TREIZIESME ENTRETIEN
DES REGLES ET DE L'ESPRIT DE LA VISITATION (a)
C'est une chose tres-difficile que celle que vous me demandez : quel est l'esprit de vos Regles et comme vous le pourrez prendre. Or, premier que de parler de cest esprit, il faut que vous scachiez que veut dire cela, avoir l'esprit d'une Regle; car nous entendons ordinairement dire : un tel Religieux a le vray esprit de sa Regle.
Nous tirerons du saint Evangile deux exemples qui sont tres-propres pour vous faire comprendre cecy. Il est dit que saint Jean Baptiste estoit venu en l'esprit et vertu d' Helie*, et pour cela, qu'il reprenoit hardiment et rigoureusement les pecheurs, les appellant engeance de viperes* et telles autres paroles. Mais quelle estoit ceste vertu d'Helie? C'estoit la force qui procedoit de son esprit pour aneantir et punir les pecheurs, faisant tomber le feu du ciel pour perdre et confondre ceux qui vouloyent resister à la majesté de son Maistre * : c'estoit donc un esprit de rigueur qu'avoit Helie (b). L'autre exemple que nous trouvons en l'Evangile *, qui sert à
(a) sur Les ngGLES. ( Ms.) — EN QUOY CONSISTE L'ESPRIT DE LA CONGREGATION DE LA VISITATION. ( Coll.)
(b) C'estoit — un tres-grand zele et ferveur de son esprit, pour reprendre et tancer les pecheurs, faisant descendre le feu du ciel en terre à fin de confondre ceux qui voudroyent resister à la divine Majesté : c'estoit donc un esprit de rigueur que celuy d'Helie. (Coll.)
* Luca, 1, 17.
* Matt., 111,7; Luc:
* IV Reg., 1.
* Luca, ix, 51-56.
* Luca, v, 32.
224 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
nostre propos, est que Nostre Seigneur voulant aller en Hierusalem, ses disciples l'en dissuadoyent, parce que les uns avoyent affection d'aller en Capharnaum, les autres en Bethanie, et ainsi taschoyent de conduire Nostre Seigneur au lieu où ils vouloyent aller; car ce n'est pas d'aujourd'huy que les inferieurs veulent conduire leurs maistres selon leur volonté. Mais Nostre Seigneur qui estoit tres-facile à condescendre, raffermil toutefois son visage, car l’Evangeliste use de ces mesmes mots, four aller en Hierusalem, à fin que les Apostres ne le pressassent plus de n'y pas aller. Allant donc en Hierusalem, il voulut passer par une ville de Samarie, mais les Samaritains ne le voulurent pas permettre ; dequoy saint Jacques et saint Jean entrerent en colere, et (©) furent tellement indignés contre les Samaritains de l'inhospitalité qu'ils faisoyent à leur Maistre, qu'ils luy dirent : Maïstre, voulezvous que nous fassions tomber le feu du ciel pour les abysmer et les chastier de l'outrage qu'ils vous font? Et Nostre Seigneur leur respondit : Vous ne sçavez de quel esprit vous estes, voulant dire : Ne scavez-vous pas que nous ne sommes plus au temps d'Helie qui avoit un esprit de rigueur? Et bien qu'Helie fust un tres-grand serviteur de Dieu, et qu'il fist bien en faisant ce que vous voulez faire, neantmoins vous autres ne feriez pas bien en l'imitant, d'autant que je ne suis pas venu pour punir et confondre les pecheurs, ains pour les attirer doucement (d) à penitence et à ma suite *. Or, voyons maintenant quel est l'esprit particulier d'une Regle. Pour le mieux entendre il (©) faut donner des exemples qui soyent hors de nous, et apres, nous
(c) entrerent en — zele, ou bien en colere (le zele est souventesfois pris pour la colere, comme aussi la colere pour le zele) ; et il ne s'en faut pas estonner, puisqu'ils n'estoyent pas encore confirmés en grace. Ils (Ms. et Coll.)
(d) ains — pour respandre des parfums, et par ces odeurs les attirer (Ms. et Coll.)
(e) Voila donc quel est l'esprit particulier d'une chose; ce que pour mieux entendre, il nous (Ms. et Coll.)