XIII. De v'EsPRIT DES REGLES
pourtant qu'elles veuillent aller plus viste que celles qui sont foibles.
Voicy un exemple en Jacob *, qui est tres-admirable et fort propre pour monstrer comment il se faut accommoder aux foibles, et arrester nostre force pour nous assujettir à aller de pair avec eux, principalement quand nous y avons de l'obligation, comme ont les Religieux à suivre la Communauté en tout ce qui est de la parfaite observance. Jacob donc sortant de la maison de son beau pere Laban, avec toutes ses femmes, ses enfans, ses serviteurs et ses troupeaux, pour s'en retourner chez luy, craignoit extremement de rencontrer son frere Esaü, d'autant qu'il pensoit qu'il fust tousjours irrité contre luy, ce qui n'estoit plus. Estant donc en chemin, le pauvre Jacob eut bien peur, car il rencontra Esaü fort bien accompagné d'une grande troupe de soldats. Jacob l'ayant salué, le trouva tout doux en son endroit, car il luy dit : Mon frere, allons de compagnie et achevons le voyage ensemble. A quoy respondit le bon Jacob : Mon seigneur et mon frere, (x) il n'en sera pas ainsi, s'il vous plaist, d'autant que je meine mes enfans, et leurs petits pas exerceroyent ou abuseroyent de vostre patience; quant à moy, qui y suis obligé, je mesure mes pas aux leurs. Et mesmes, il n'y a pas long temps que mes brebis ont agnelé; les agneaux encore tendres ne pourroyent pas aller viste, et tout cela vous arresteroit trop en chemin. Remarquez, je vous prie, la debonnaireté de ce saint Patriarche : (y) il s'accommode
(x) Mon frere, — puisque nous nous sommes ainsi rencontrés, allons de compagnie et achevons le voyage ensemble. A quoy respondit le bon Jacob: Mon seigneur et mon frere (il usa du mot de seigneur à cause qu'il estoit son aisné), (Ms. et Coll.)
(y) aux leurs, — auxquels aussi j'assubjettis ceux de mes serviteurs. Et mesmes, qu'il n'y a pas long temps que mes brebis ont agnelé; les agnelets estant encore si tendres ne pourroyent pas aller si viste ; à quoy il faut aussi que nous nous accommodions, et tout cela vous arresteroit trop en chemin. Remarquez, je vous prie, la debonnaireté de ce saint Patriarche; je l'aymois desja bien, mais je le veux encore plus aymer desormais, à cause de cest acte de debonnaireté. ( Ms. et Coll.)
* Gen., XXXIII, I-
232 LES vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
volontiers aux pas, non seulement de ses petits enfans, mais aussi de ses agnelets. Il estoit à pied, (2) et ce voyage luy fut heureux, comme il se void assez par les benedictions qu'il receut de Dieu tout le long du chemin ; car il vid et parla plusieurs fois aux Anges et (4) au Seigneur des Anges et des hommes ; et en fin il fut mieux partagé que son frere, qui estoit si bien accompagné (P).
Si nous voulons que nos voyages soyent benis (°’) de la divine Bonté, assujettissons-nous volontiers à l'exacte et ponctuelle observance de nos Regles, et cela en simplicité de cœur, sans vouloir doubler les exercices, ce qui seroit aller contre l'intention de l'Instituteur et la fin pour laquelle la Congregation a esté erigée. Accommodons-nous donc volontiers avec les infirmes qui y peuvent estre receués, et je vous asseure que nous n'arriverons pas plus tard pour cela à la perfection ; ains au contraire, ce sera cela mesme qui nous y conduira plus tost, parce que n'ayant pas beaucoup à faire nous nous appliquerons à le faire avec la plus grande perfection qu'il nous sera possible. Et c'est en quoy nos ceuvres sont plus agreables à Dieu, d'autant qu'il n'a pas esgard à la multiplicité des choses que nous faisons pour son amour, comme nous avons tantost dit, ains seulement à la ferveur de la charité avec laquelle nous les faisons. Je trouve, si je ne me trompe, que si nous nous determinons à vouloir parfaittement observer nos Regles, nous aurons assez de besogne sans nous charger davantage, d'autant que tout ce qui concerne la perfection de nostre estat y est compris.
La bien-heureuse Mere sainte Therese dit que ses filles estoyent tellement exactes, qu'il falloit que les Superieures eussent un tres-grand soin de ne rien dire
(z) à pied, — car il n'alloit jamais à cheval, (Ms.)
(a') et — à la fin (Ms. et Coll.)
(b') accompagné — et aux pas duquel tous s'accommodoyent. (Ms.) (c) que — nostre voyage soit beni ( Ms.)