XIV. Du JUGEMENT PROPRE
fait, cela arrive rarement. Je feray ce que vous me commandez, en la façon que vous me dites, respondra-t’il; mais... Ils demeurent tousjours sur leur mais, qui vaut autant à dire qu'ils scavent bien qu'il seroit , mieux autrement. Nul ne peut douter, mes cheres filles,
que cecy ne soit fort contraire à la perfection, car il produit pour l'ordinaire des inquietudes d'esprit, des bijarreries, des murmures, et en fin il nourrit l'amour de sa propre estime; de maniere donc que la propre opinion ni le propre jugement ne doit pas estre aymé ni estimé.
Mais il faut que je vous die qu'il y a des personnes qui doivent former leurs opinions, comme sont les Evesques, les Superieurs qui ont charge des autres, et tous ceux qui ont gouvernement ; les autres ne le doivent nullement faire, si l'obeissance ne le leur ordonne ; car autrement ils perdroyent le temps qu'ils doivent employer à se tenir fidellement aupres de Dieu. Et comme ceux-cy seroyent estimés peu attentifs à leur perfection et personnes inutilement occupées, s'ils vouloyent s'arrester à considerer leurs propres opinions, de mesme les Superieurs devroyent estre estimés peu capables de leurs charges, s'ils ne formoyent leurs opinions et ne vouloyent en fin prendre des resolutions, quoy qu'ils ne s'y doivent pas complaire ni s'y attacher, car cela seroit (c) contraire à leur perfection.
Le grand saint Thomas, qui avoit un des plus grands esprits qu'on scauroit avoir, quand il formoit quelques opinions il les appuyoit sur des raisons les plus pregnantes qu'il pouvoit (d); et neantmoins, s'il trouvoit quelqu'un qui n'approuvast pas ce qu'il avoit jugé bon,
(c) prendre — quelque resolution sur les choses qui leur sont proposées, et ne vouloyent faire des considerations pour bien appuyer leurs opinions. Et de vray, ce seroit une chose mal seante de les voir tousjours irresolus en leurs opinions; mais pourtant, si ne doivent-ils pas aymer ni s'appuyer ou attacher à leur propre opinion, car c'est ce qui est (Ms. et Coll.)
(d) quand il formott — quelque opinion il l'asseuroit ou appuyoit sur des raisons les plus pregnantes qu'il se peust faire (Ms. et Coll.)
246 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
ou y contredist, il ne disputoit point ni ne s’en offencoit point, ains souffroit cela de bon cœur; en quoy il tesmoignoit bien qu’il n’aymoit pas sa propre opinion, bien qu’il ne la desapprouvast pas aussi; il laissoit cela ainsi, qu'on la trouvast bonne ou non. Apres avoir fait son devoir il ne se mettoit pas en peine du reste. Les Apostres n'estoyent pas attachés à leurs propres opinions, non pas mesme és choses du gouvernement de la sainte Eglise, qui estoit un affaire si important : si qu'apres qu'ils avoyent determiné l'affaire par la resolution qu'ils en avoyent prise, ils ne s'offencoyent point si on opinoit là-dessus ; et si quelques-uns refusoyent d'agréer leurs opinions, quoy qu'elles fussent bien appuyées, (e) ils ne recherchoyent point de les faire
Act.,xv,7,12,13; recevoir par des disputes ni contestes *.
Cor., xi, 16. . . è
! Si donc les Superieurs vouloyent changer d'opinion à
tous rencontres, ils seroyent estimés legers et imprudens en leur gouvernement ; mais aussi, si ceux qui n'ont point de charges vouloyent estre attachés à leurs opinions, les voulant maintenir et faire recevoir (f), ils seroyent tenus pour opiniastres; car c'est une chose toute asseurée que l'amour de la propre opinion degenere en opiniastreté, s'il n'est fidelement mortifié et retranché : nous en voyons l'exemple mesme entre les Apostres. C'est une chose admirable que Nostre Seigneur ayt permis que plusieurs choses dignes veritablement d'estre escrites, que les saints Apostres ont faites, soyent demeurées cachées sous un profond silence, et que ceste imperfection que le grand saint Paul et saint Barnabé commirent ensemble ayt esté escrite ; c'est sans doute une speciale providence de Nostre Seigneur, qui l'a
Rom., xv, 4. voulu ainsi four nostre instruction particuliere *. Ils
(e) si on opinoit là-dessus — et que quelques-uns refusassent de recevoir leurs opinions pour bonnes et justement fondées sur la raison ; (Ms.) ils ne demordoyent pas de leurs opinions quand elles estoyent bien appuyées, mais pourtant (Ms. et Coll.)
(f) Jes voulant — former, asseurer et faire recevoir pour bonnes (Ms. et Coll.) °