‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 181 sur 267 · XVI. Des AvERSIONS · texte numérisé non relu

XVI. Des AvERSIONS

uns par inclination et non pas les autres, ne void-on pas que (f) si deux hommes entrent dans un tripot où deux autres joüent à la paume, d’abord ceux qui entrent auront de l’inclination que l’un gaigne plustost que l'autre? Et d'où vient cela, puisqu'ils ne les ont jamais veus ni l’un ni l’autre, ni n’en avoyent jamais ouy parler, ne sçachant point si l’un est plus vertueux que l’autre? c’est pourquoy ils n’ont point de raison d’en affectionner plus l’un que l’autre. (8) Il faut donc confesser que ceste inclination d’aymer les uns plus que les autres est naturelle ; et l’on le void mesmes aux bestes, lesquelles n'ayant point de raison, ont toutesfois de l’aversion et de l'inclination naturellement. Faites en l'experience en un petit agnelet qui ne fait que naistre : monstrez-luy la peau d'un loup; quoy qu'il soit mort, il se mettra à fuir, il beelera, il se cachera sous les flancs de sa mere (b); mais monstrez-luy un cheval, qui est bien une plus grosse beste, il ne s'en espouvantera nullement, ains il se joüera avec luy. La raison de cela n'est autre, sinon que le naturel luy donne de l'alliance avec l'un et de l'aversion à l'autre.

Or, de ces aversions naturelles il n'en faut pas faire grand cas, non plus que des inclinations, pourveu que nous sousmettions le tout à la raison. Ay-je de l'aversion de converser avec une personne, laquelle je scay bien estre de grande vertu et avec laquelle je puis beaucoup profiter? il ne faut pas que je suive mon aversion qui me fait eviter de la rencontrer ; il faut que j'assujettisse ceste inclination (i) à la raison qui me doit faire rechercher sa conversation, ou au moins y demeurer

(f) Jes autres, — les philosophes avancent ceste proposition : (Coll.)

(g) plus l'un que l'autre ; — et si neantmoins cela arrive ordinairement. (Ms. et Coll.)

(h) sost mort, — il prendra la fuite et se cachera sous les flancs de sa mere, il beelera et n'y aura sorte de tintamarre qu'il ne fasse pour eviter la rencontre de ce loup ( Ms. et Coll.)

(i) beaucoup profiter ? — faut-il que je suive mon aversion qui me fait eviter de la rencontrer? Nullement; il faut que j'assujettisse mon aversion

(Ms.)

290 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

avec un esprit de paix et de tranquillité quand je m'y rencontre. Mais il y a des personnes qui ont si grand peur d'avoir de l'aversion à ceux qu'ils ayment par inclination, qu'ils en fuyent la conversation, de crainte qu'ils ont de rencontrer quelque defaut qui leur oste la suavité de leur affection et de leur amitié. (3)

Quel remede à ces aversions, puisque nul n'en peut estre exempt, pour parfait qu'il soit? Ceux qui sont d'un naturel aspre auront de l'aversion à celuy qui sera fort doux, et estimeront ceste douceur une trop grande mollesse, bien que ceste qualité de douceur soit la plus universellement aymée. L'unique remede à ce mal, comme à toute autre sorte de tentation, c'est une simple diversion ; je veux dire, n'y point penser. (k) Mais le malheur est que nous voulons trop bien cognoistre si nous avons raison ou non d'avoir aversion à quelque personne. O jamais il ne faut s'amuser à ceste recherche; car nostre amour propre, qui ne dort (!) jamais, nous dorera si bien la pillule qu'il nous fera accroire qu'elle est bonne ; je veux dire qu'il nous fera voir qu'il est vray que nous avons certaines raisons lesquelles nous sembleront bonnes, et puis, celles-là estans approuvées de nostre propre jugement et de l'amour propre, il n'y aura plus de moyen de nous empescher de les trouver justes et raisonnables.

(j) et de leur amitié. — Ces amours sont conmunement appellés amitiés de besace, qui pend toute d'un costé. J'ay veu un gentilhomme qui estoit de ceste humeur. Nous estions compaignons d'escole, il m'aymoit beaucoup, et d'autant plus qu'il m'aymoit, il fuyoit de me rencontrer ; dequoy j'estois fort estonné, car je ne luy avois jamais fait de desplaisir. En fin nous nous rencontrasmes, et il me raconta librement le dessein qu'il avoit de fuir ma conversation, d'autant qu'il craignoit de ne me pouvoir pas tant aymer comme il faisoit auparavant, parce, disoit-il, que dés qu'il rencontroit quelque sorte d'imperfection ou defaut en ceux qu'il aymoit, il perdoit incontinent la suavité qu'il avoit en son amour, ne fissent-ils que dire quelque mauvais mot en parlant, ou de commettre la moindre messeance en leur contenance. ( Ms. et Coll.) (Cf. la variante (h), p. 160.)

(k) penser. — Me rencontré-je à faire quelque chose avec une personne à laquelle j'ay de l'aversion? je [dois] divertir mon esprit de l'attention à mon aversion, sans faire semblant de rien. (Ms. et Coll.)

(1) meurt (Ms. et Coll.)

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