‹ Œuvres de Saint François de Sales (volume 2)Chapitre 189 sur 267 · XVI. Des AVERSIONS · texte numérisé non relu

XVI. Des AVERSIONS

(4) L'on demande s'il est loisible de nommer à la Superieure la Sceur qui nous a rapporté quelque chose qu'elle auroit dit à nostre desavantage. Je vous dis que non, mes cheres filles, et que la Superieure ne vous le doit pas demander. D'aller dire à une Sceur que la Superieure a dit cecy et cela d'elle, c'est une faute plus griefve que l'on ne pense, et la Superieure la doit fortement reprendre, faisant voir à sa Communauté la grandeur de ce manquement et la beauté de la vertu contraire ; mais tousjours, que la defaillante ne soit point nommée. Car voyez-vous, mes tres-cheres filles,

(q') [Pour la leçon suivante, voir la remarque (s), p. 293.]

L'on demande maintenant s'il est loisible de nommer les Sceurs qui nous auroyent rapporté quelque chose que la Superieure ou une Sceur auroit dit à nostre desavantage ; car, comme on dit tout à la Superieure, il se peut faire qu'elle demandera le nom de la Sceur qui nous a fait ce rapport : vous estes en doute s'il faut que vous luy disiez qui elle est. A cela, je vous dis que non, et qu'elle ne vous le doit pas demander, parce que ce rapport est un peché lequel peut estre d'importance selon le sujet, et il nous est defendu de reveler le peché secret du prochain; en ce qui n'est qu'imperfection on le peut, mais en cas de peché il ne le faut pas. J'excepte neantmoins celles qui ont charge d'advertir et de surveiller les autres, car elles peuvent bien advertir des choses qui en soy sont peché; mais non pas celles qui n'en ont pas la charge. Mais vous me dites que cela fait grand bien à la Superieure, pour corriger les Sceurs plus doucement, que l'on luy nomme les Sceurs qui ont failli. 11 vaut mieux que l'on ne les nomme pas en choses où il y a du peché, et qu'elle fasse ses corrections generales; car bien que toutes ne soyent pas coulpables, il n'est pas mauvais de les advertir toutes, et celles qui seront coulpables prendront leur meilleure part de la correction.

Cecy est de plus grande importance que l'on ne pense. Aller dire à une Sœur que la Superieure a dit cecy ou cela d'elle en son absence, c'est un peché qui s'appelle une sussurration. Il faut que je vous apprenne à parler latin : sussurratio en latin veut dire un gazouillement, un petit bruit ou murmure que font ces petits ruysseaux dans lesquels il y a des pierres qui, faisant flotter et ondoyer les eaux, les empeschent de couler sans bruit, ainsi que font les grands fleuves, qui coulent si doucement que l'on ne void presque pas leur mouvement continuel. Les personnes du monde, elles font du bruit non pas comme des petits ruysseaux, ains comme des torrens fort rapides et qui entraisnent apres eux tout ce qu'ils rencontrent. Les mondains, ils mesdisent tout librement, ils crient les pechés et les defauts de leur prochain, ils sement des dissensions, ils ont des malveillances et des haynes mortelles, ils ne prennent nulle garde aux aversions, car ce sont des haynes pour eux, et ne cessent de contrister ou faire du mal à ceux auxquels ils en ont. Mais les personnes plus spirituelles, leurs aversions ne produisent pas des choses d'importance, elles leur sont plustost des peines que des pechés; et partant elles meritent plus qu'elles n'offensent.

* Constt. XXV.

306 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS

nous pouvons bien dire nos pechés veniels haut et clair à tout le monde pour nous humilier, mais non nos pechés mortels, parce que nous ne sommes pas maistres de nostre reputation. À plus forte raison sommes-nous obligés de couvrir ceux du prochain, luy en faisant toutesfois la correction fraternelle, ainsi que la Constitution vous enseigne *. Une Sœur aura dit devant d'autres quelque parole qui part de passion, ou fait quelque petit murmure, quelque mine froide : ò cela vous le pouvez dire à la Superieure, voire mesme l'advertir en chapitre

ou au refectoire.

Certes, nous devrions avoir une si cordiale jalousie de la paix et tranquillité de nos cheres Sœurs, que nous ne devrions jamais rien faire ni dire qui les puisse fascher ; or, rien ne peut tant affliger une pauvre fille que de croire que la Superieure est faschée d’elle

A quel propos, mes cheres filles, irez-vous contrister une pauvre Sœur par ceste sussurration que vous faites en luy rapportant que la Superieure ou ane autre a dit quelque chose d'elle qui la pourra fascher : Mon Dieu! nous devons avoir plus de zele de la paix et tranquillité du cœur de nos Sœurs que cela, et plus de soin de couvrir les defauts du prochain. Vous faites deux maux; car outre celuy de parler de l'imperfection qui a esté commise, vous ostez la tranquillité à vostre Sœur et de plus vous parlez en particulier. Puisque, par la grace de Dieu, nous nous abstenons bien de ces grands pechés que j'ay dit qui se commettent au monde, il faut aussi que nous ayons un grand soin de nous abstenir de ceux-cy, puisquil est à nostre pouvoir de ne les pas faire.

Vostre Sœur fait-elle un peché qui n'est pas cogneu ? faites ce que vous pourrez pour l'en faire amender, luy faisant la correction fraternelle ainsi qu'il est marqué dans les Regles. Mais hors de là, ayez un grand soin de ne le point descouvrir, sinon ainsi que vous trouverez dans l'article De Za Correction, que vous devez faire; car autrement il y a du peché en le faisant. Nous pouvons bien dire nos pechés veniels haut et clair devant tout le monde, principalement quand c'est pour nous humilier; mais nos pechés mortels nous ne le pouvons pas, parce que nous ne sommes pas maistres de nostre reputation : à plus forte raison sommes-nous obligés de ne pas descouvrir ceux du prochain, quand ils sont secrets.

Une chose qui est veué par plusieurs, il n'y a pas mal de la dire aux Supericurs. Par exemple, une Sceur vous aura dit des paroles qui tesmoignent qu'elle est bien passionnée et qu'elle a un mouvement d'impatience; si elle fait cela devant quelque autre Sœur, ce n'est pas un secret ni un peché caché, vous le pouvez bien dire à la Superieure à fin qu'elle essaye de l'en faire corriger, comme aussi de toutes les autres fautes qui ne sont pas d'importance : des legers murmures, des paroles ou mines froides que l'on se

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