XIII. De L’EsprIT pes REGLES
sommes foibles et infirmes. O Dieu! il ne faut rien moins que cela en une Communauté. Je vous conjure, si vous estes fortes, que vous vous affoiblissiez pour vous rendre conformes aux infirmes ; et si vous estes foibles je vous dis : Efforcez-vous pour vous adjuster avec les fortes. Le grand Apostre saint Paul dit qu'il s'est fatt tout à tous pour les gaigner tous*. Qui est infirme, avec lequel je ne le sois*? qui est malade, avec lequel je ne sois aussi malade? avec les forts je suis fort. Voyez-vous comme saint Paul quand il est avec les infirmes, il est infirme et prend volontiers les commodités necessaires à leurs infirmités pour leur bailler confiance d'en faire de mesme ? Mais quand il se trouve avec les forts, il est comme un geant pour leur donner du courage *; et s’il se peut appercevoir que son prochain , soit scandalisé de quelque chose qu'il fasse, si bien il luy est licite de la faire, neantmoins il a un tel zele de la paix et tranquillité de son cœur, qu'il s'abstient volontiers de la faire * (v'),
Mais, me direz-vous, maintenant que c’est l’heure de la recreation, j'ay un tres-grand desir d'aller faire oraison pour m'unir plus immediatement avec la souveraine Bonté. (v) Ne puis-je pas bien penser que la loy qui ordonne de faire la recreation ne m'oblige pas, puisque j'ay l'esprit assez jovial de moy-mesme? O non,
(u') je suis fort. — Lequel de mes freres est scandalisé, avec lequel je ne le sois? Quand je suis avec les infirmes je prens volontiers les commodités necessaires à leurs infirmités pour leur bailler confiance d'en faire de mesme; si je me trouve aupres des malades, lors je me tiens aupres d'eux tout ainsi comme la nourrice tendre et amoureuse de son enfant malade, duquel elle frotte la teste à fin de l'endormir. Mais quand je me trouve avec les forts je suis comme un geant pour leur donner le courage ; et si je puis appercevoir que mon prochain soit scandalisé de quelque chose que je fais, si bien il m'est licite de la faire et qu'en la faisant je ne fasse nul peché, neantmoins jay un tel zele de la paix et tranquillité de son cœur, que je m'abstiens volontiers et de bon coeur de la faire. C'est donques l'amour qu'il portoit à Dieu qui l'incitoit à se rendre ainsi conforme à un chacun pour /es luy gaigner tous.
(v') Bonté ; — mon Dieu, j'ay un si grand desir d'aller dire mon chapelet à l'honneur de Nostre Dame.
* I Cor., ix, 22.
* II Cor., x1, 29.
* Galat. , 11, 1 t.
* I Cor., vin, ult
*IReg.,xxx,23-25.
il ne faut non plus le penser que le dire; si vous n’avez pas besoin de vous recreer, il faut neantmoins faire la recreation pour celles qui en ont besoin. N'y a-t'il donques point d'exception en Religion ? les Regles obligent-elles également? Ouy sans doute, mais il y a des loix qui sont justement injustes. Par exemple, le jeusne du Caresme est commandé pour un chacun ; ne vous semble-t'il pas que ceste loy soit injuste, puisque l'on modere ceste injuste justice donnant des ‘dispenses à ceux qui ne la peuvent pas observer? De mesme en est-il és Religions : le commandement est également pour tous, et nul de soy-mesme ne s'en peut dispenser; mais les Superieurs moderent la rigueur selon la necessité d'un chacun. |
Et faut bien se garder de penser que les infirmes soyent plus inutiles en Religion que les forts, ou qu'ils fassent moins et ayent moins de merite, (Ww) parce que tous font également la volonté de Dieu. Les mousehes à miel nous monstrent l'exemple de ce que nous disons, car les unes sont employées à la garde de la ruche (*', et les autres sont perpetuellement au travail de la cueillette; celles toutesfois qui demeurent dans la ruche ne mangent pas moins de miel que celles qui ont la peine de l'aller picorant sur les fleurs. (Y) Ne vous semble-t'il pas que David * fit une loy injuste lors qu'il commanda que les soldats qui garderoyent les hardes eussent également part au butin avec ceux: qui iroyent à la bataille et qui en reviendroyent tous chargés de coups? Non certes, elle n'estoit point injuste, d'autant que ceux qui gardoyent les hardes les gardoyent pour ceux qui combattoyent, et ceux qui estoyent en la bataille
(w') en Religion que les forts — et robustes, et qu'ils fassent moins ou ayent moins de merite, et par consequent soyent moins recompensés de Nostre Seigneur,
(x') de la ruche — et à la nettoyer
(y) sur les fleurs; — et cela avec beaucoup de raison, parce que celles qui demeurent dedans et presque sans rien faire empeschent que les araignes ne viennent embarrasser les rayons de celles qui vont à la cueillette,