‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 160 sur 267 · XIV. Du JUGEMENT PROPRE · texte numérisé non relu

XIV. Du JUGEMENT PROPRE

ne font jamais que se plaindre, dorloter, mignarder et conserver, et lesquels craignent tant tout ce qui leur peut nuire que c'est grande pitié. S'ils sont malades, quand ils n'auroyent mal qu'au bout du doigt, il n'y a rien de plus mal qu'ils sont, disent-ils (u); ils sont si miserables! Nul mal, pour grand qu'il soit, n'est jamais comparable à celuy qu'ils souffrent, et on ne peut trouver assez de medecins (Y) pour les guerir ; ils ne cessent de se medeciner, et en pensant conserver leur santé, ils la perdent et ruinent tout à fait; si les autres sont malades, ce n'est rien. En fin, il n'y a qu'eux qui soyent à plaindre, et pleurent tendrement sur eux-mesmes, si qu'ils taschent d'esmouvoir ceux qu'ils voyent à compassion ; ils ne se soucient guere que l'on les estime patiens, pourveu que l'on les croye bien malades et affligés : imperfection certes propre aux enfans, et si je l'ose dire, aux femmes, et encor entre les hommes, à ceux qui sont d'un courage effeminé et peu courageux ; car entre les genereux ceste imperfection ne s'y rencontre point. Des esprits bien faits ne s'arrestent point à ces niaiseries et fades tendretés, qui ne sont propres qu'à nous arrester en la voye de nostre perfection. Et apres cela, ne pouvoir souffrir que l'on nous estime tendres, n'est-ce pas l'estre grandement ?

Je me souviens d'une histoire, dés que je passay en revenant de Paris en une maison religieuse, qui sert à mon propos ; et certes, j'eus plus de consolation en ce rencontre que je n'en avois eu en tout mon voyage, bien que j'eusse fait rencontre de beaucoup d'ames fort vertueuses ; mais ceste-cy me consola entre toutes. Il y avoit en ceste maison une fille qui faisoit son essay ; elle estoit merveilleusement douce, maniable, sousmise et obeissante, en fin elle avoit les conditions plus necessaires pour estre vraye Religieuse. A la fin, il (7) arriva

(u) 4 n'y a — plus grand mal que celuy qu'ils endurent ( Coll.) (v) remedes (Coll.)

(w) vraye Religieuse — en la Visitation. Il (Ms. et Coll.)

254 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

par malheur que les Sceurs remarquerent en elle une imperfection corporelle, qui fut cause qu'elles commencerent à mettre en doute si pour cela on ]la devoit renvoyer. La Mere Superieure l’aymoit fort, et luy faschoit de le faire ; mais neantmoins les Sceurs s'arrestoyent fort sur ceste incommodité corporelle. Or, quand je fus là, le differend me fut remis pour ceste pauvre bonne fille, qui est de bonne maison ; elle (x) fut amenée devant moy, oü estant, elle se mit à genoux : Il est vray, Monsieur, dit-elle, que j'ay une telle imperfection, qui est certes assez honteuse (la nommant tout haut avec une simplicité grande). Je confesse que nos Sceurs ont bien grande raison de ne me pas vouloir recevoir, car je suis insupportable en mon defaut; mais je vous . supplie de m'estre favorable, vous asseurant, si elles me recoivent, exercant ainsi leur charité en mon endroit, que j'auray un grand soin de ne les point incommoder, me sousmettant de tres-bon cœur à faire le jardin, ou à estre employée à d'autres offices quels qu'ils soyent qui me tiennent esloignée de leur compagnie, à fin que je ne les incommode point (1). Certes, ceste fille me toucha; 6 qu'elle n’estoit gueres tendre sur elle-mesme ! Je ne me peus tenir de dire que je voudrois de bon cœur avoir le mesme defaut naturel, et avoir le courage de le dire devant tout le monde avec la mesme simplicité qu'elle fit devant moy.

Elle n'avoit pas tant de peur d'estre mesestimée, comme plusieurs autres, et n'estoit pas si tendre sur

(x) Or, quand je — passay, le differend fut remis à moy pour en déterminer ainsi que j'en jugerois devoir estre fait: si que ceste bonne fille, qui est de bonne maison, (Ms. et Coll.)

(1) Cefaiteutlieu au monastére dela Visitation de Bourges. La prétendante, dont le nom de famille était Tillier ou Tellier, ou encore Le Tellier, reçut avec l'habit religieux le prénom d'Anne-Marie. Peu de temps après la mort de saint François de Sales, elle fut guérie miraculeusement par son intercession del'infirmité qui avait failli loi fermer les portes du cloître. (Histoire inédite de la Fondation du monastère de Bourges; cf. La Vie de l'Illustrissime et Reverendissime François de Sales, par le P. de la Rivière, Liv. IV, chap. xxv.)

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