XVII. Des Voix
changemens, mais les encourager à demeurer fermes parmi ces mutations. Et bien, leur dis-je, cela n’est rien; (m) dites-moy, n’avez-vous pas senti le mouvement ou l'inspiration dans vostre cœur pour la recherche d'un si grand bien ? Ouy, disent-elles, il est bien vray, mais cela s’est aussi tost passé. Ouy bien, leur dis-je, la force de ce sentiment ; mais non pas en telle sorte qu'il ne vous en soit demeuré quelque affection. O non, dit-elle, car je sens tousjours je ne scay quoy qui me fait tendre de ce costé-là ; mais ce qui me met en peine c'est que je ne sens pas ce mouvement si fort qu'il faudroit pour une telle resolution. Je leur responds qu'elles ne se mettent pas en peine de ces sentimens sensibles et qu'elles ne les examinent pas tant ; qu'elles se contentent de ceste constance de leur volonté, qui, parmi tout cela, ne perd point l'affection de son premier dessein ; qu'elles soyent seulement soigneuses à le bien cultiver et à bien correspondre à ce premier mouvement. Ne vous souciez point, dis-je, de quel costé il vienne, car Dieu a plusieurs moyens d'appeller ses serviteurs et servantes à son service.
Il se sert quelquefois de la predication, d'autres fois de la lecture des bons livres. Les uns ont esté appellés pour avoir ouy les paroles sacrées de l’Evangile, comme saint François et saint Antoine, lesquels l'ont esté (1)
(m) de ces changemens — et vicissitudes, mais les exhorter à demeurer fermes parmi iceux. Et bien, leur faut-il dire, cela n'est rien; si bien vous avez esté suadées par vos parens ou par qui que ce soit à vous faire Religieuses,
(n) Il ne se sert pas seulement de la predication, qui, comme une divine semence, est jettée en la terre de nos cœurs par la bouche des predicateurs. Il est vray que l'on se sert de ce moyen icy plus que de nul autre pour la conversion des heretiques et infidelles. Et par le moyen des predicateurs plusieurs ont esté touchés non seulement à se faire Chrestiens, mais encor ont esté appellés de Dieu à des vocations plus particulieres, comme à se faire Religieux ; ainsi que fut saint Nicolas de Tolentin, lequel estant en un sermon d'un bon Pere qui preschoit du martyre de saint Estienne, et oyant dire que saint Estienne vid Jes cieux ouverts et le Fils de Dieu assis à /a dextre de son Pere, il fut tellement touché qu'il se resolut à cest instant-là de quitter le monde; et despuis ceste heure il n'eut point de repos qu'il ne
t., XIX, 21.
tt., XVI, 24 ; » XX, 23.
316 Les VRAYS ENTRETIENS SPIRITUELS
oyans dire ces paroles : Va, vends tout ce que tu as et le donne aux pauvres, et me suis *; et : Quiconque veut venir apres moy, qu'il renonce à soymesme, prenne sa croix et me suive*. Les autres ont esté appellés par des ennuis, desastres et afflictions qui leur survenoyent au monde ; ce qui leur a donné sujet de se despiter contre luy et l’abandonner. (o) Nostre Seigneur s'est souvent servi d'un tel moyen pour appeller plusieurs personnes à son service, lesquelles il
se fust fait Religieux ; et il devint un si bon Religieux, que, comme tel, il vesquit et mourut saintement. Les exemples de ceux qui ont esté appellés de Dieu comme luy par la predication sont presque innombrables. D'autres ont esté touchés par la lecture des bons livres, et d'autres pour avoir ouy lire des paroles sacrées de l'Evangile, comme saint Frangois et saint Antoine, lesquels
(0) ef me suive, — et plusieurs autres, quitterent tout et firent en une façon admirable ce que Nostre Seigneur leur commandoit par la lecture. Combien y en a-t'il qui ont esté appellés de Dieu par le moyen de la lecture des bons livres? Certes, c'est innombrable, Certains gentilshommes, lisant la Vie de saint Antoine, furent tellement touchés qu'ils quitterent à cest instant le service de l'empereur de la terre pour servir le Dieu du Ciel. Certes, entre tous les livres, la grande Guide des pecheurs de Grenade, a servi à plusieurs pour leur faire faire une forte determination de quitter le monde et se rendre Religieux; aussi est-ce un livre excellent que celuy-cy, où on remarque les traits les plus admirables et les plus penetrans qui se puissent dire. J'ay ouy raconter à des Religieux qui disoyent avoir cogneu plusieurs personnes qui avoyent esté touchées de Dieu de quitter le monde en lisant ce livre; et moy j'ay parlé à plusieurs personnes lesquelles m'ont asseuré qu'elles avoyent receu leur vocation en lisant ce livre de Grenade.
Vous avez sans doute leu la Vie du bien-heureux Pere Ignace de Loyola, Fondateur et premier Pere des Jesuites : il fut touché de Dieu par la lecture des bons livres. Il estoit gentilhomme de fort bon lieu, brave selon le monde, il estoit grand guerrier. Or, le commencement de sa conversion fut par un desastre qui luy arriva d'un coup d'arquebuse qui luy vint atteindre la cuisse et la luy rompit, tellement qu'il le fallut emporter en son logis pour le panser; et estant tout ennuyé pour se voir ainsy reduit, il demanda des livres de guerre pour se divertir. Mais on luy apporta la Fleur des Saints, non point celle qu'a fait le Pere Ribadeneira, car il n'estoit pas encore né, mais d'autres Fleurs qui estoyent ja alors; et en les lisant, il fut touché de telle sorte qu'il quitta tout, et se resolut d'estre soldat de Jesus Christ. Il fit ceste resolution si efficace qu'il ne se donna point de repos qu'il ne l'eust mise en execution, et a esté un grand serviteur de Dieu.
Il y en a d'autres qui ont esté touchés par des ennuis et desastres qui leur sont venus, ce qui les a fait despiter contre le monde, à cause qu'il s'estoit mocqué d'eux ou les avoit trompés; et eux, faschés d'avoir receu un tel affront et fascherie, l'ont quitté comme par despit.