XIV. Du JUGEMENT PROPRE
s’en alloyent tous deux ensemble pour prescher le saint Evangile et menoyent avec eux un jeune homme nommé Jean Marc, lequel estoit parent de saint Barnabé. Ces deux grands Apostres tomberent en dispute (8) s'ils le meneroyent ou s'ils le laisseroyent ; et se trouvans de contraire opinion sur ce fait et ne se pouvans accorder, ils- se separerent l’un de l’autre *. Or, dites-moy maintenant, nous devons-nous troubler quand ‘on void quelque defaut parmi nous autres, puisque les Apostres les commirent bien ? |
Il y a certes des grands esprits qui sont fort bons, mais qui sont tellement sujets à leurs opinions et les estiment si bonnes que jamais ils n’en veulent démordre; et il faut bien prendre garde de ne les leur demander à l'impourveüe, (b) car apres il est presque impossible de leur faire cognoistre et confesser qu’ils ont failli, d’autant qu'ils se vont enfoncant si avant en la recherche des raisons propres à soustenir ce qu'ils ont une fois dit estre bon, qu’il n'y a plus de moyen, s'ils ne s'adonnent à une excellente perfection, de les pouvoir faire dédire. Il se trouve aussi des esprits grands et fort capables qui ne sont point sujets à ceste imperfection, ains se demettent fort volontiers de leurs opinions, bien qu'elles soyent tres-bonnes. Ils ne s'arment pas à la defense quand on leur oppose quelque contrarieté ou quelque contraire opinion à celle qu'ils ont jugée pour bonne et bien asseurée, ainsi que nous avons dit du grand saint Thomas. Par ainsi, nous voyons que c'est une chose naturelle que d'estre sujet à ses opinions.
Les personnes melancoliques y sont d'ordinaire plus attachées que ceux qui sont d'humeur joviale et gaye, car ceux-cy sont aisement tournés à toute main et faciles à croire ce qu'on leur dit. La grande sainte Paule estoit opiniastre à soustenir l'opinion qu'elle s'estoit formée de
(g) de saint Barnabé. — Ils entrerent en difficulté (Coll.) (h) à Pimpourveie, — de peur qu'ils ne les forment sans bonnes considerations, (Ms. et Coll.) '
* Act., xv, 37-40.
' Vide supra, p.156.
faire des grandes austerités, plustost que de se sousmettre à l’advis de plusieurs qui luy conseilloyent de s’en abstenir *; et de mesme plusieurs autres Saints, lesquels estimoyent qu'il falloit grandement macerer le corps pour plaire à Dieu, en sorte qu'ils refusoyent pour cela d'obeir au medecin et de faire ce qui estoit requis à la conservation de ce corps perissable et mortel. Et, bien que cela fust une imperfection, ils ne laisserent pas pour cela d'estre grands Saints (i) et fort agreables à Dieu; ce qui nous apprend que nous ne nous devons pas troubler quand nous appercevons en nous des imperfections ou des inclinations contraires à la vraye vertu, pourveu qu'on ne se rende pas opiniastre à vouloir perseverer en icelles ; car et sainte Paule et les autres qui se rendirent opiniastres, quoy que ce fust en peu de chose, ont esté reprehensibles en cela. Quant à nous autres, il ne faut jamais que nous laissions tellement former nos opinions, que nous n'en desprenions volontiers quand il est de besoin, soit que nous soyons obligés ou non de les former. D'estre donc sujets à faire estime de nostre propre jugement, et pour cela de s'enfoncer à la recherche des raisons propres à soustenir ce que nous avons une fois compris et trouvé bon, est une chose toute naturelle (j) ; mais de s'y laisser aller et s'y attacher, seroit une imperfection notable. Dites-moy, n'est-ce pas perdre le temps inutilement, specialement ceux qui n'ont point de charge, de s'amuser à cela ?
Vous me dites : Que faut-il donc faire pour mortifier ceste inclination? Il luy faut retrancher la nourriture. Vous vient-il en pensée qu'on a tort de faire faire cela de la sorte, qu'il seroit mieux ainsi que vous l'avez conceu ? détournez-vous de ceste pensée, en disant en vous-mesme : Helas! qu'ay-je à faire de telle chose, puisqu'elle ne m'est pas commise ? Il est tousjours beaucoup
(i) d'estre — saints (Ms. et Coll.)
(j) de les former. — Ceux qui sont adonnés à leur propre jugement se vont enfonçant ptesque continuellement en la recherche des raisons propres à soustenir ce qu'ils ont une fois compris : cecy est naturel (Ms. et Coll.)