‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 158 sur 267 · XIV. Du JUGEMENT PROPRE · texte numérisé non relu

XIV. Du JUGEMENT PROPRE

mieux fait de s’en détourner ainsi tout simplement, que non pas rechercher des raisons en nostre esprit pour nous faire croire que nous avons tort; car au lieu de le faire, nostre entendement, qui est preoccupé de son jugement particulier, nous donneroit le change; de sorte qu'au lieu d'aneantir nostre opinion, il nous donneroit des raisons pour la maintenir et faire recognoistre pour bonne. Il est tousjours plus utile de la mespriser sans la vouloir regarder, et la chasser si promptement quand on l'appercoit, qu'on ne scache pas ce qu'elle vouloit dire. Il est bien vray que nous ne pouvons pas empescher ce premier mouvement de complaisance qui nous vient quand nostre opinion est approuvée et suivie, car cela ne se peut éviter, mais il ne se faut pas amuser à ceste complaisance ; il faut benir Dieu, puis passer outre sans se mettre en peine de la complaisance, non plus que d'un petit ressentiment de douleur qui vous viendroit si vostre opinion n'estoit pas suivie ou trouvée bonne. Il faut, quand on est requis, ou par la charité ou par l'obeissance, de proposer nostre advis sur le sujet dont il est question, le faire simplement(k); mais au demeurant, il se faut rendre indifferent s'il sera receu ou non. Il faut mesme opiner aucune fois sur les opinions des autres et remonstrer les raisons sur quoy nous appuyons les nostres; mais il faut que cela se fasse modestement et humblement, sans mespriser l'advis des autres, ni contester pour faire recevoir les nostres.

Vous demanderez peut estre si ce n'est pas nourrir ceste imperfection de rechercher d'en parler par apres avec celles qui ont esté de nostre advis, lors qu'il n'est plus question d'en prendre resolution, estant desja determiné ce qui s'en doit faire. Sans doute que ce seroit là (1) nourrir et maintenir nostre inclination, et par consequent commettre de l'imperfection ; car c'est

(k) ou par l'obeissance, — proposer et avancer nostre opinion sur le sujet

dont il est question (Ms. et Coll.) (1) faire. — Qui en doute, ma chere fille, que ce ne soit (Ms. et Coll.)

250 Les vRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

la vraye marque que l’on ne s’est pas sousmis à l’advis des autres et que l’on prefere tousjours le sien particulier. Donques, la chose qui a esté proposée estant determinée, il n'en faut plus parler, non plus qu'y penser, sinon que ce fust une chose notablement mauvaise ; car alors, s’il se pouvoit trouver encore quelque invention pour en détourner l’execution ou y mettre remede, il le faudroit faire le plus charitablement qu'il se pourroit et le plus insensiblement, à fin de ne troubler personne, ni mespriser ce qu'ils auroyent trouvé bon.

Le seul et unique remede de guerir le propre jugement c'est de negliger ce qui nous vient en la pensée, nous appliquant à quelque chose de meilleur; car si nous nous voulons laisser aller à faire attention sur toutes les opinions qu'il (©) nous suggerera és diverses rencontres et occasions, qu'arrivera-t'il sinon une continuelle distraction et empeschement des choses plus utiles et qui sont propres à nostre perfection, nous rendans incapables et invalides (2) pour faire la sainte oraison ? Car ayant donné la liberté à nostre esprit de s'amuser à la consideration de telles tricheries, il s'enfoncera tousjours plus avant, et nous produira pensées sur pensées, opinions sur opinions et raisons sur raisons, qui nous importuneront merveilleusement en l'oraison. Car l'oraison n'est autre chose qu'une application totale de nostre esprit avec toutes ses facultés en Dieu : or, estant lassé à la poursuite des choses inutiles, il se rend d'autant moins habile et apte à la consideration des mysteres sur lesquels on veut faire l'oraison.

Voila donc ce que j'avois à vous dire sur le sujet de la premiere question, par laquelle nous avons esté enseignés que d'avoir des opinions n'est pas une chose

(m) Le meilleur remede à cecy est donques, comme j'ay desja dit en termes differens, de negliger ce qui nous vient en pensée pour ce regard, nous appliquant à quelque chose meilleure; car si nous nous voulons laisser aller à faire reflexion sur toutes les opinions que nostre propre jugement (Ms. et Coll.)

(n) inhabiles ( Ms. et Coll.)

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