PREFACE XXIX
la Providence d'une mission spéciale. Nous n’avons pas a rappeler comment l’expérience acquise dans la direction des consciences et les relations si étendues que lui créait sa réputation de sagesse et de bonté, l’amenèrent à constater une lacune parmi les institutions monastiques et lui inspirèrent le désir de la combler. Son cœur s'émut de compassion au contact de tant d’âmes généreuses lesquelles « desirant extremement de se retirer « de la presse de ce siecle pour vivre tout a Dieu, » ne peuvent « le faire, faute d’avoir un corps asses fort, une « complexion asses saine ou un aage asses vigoureux, » et il érigea sa Congrégation « en sorte que nulle grande « aspreté ne peust divertir les foibles et infirmes de « s’y ranger pour y vaquer a la perfection du divin « amour (1), »
« Vaquer a la perfection du divin amour, » telle est l'épigraphe qu'il place en téte de ses Constitutions, tel est le but qu'il propose à ces personnes à qui les années ou les infirmités ferment inexorablement la porte de tous les Monastéres oü l'observance réguliére est en honneur. Dans les áges précédents, où la force des tempéraments ne le cédait pas à l'énergie des caractères, les austérités de la pénitence avaient été considérées comme un des éléments constitutifs, indispensables de toute vie religieuse. Il fallut chez l'Evéque de Genéve les intuitions du génie et de la sainteté pour aller à l'encontre d'une idée aussi universellement admise. Cette innovation ne laissa pas de faire sensation parmi ses contemporains : les sages criérent à la témérité ; les mondains, au scandale. Le saint Instituteur ne se laissa point ébranler par toutes ces protestations, et poursuivit son entreprise. Seulement, il prit un soin plus grand d'inspirer à ses filles l'esprit qui devait les animer, et suppléer chez elles aux moyens dont on croyait l'absence incompatible avec la poursuite de la sainteté. C'est la pensée qui domine dans les Entretiens.
De prime abord, il pourrait sembler que ce livre, bien
(1) Constitutions pour les Sceurs Religieuses de la Visitation : De la fin pour laquelle cette Congregation a esté instituee.
loin de former un traité sur les devoirs de la vie religieuse, n'est qu'une agglomération d'enseignements ascétiques dépourvus de suite et d'unité. Il n'en est rien cependant, car les questions que sainte Jeanne-Françoise de Chantal et ses filles posérent à leur bienheureux Pére furent si multipliées, qu'en les résolvant toutes il fut amené à leur expliquer la vie religieuse sous ses différents aspects, à traiter des principales obligations qu'elle impose. Ce n'est pas toutefois que notre Saint parle de toutes ces choses d'une maniére méthodique et compléte. L'auditoire auquel il s'adressait était gagné totalement à Dieu ; il importait moins de l'instruire que de le toucher, moins de lui montrer le bien que de lui inspirer le désir des dons les plus excellents. Le saint Conférencier étudie donc, si l'on peut ainsi dire, la psychologie des vertus; il en pénètre l'essence, les côtés les plus cachés, les plus intimes, les plus voisins de Dieu. Ses filles étaient capables de le suivre sur les hauteurs; il les y entraine, et veut les y établir à demeure.
A. quelque point de vue que se place saint Francois de Sales pour traiter de l'accomplissement des devoirs de l'àme consacrée à Dieu, ce qu’il fait constamment ressortir, c'est l'esprit de sacrifice qui doit vivifier toutes ses ceuvres extérieures, et au besoin les suppléer. S'il n'impose pas à son Institut « une austere austerité, » il exige des compensations, et veut que « la ferveur « de la charité et la force d'une tres intime devotion « supplee a tout cela (1). » La force, non pas la suavité de la dévotion, il est bon de le remarquer. Des auteurs, fort estimables du reste, se sont mépris à cet égard. D'aprés eux, la Visitation est un asile ouvert à des personnes de « trempe d’àme bonne sans doute, mais peu énergique. » Telle n'était pas la pensée du Fondateur. Dans son premier Entretien, il se propose de parler de la dévotion, et il explique la force, ou plutót, pour lui ces deux vertus se confondent; car ses Religieuses
(1) Addition à la premiére Constitution.