit de manger du fruict defendu, luy disant seulement que Dieu leur avoit defendu de le toucher et non d'en manger.
Demandez-vous, ma chere Sœur, si vous devez respondre simplement quand une Sceur vous demande si vous avez esté mortifiée de quelque chose qu'elle vous a dit ou fait? Bien qu'elle ne doive pas faire ceste demande, si c'est une Sceur que vous voyez assez capable pour ne perdre pas la confiance pour cela, et qu'il soit vray, vous luy pouvez bien dire tout simplement que ouy, et adjouster à cela que vous la priez de ne laisser pas pour cela de vous employer tousjours franchement, car vous luy en sçavez bon gré; mais si vous doutiez qu'elle s'ombrageast de cela, vous pouvez bien respondre en sorte qu'elle ayt tousjours la confiance de vous exercer. Il y a une tromperie en l'esprit de plusieurs personnes, qui pensent que de faire des caresses et rendre des tesmoignages d'amitié à ceux à qui on a de l'aversion soyent des actes de duplicité et d'artifice, ce qui n'est pourtant pas; car les aversions sont involontaires et ont leur siege en la partie inferieure de l'ame, la volonté les rejette, bien qu'elles ne s'en aillent pas. Les actes d'amour que nous faisons envers ceux à qui nous avons de l'aversion proviennent de la raison, qui nous dit qu'il se faut mortifier et surmonter; et partant, quoy que nous ayons un sentiment tout contraire à nos paroles et à nos actions, en cela nous ne manquons pas à la simplicité, car nous desavouons ces sentimens comme estrangers, et en effet ils le sont, La folie des gens du monde est grande, car ils se vantent d'avoir la simplicité en ce fait, parce qu'ils ne font point bonne mine à leurs ennemis, disant qu'ils sont francs et ne sont point dissimulés.
Il n'est pas mauvais non plus de faire semblant de n'avoir pas envie de faire
* Gen., Int, 3.
L’on ne dit pas que vous ne pensiez point à vostre avancement, non; mais que vous n’y pensiez pas avec empressement.
C’est aussi manquer de simplicité de faire tant de considerations quand nous nous voyons faire des defauts les uns aux autres, pour sçavoir si ce sont des choses necessaires à dire à la Superieure; car dites-moy, la Superieure n'est-elle pas capable de cela, et de juger s'il est requis d'en faire (2 la correction ou non? Mais que scay-je moy, à quelle intention ceste Sceur aura fait telle chose? dites-vous. Il se peut bien faire que son intention soit bonne; aussi ne devez-vous pas accuser son intention, mais son action exterieure, s'il y a de l'imperfection. Ne dites pas aussi que la chose est de peu de consequence, et qu'elle ne vaut pas d'aller mettre ceste pauvre Sceur en peine, car tout cela est contraire à la simplicité. La Regle qui commande de procurer l'amendement des Sœurs par le moyen des advertissemens, ne nous commande pas d'estre si considerées
quelque chose à laquelle nous avons une forte inclination, au moins pour le sujet que vous dites, qui est pour donner la confiance à une Sceur de se contenter en la faisant, et vous, de vous mortifier en vous ostant l'occasion de la faire; car si bien vous desirez bien fort de la faire, ce desir n'est pourtant qu'en la partie inferieure, puisque vous voulez preferer, quant à la partie superieure de vostre ame, la consolation de vostre Sceur à la vostre. En fin, il faut tousjours entendre en toutes choses que les productions de la partie inferieure et sensitive de lame n'entrent ou ne doivent entrer en nostre consideration, non plus que si nous ne les appercevions pas.
Avons-nous encor quelque chose à dire de la simplicité? car il faudra dire un mot de la prudence ; mais ce sera apres, car de prudence il en faut peu, et de simplicité, beaucoup. Il est vray, c'est manquer [ Reprendre au texte, lig.4.]
(z) la correction ou non? Ce n'est pas comme si vous en parliez à quelqu'autre qui n'y deust pas remedier. Mais que sgay-je moy, à quelle intention ceste Sceur a fait telle chose? peut estre que son intention est bonne. Il se peut bien faire; mais dites-moy, l'action est-elle bonne ou mauvaise? Selon l'exterieur, elle est mauvaise. Et pourquoy ne la voulez-vous pas dire? car vous ne devez pas accuser son intention, ains seulement son action; de quoy vous mettez-vous donc en peine? Dites-vous, ma fille, que vous pensez que la chose estant de peu d'importance, qu'elle ne vaut pas d'aller mettre ceste pauvre Sceur en trouble, et que possible n'y retournera-t'elle plus. Tout cela n'est pas simple, car la Regle qui vous ordonne de procurer l'amendement des Sceurs par le moyen des advertissemens, ne vous commande pas d'estre si considerée en ce poinct, comme si l'honneur des Sceurs dependoit de ces