XIII. DE L’EspRIT DES REGLES
reviendrons à nous-mesmes. Toutes les Religions et toutes les assemblées de devotion ont un esprit qui leur est general, et chacune en a un qui luy est particulier. Le general est la pretention qu’elles ont toutes d’aspirer à la perfection de la charité; mais l’esprit particulier c'est le moyen (f) de parvenir à ceste perfection de la charité, c'est à dire à l'union de nostre ame avec Dieu, et avec le prochain pour l'amour de Dieu; ce qui se fait, avec Dieu par l'union de nostre volonté à la sienne, et avec le prochain par la douceur, qui est une vertu dependante immediatement de la charité.
Venons à cest esprit particulier : il est certes tresdifferent en divers Ordres. Les uns s'unissent à Dieu et au prochain (8) par la contemplation, et pour cela ont une tres-grande solitude et ne conversent que le moins qu'ils peuvent parmi le monde, non pas mesmes les uns avec les autres, si ce n'est en certain temps (Hh) ; ils s'unissent aussi avec le prochain par le moyen de l'oraison, en priant Dieu pour luy. Au contraire, l'esprit particulier des autres (i) est voirement de s'unir à Dieu et au prochain, mais c'est par le moyen de l'action, quoy que spirituelle. Ils s'unissent à Dieu, mais c'est en luy reunissant le prochain par l’estude, predications 6), confessions, conferences et autres actions de pieté ; et pour mieux faire ceste union (!) avec le prochain, ils
(f) qu’elles ont toutes — de pretendre à la perfection de la charité ; et cecy a esté determiné et tenu pour une chose tres-certaine, mesme par les Conciles. Mais l'esprit particulier sont les moyens (Ms. et Coll.)
(g) Quittons l'esprit general et nous arrestons à l'esprit particulier; ( Coll.) ils sont certes tres-differens les uns des autres. Par exemple, les Chartreux ont un esprit tout à fait different de celuy des Jesuites, et celuy des Capucins tout different à ceux-cy. L'esprit des Chartreux est le moyen qu'ils prennent pour s'unir à Dieu et au prochain selon la pretention generale. La pretention particuliere de s'unir à Dieu est (Ms. et Coll.)
(h) en — certains jours de la semaine ( Ms. et Coll.)
(i) des — Peres Jesuites (Ms. et Coll.)
(j) Je prochain, — tant par l'estude que par education de la jeunesse (Coll.)
(1) C'est d’après le Ms. et les Co//ogues que le mot union est substitué à celui d'action qui se lit dans les textes antérieurs.
conversent avec le monde. {k) Ils s'unissent bien encor à Dieu par l'oraison ; mais neantmoins leur fin principale est celle que nous venons de dire, de tascher de convertir les ames et les unir à Dieu. Les autres ont un esprit severe et rigoureux, avec un parfait mespris du monde et de toutes ses vanités et sensualités, voulans par leur exemple induire les hommes à ce mespris des choses de la terre ; et à cela, sert l’aspreté de leurs habits et exercices. D’autres ont un autre esprit, et c’est une chose fort necessaire (1) de scavoir quel est l'esprit particulier de chaque Religion et assemblée pieuse ; ce que pour bien cognoistre, il faut considerer la fin pour laquelle elle a esté commencée et les divers moyens de parvenir à ceste fin. Il y a la generale en toutes les Religions, comme nous avons dit; mais c'est de la particuliere de laquelle je parle, et à laquelle il faut avoir un si grand amour qu'il n'y ayt chose aucune que nous puissions cognoistre qui soit conforme à ceste fin, que nous ne l'embrassions de tout nostre coeur.
Avoir l'amour de la fin de nostre Institut, scavez-vous
c — —MM—— À ———
(k) avec Ze monde, — et n'ont point pris d'habit qui soit trop different ni severe. (Ms. et Coll.)
(1) ef Jes — reunir à Dieu. Or les Capucins ont un esprit severe et rigoureux, et pour bien dire quel est leur esprit, c'est un parfait mespris, quant à l'exterieur, du monde ct de toutes ses vanités et sensualités. Je dis quant à l'exterieur, d'autant que toutes les Religions l'ont ou le doivent avoir en l'interieur. Ils veulent par leurs exemples induire les hommes au mespris des choses de la terre, à quoy sert la pauvreté de leurs habits; et par ce moyen ils convertissent les ames à Dieu, s'unissent ainsi avec sa divine Majesté, et encor avec le prochain pour l'amour de Dieu. Et cest esprit de severité leur est tellement propre pour ce qui regarde l'exterieur, que si l'on en void un qui ayt quelque sorte d'affectation ou qui la tesmoigne en son habit, ou bien à vouloir estre traitté un peu plus delicatement que les autres, pour peu que ce soit, l'on dit tout aussi tost qu'il n'a plus l'esprit de saint Frangois. De mesme, si l'on void un Chartreux qui tesmoigne tant soit peu de se plaire à converser avec le prochain, pour parfaite que soit son intention, fust-elle mesme de le convertir, il perd tout incontinent l'esprit de sa Religion ; comme aussi un Jesuite, s'il vouloit se retirer en la solitude et vaquer à la contemplation comme les Chartreux, si ce n'est au temps qui leur est marqué dans leurs exercices et la necessité d'un chacun, à quoy est pourveu selon la prudence des Superieurs. C'est donc une chose fort necessaire que (Ms. et Coll.)