XIV. Du JUGEMENT PROPRE
contraire à la perfection, mais ouy bien d’avoir l’amour de nos propres opinions et l’estime par consequent. Car si nous ne les estimons pas, nous n’en serons pas si amoureux ; et si nous ne les aymons pas, nous ne nous soucierons guere qu'elles soyent approuvées, et ne serons pas si legers (°) à dire : Les autres croiront ce qu’ils voudront, mais quant à moy... Sçavez-vous que veut dire ce quant à moy? Rien autre sinon : Je ne me sousmettray point, ains je seray ferme en ma resolution et en mon opinion. C'est, comme j'ay dit plusieurs fois, la derniere chose que nous quittons, et toutesfois c’est une des choses la plus necessaire(P) à quitter et renoncer pour l'acquisition de la vraye perfection ; car autrement nous n'acquerrons pas la sainte humilité, qui nous empesche et nous defend de faire aucune estime de nous ni de tout ce qui en dépend; et partant, si nous "n'avons la pratique de ceste vertu en grande recommandation, nous penserons tousjours estre quelque chose de meilleur que nous ne sommes, et que les autres nous en doivent de reste. Or, c'est assez dit sur ce sujet.
Si vous ne me demandez rien davantage, nous passerons à la seconde question, qui est si la tendreté que nous avons sur nous-mesmes nous empesche beaucoup au chemin de la perfection. Ce que pour mieux entendre, il faut que je vous ressouvienne de ce que vous scavez tres-bien, que nous avons deux amours en nous, l'amour affectif et l'amour effectif ; et cela est tant en l'amour que nous avons pour Dieu qu'en celuy que nous avons pour le prochain et pour nous-mesmes encore; mais nous ne parlerons que (9) de celuy du prochain, et puis nous retournerons à nous-mesmes.
‘Les theologiens ont accoustumé pour faire bien comprendre la difference de ces deux amours, de se servir
(0) faciles ( Coll.) (p) que nous quittons, — que nostre propre jugement, et pourtant c'est (Ms. et Coll.) la plus necessaire piece (Coll.)
(q) nous ne parlerons — pas de celuy que nous portons à Dieu, ains (Ms. et Coll.)
de la comparaison d'un pere lequel a deux fils, dont l'un est un petit mignon encor tout enfant, de bonne grace, et l'autre est un homme fait, brave et genereux soldat, ou bien a quelque autre condition telle que l'on voudra. Le pere ayme grandement ces deux fils, mais d'amour different, car il ayme le petit d'un amour extremement tendre et affectif. Regardez, je vous prie, qu'est-ce qu'il ne permet pas à ce petit poupon de faire autour de luy : il le dorlotte, il le baise, il le tient sur ses genoux et entre ses bras avec une suavité nompareille, tant pour l'enfant que pour luy (1). Si cest enfant a esté piqué d'une abeille, il ne cesse de souffler sur le mal jusques à tant que la douleur soit apaisée ; si son fils aisné avoit esté piqué de cent (*) abeilles, i] n'en daigneroit tourner son pied, bien qu'il l’ayme d'un amour grandement fort et solide. Considerez, je vous prie, la difference de ces deux amours; car bien que vous ayez veu la tendreté que ce pere a pour son petit, il ne laisse pourtant pas de faire dessein de le mettre hors de sa maison et le faire chevalier de Malte, destinant son aisné pour son heritier et successeur de ses biens. Cestuy-cy donc est aymé de l'amour effectif, et lautre petit, de l'amour affectif ; l'un et l'autre sont aymés, mais differemment.
L'amour que nous avons pour nous-mesmes est de ceste sorte (0, affectif et effectif. L'amour effectif est celuy qui gouverne les grands, ambitieux d'honneurs et de richesses, car ils se procurent tant de biens qu'ils peuvent et ne se rassasient jamais d'en acquerir : ceux-là sayment grandement de cest amour effectif. Mais il y en a d'autres qui s'ayment plus de l'amour affectif, et ce sont ceux qui sont fort tendres d'eux-mesmes, et qui
(r) aufour de luy : — il permet qu'il luy entortille la barbe autour de sa main, qu'il la plie ou empoigne ; il le dorlotte, il le tient avec une suavité nompareille, tant pour l'enfant que pour luy, sur ses genoux ou entre ses bras ; il le baise et rebaise. (Ms. et Coll.)
(s) toutes les ( Coll.)
(t) esf de — ces deux sortes ( Coll.)